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Wendy Carlos, ses chats et Stanley Kubrick

Wendy Carlos

Wendy Carlos, grande amie de Robert Moog, a largement contribué au succès de son synthétiseur via ses interprétations de musique classique et baroque en version électronique

Pionnière des synthétiseurs et de la musique électronique, amie de Robert Moog, admirée par Glenn Gould, amatrice de chats et d’éclipses, collaboratrice de Stanley Kubrick : Wendy Carlos n’est pas une femme comme les autres. Vraiment pas.

(Un texte paru dans Le Quotidien de La Réunion le 8 mars 2009)

Wendy

Wendy

En ces temps de grêve générale, revenons donc en 1968. Ses grèves, ses rêves de révolution. Ses pavés.

Un autre pavé dans la mare est jeté cette année-là à la face des puristes, des gardiens du temple classique ou baroque. Une révolution sonore, qui saura trouver son public avec un album devenu culte – et qui fût en son temps le tout premier disque de musique classique certifié officiellement platine, obtenant en sus trois Grammy Awards. Comme quoi le peuple aime les révolutions. Et qu’elles sont nécessaires pour avancer dans son siècle.

Le disque en question se nomme Switched-on Bach. Jean-Sébastien, emblème des branchés de l’époque ? Oui. Ses œuvres passées dans le domaine public ont été réinterprétées façon kill your idols par une dame aussi iconoclaste que douée avec les claviers. Wendy Carlos, c’est d’elle dont il s’agit, a juste remplacé le traditionnel piano par un synthétiseur et donne-là corps à l’un des premiers disques de musique électronique. Scandale !

Glenn Gould, spécialiste de Bach, en est stupéfait mais beau joueur proclame Switched-on Bach disque de la décennie. La pochette, épatante, montre un sosie de JSB posant devant un Moog…

Coup d’essai, coup de maître et Wendy récidive l’année suivante avec The Well-Tempered Synthetizer, où Monteverdi et Haendel sont dynamités avec la même efficacité. Elle expérimente pour le coup l’enregistrement de plusieurs couches de synthétiseurs superposées, ce qui vu les studios huit pistes de l’époque est une prouesse en soi.

L’amie de Bob Moog

Bach tout chamboulé

Bach tout chamboulé

Grande amie de Robert Moog, c’est sur ses synthétiseurs qu’elle interprète ses classiques. A sa demande, elle avait même enregistré deux autres interprétations peu de temps avant son coup d’éclat : le Eleanor Rigby des Beatles et What’s new Pussycat de Burt Bacharach, destinés à promouvoir l’invention de Robert, le synthé modulaire Moog. On les retrouvera plus tard sur l’album By Request.

Cette américaine est née le 14 novembre 1939 à Pawtucket, Rhode Island. Précoce, elle compose dès ses dix ans des œuvres classiques et se passionne en parallèle pour l’électronique. Wendy crée à quinze ans son propre ordinateur… et deux ans plus tard, un studio de musique électronique où elle lance ses premières expériences, manipulant les bandes comme d’autres le font du côté de l’Ircam et de la musique concrète à Paris.

Wendy Carlos part ensuite étudier la musique, mais aussi la physique, à la Brown University puis à Columbia, entre 1958 et 1965. Elle intègre le centre de musiques électroniques de Columbia-Princeton, le premier du genre aux Etats-Unis, et étudie sous la houlette de Vladimir Ussachevsky et Otto Luening qui supervisent son master en composition. Wendy participe sous l’égide du grand chef d’orchestre Leonard Bernstein à un concert de musique électronique au Philarmonic Hall du Lincoln Center.

Elle s’installe ensuite à Manhattan et devient ingénieur du son. Et c’est là qu’elle rencontre Robert Moog…

De Kubrick à Disney

Kubrick, fan lui aussi

Kubrick, fan lui aussi

Wendy compose ensuite deux scores époustouflants de modernité pour un cinéaste atypique, Stanley Kubrick. Orange Mécanique en 1971 et Shining en 1980 sont portés par les expérimentations sonores de cette interprète novatrice.

Sur Orange Mécanique, elle expérimente le vocoder, ce petit outil magique permettant de transformer les voix en organes robotiques, qui se propagera partout durant les années 80. Tout en s’attaquant à Beethoven. Détail amusant, ce sont ses chats qui apparaissent dans le film… Pour Shining, c’est le Dies Irae de Berlioz qui passe au travers de sa moulinette futuriste.

Entre-temps, son album Sonic Seasonings en 1972 préfigure ce qui deviendra la musique new age. Même Walt Disney fait appel à ses talents en 1982, pour le film rétro-futuriste Tron. Pour l’occasion, orchestre philharmonique et synthétiseurs se mixent : une voie poursuivie deux ans plus tard avec l’album Digital Moonscapes.

Elle enregistre aussi avec l’hurluberlu Weird Al Yankovic une version de Pierre et le Loup de Prokofiev. Et en 2000, donne une nouvelle vie à Switched-on Bach, dotée de toute la technologie du nouveau millénaire, en numérique.

Véritable fondue du son, elle se fait plus rare au fil des années et consacre la majeure partie de son temps à la recherche de nouvelles techniques d’enregistrement. Wendy est ainsi à l’origine du système Digi-Surround Stereo Sound. Egalement consultante pour Apple, elle a reçu en 2005 un prix Seamus pour l’ensemble de ses travaux en musique électro-acoustique.

Son site net fourmille d’informations et de patchs midi pour synthétiseurs… Visitez-le !

Ah, oui. Précisons quand même en cette journée de la femme que Wendy Carlos, au départ, est née Walter. Elle a changé de sexe en 1969, année érotique, et ne l’a révélé que dix ans plus tard, lors d’une interview accordée à Playboy… En est-elle moins femme ? Assurément, non.

Sébastien Broquet

Deux disques à avoir :

Wendy Carlos, Switched on Bach (Warner – 1968)

Wendy Carlos, Clockwork Orange Soundtrack (Rykodisc – 1971)

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