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Résistance naturelle, clame Jonathan Nossiter

bellotti

Ce qui frappe chez Jonathan Nossiter, c’est son sens du casting. Dans Mondovino déjà, ce talent pour dénicher des visages burinés au discours suintant de sincérité, ces personnalités pas communes aux mots qui claquent comme le vent sur les coteaux provençaux, ces notables de Californie ou de villages du Languedoc qui se perdent parfois tous seuls dans leurs petits intérêts… Nossiter, c’est sûr, sait choisir ses interlocuteurs. Et donner par leur biais un sens humain à ses films. Mondovino, enquête fouillée sur le monde du vin, en ressortait grandit bien au-delà d’un simple documentaire et l’on prit plaisir malgré les plans parfois à l’emportée et une prise de son aléatoire lors de certaines rencontres à retrouver ceux qui sont devenus, par la force de l’écran, des personnages au fil de la série qui a suivi le film initial. Ce sens de l’écoute et du récit du réalisateur américain en a fait des héros que HBO ne renierait peut-être pas. 

Lundi dernier, dans une grande salle de cinéma des Lilas et à l’initiative de Rue89, Jonathan Nossiter venu d’Italie présentait en avant-première son nouveau film, Résistance naturelle, en présence d’un parterre de spécialistes du vin – de la journaliste Isabelle Saporta au chanteur de Pigalle, François Hadji-Lazaro. 

Plus léger, pas vraiment prévu d’après ses dires, ce film prend forme autour d’un repas entre amis visant à établir un parallèle entre cinéma et vin naturel, avant de se transformer en manifeste appelant à la désobéissance civile par éthique. Pas d’enquête, moins de fond cette fois, mais juste une envie de fricoter avec le plaisir : son plaisir de cinéaste, d’ami de vigneron, d’amateur de vin. Nossiter n’enquête plus ; avec Mondovino il s’est fait sa religion, avec Résistance naturelle il s’est fait plaisir. 

Au risque de laisser parfois le spectateur en jachère sur le côté du chemin, dans cet assemblage de références personnelles. Pour muscler son propos reliant vin et cinéma, mais aussi pour combler l’absence d’écriture initiale, Nossiter juxtapose nombre d’extraits de classiques du 7ème art et quelques bouts d’actualités italiennes vintage. Si le néo-réalisme de Rossellini est à propos, si Chaplin s’immisce plutôt bien (mais Chaplin est tellement moderne qu’il peut se confronter à tout ce qui fait notre actualité), on reste perplexe dans plusieurs cas : sérieusement, que vient faire Max mon amour de Nagisa Oshima ici ? Résistance naturelle vaut surtout pour son aspect road movie attendri dans les vignobles italiens.

« Avec le vin on s’amuse, avec les céréales on vit »

Heureusement, un homme apporte le mordant manquant initialement : Stefano Bellotti porte quasi tout le film sur ses solides épaules. Arrivant quasi par hasard dans l’histoire, se mêlant à la tablée en dynamitant le discours parfois convenu car trop attendu, Bellotti amène soudain à cette assemblée comme à l’écran un souffle neuf, puissant, et pour le coup profondément rebelle et sans pose. 

Il le dit, et fort – mais sans colère : marre du politiquement correct. Et le voilà fustigeant les bureaucraties, Bruxelles, les pertes d’identités, mais pas seulement. A lui reviennent et la phrase, et l’image choc qui donnent tout leur sens à ce film. 

« Avec le vin on s’amuse, avec les céréales on vit » dit-il en refusant de se voir en victime, rappelant qu’il existe d’autres paysans plus menacés – et plus importants pour la survie de notre société – que les vignerons adeptes du bio. Et que dire de ce long plan sur ses mains, la droite tenant la terre desséchée, morte, de son voisin utilisant les pesticides, et dans la gauche la terre brune et vivante de ses propres vignes à trois mètres de distance… Un bijou d’éloquence.

Stefano Bellotti éclipse tous les autres, et donne sens à la volonté affichée par Nossiter (dans le film et par ses propos après la projection) de créer un « cinéma naturel ». Car loin d’être une fin en soi, le refus de certaines contraintes techniques ou d’ajouts chimiques ne doit pas justifier les défauts d’un film comme d’un vin : s’ils sont bancals, ils sont ratés, et le refus d’utiliser du soufre ou un pied de caméra n’excusent en rien les erreurs d’élaboration de « l’objet ». 

Si ce cinéma dépourvu d’emphase existe ici, c’est grâce à Bellotti qui s’inscrit à lui tout seul dans un héritage pourtant non cité par Nossiter : celui du Shadows de John Cassavetes, à l’évidence l’incarnation parfaite d’un cinéma improvisé et naturel que le cinéaste appelle de ses voeux – Il faut pour le saisir relire l’interview de Gena Rowlands dans le So Film de février. Free ! Libre !

Sébastien Broquet

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