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La nuit où U Roy entra dans l’Histoire

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A l’époque, on ne l’appelait pas encore Daddy mais U Roy faisait déjà la loi au micro dans les sound-systems ; c’était en 1969, et en chevauchant de son toast des rythmiques de rocksteady, il révolutionna la musique jamaïquaine. (photo © DR)

Non, U Roy n’a pas inventé le ragga ni le rap comme on peut trop souvent le lire. Mais oui, il a bien révolutionné la musique jamaïquaine et fait aujourd’hui figure de pionnier du toasting, ayant enregistré les premiers disques du genre sous la houlette de Duke Reid, après avoir enflammé les dancefloors de Kingston en compagnie de King Tubby. Retour sur la nuit qui a tout fait basculer.

(Article paru dans Le Quotidien de La Réunion le 29 mars 2009)

C’est vendredi soir à Kingston, Jamaïque. Bientôt l’heure de la dance. Nous sommes en 1969. Le rocksteady est encore chaud, mais laisse progressivement sa place au reggae naissant dans les soirées où la foule des massives, c’est ainsi que l’on nomme les adeptes des sound systems, est toujours avide de nouveautés. Les gars et les filles, de toutes générations, se pointent là pour siffler une Red Stripe, draguer, oublier les soucis de la semaine. Danser. C’est du sérieux : on supporte un sound system à Kingston comme ailleurs une équipe de football.

Ce vendredi soir de 1969, pourtant, n’est pas tout à fait comme les autres. Toute la semaine, les yards, ces cours où se rythme la vie quotidienne de Kingston, ont bruissé de rumeurs. On dit que vendredi, à la dance, quelque chose de vraiment spécial va se passer. Que King Tubby a préparé un truc d’envergure. L’excitation grimpe. Car Tubby, génial ingénieur du son, est réputé pour son sens de l’innovation.

Il a monté son sound-system, le Home Town Hifi, l’année précédente. Et il est déjà considéré comme le number one, un an après, dans un milieu ultra compétitif. Son deejay attitré, c’est U Roy. Un mec partageant son goût pour aller de l’avant, qui a commencé en 1961, à 14 ans, pour le compte du sound de Doctor Dickies, un chinois de ses amis. Au début, il se contentait d’annoncer le nom du chanteur ou la date de la prochaine fête, avec une diction inspirée de Louis Jordan. Plus tard, il fût le deejay numéro deux de Coxsone derrière King Stitt. Avant de rejoindre Tubby.

Duke Reid

A la fin des années 50, Duke Reid, l’ex policier aux méthodes brutales, fût couronné roi des sound-systems. King Tubby le détrôna en 1968, mais obtint le titre par la seule grâce de ses innovations en studio et de sa pertinence aux platines. (photos © DR)

La combinaison des deux, la verve de U Roy associée aux prouesses technologiques et au goût sûr en matière de sélection musicale de Tubby leur ont permis d’éclipser rapidement les trois leaders incontournables des sound-systems des sixties : Duke Reid l’ancien policier aux méthodes douteuses, Prince Buster l’ex boxeur, et Sir Coxsone, l’âme du label Studio One d’où sont issues les perles du rocksteady.

Inévitablement, ce vendredi-là, la soirée du Tubby’s Home Town Hifi est pleine à craquer. Tubby a le matériel le plus puissant de l’île. Le mieux réglé. Il dispose même de sirènes de bateaux dans les arbres, répercutant les aigus, pour donner l’impression que le son vient de vraiment partout. Et Tubby a introduit le premier l’effet d’écho dans le reggae, branchant une machine lui permettant d’emmener loin les vocaux de U Roy. Et la légende dit que lorsque l’on coupait le son en cas d’averse tropicale, la seule voix non amplifiée de U Roy suffisait à faire danser la foule…

A cette époque, le concept de version, la piste instrumentale du morceau phare en face B, n’existait pas. Mais Tubby, qui bossait à la gravure des disques chez Treasure Isle, le label de Duke Reid, avait accès aux bandes master. Il s’est emparé, illégalement bien sûr, de quatre rythmiques rocksteady ayant fait leurs preuves et les a remixé à sa sauce, ôtant de longues parties de chants pour laisser tourner juste le riddim, le motif de basse et de batterie. Il en a gravé quatre dubplates, ces disques en unique exemplaire.

Et ce fut le délire

La soirée commença tranquille. Vint le moment fatidique, en plein cœur de la nuit. Tubby joua le 45t des Techniques, You don’t care for me at all. Un bon classique, qui faisait toujours son effet sur les danseurs. Dans la tradition jamaïquaine, on mixe à une seule platine. D’où l’importance du deejay, comblant les blancs entre deux disques.

Au moins une fois dans votre vie, vous vous devez d'écouter, fort, le King Tubby Meets The Rockers Uptown concocté avec Augustus Pablo en 1976. C'est important. (photo © DR)

Au moins une fois dans votre vie, vous vous devez d’écouter, à fort volume, le King Tubby Meets The Rockers Uptown concocté avec Augustus Pablo en 1976. C’est important. (photo © DR)

Tubby retira la galette et passa à la suivante. Un dubplate. Le même morceau des Techniques débuta. Et la voix disparu dans les limbes, laissant seul le riddim, puissant. U Roy entra dans la danse, toasta ses lyrics, épousa littéralement la rythmique de sa voix, profitant des espaces laissés libres par le remix de Tubby. Ce fut le délire.

Tubby enchaîna avec ses trois autres dubplates, U Roy incendia chacune des rythmiques laissées à sa disposition, et le mythe veut que jusqu’à la fin de la nuit, Tubby joua ses quatre mêmes disques et U Roy continua d’improviser dessus. Pour la première fois, la partie vocale originale et celle du deejay étaient d’égale importance.

Cette nuit-là le toasting pris toute sa dimension, le deejay (celui que l’on nomme MC ailleurs sur la planète) prit son envol, et ce phrasé particulier devint une arme d’éducation massive. L’expérience lumineuse ne tarda pas à se propager.

La force de U Roy : ne jamais s’être contenté d’invectives pour combler les blancs et chauffer le dancefloor. Dès le début, il a apporté du sens, et les mixes de Tubby où la voix originale disparaissait ou revenait à loisir lui permettaient d’articuler un dialogue avec les lyrics, de les commenter, voire de s’en moquer.

Count Machuki, le précurseur

En cela U Roy est l’héritier direct de Count Machuki, authentique fondateur du style deejay, toastant avec un sens inné du rythme et un humour jamais démenti pour les sounds de Coxsone puis Prince Buster. Mais Machuki n’enregistra jamais de disques (hormis quelques bribes de voix sur Alcatraz de Baba Brooks Band’s) et ne bénéficia pas des innovations permanentes de Tubby. Ce qui le plongea dans l’oubli, comme d’autres précurseurs.

« King Stitt avait du succès longtemps avant ! U Roy a apporté le concept des lyrics complets, mais ce n’est pas une raison pour oublier les autres ! » déclara ainsi le seul contemporain de U Roy à pouvoir rivaliser sérieusement, Dennis Alcapone, au site Heartical. U Roy lui-même reconnaît l’influence : « Machuki ne blablatait pas stupidement, n’interférait pas avec le chant ». Aux Inrockuptibles, il lança même un jour : « Sans Count Machuki, je n’existerais pas. »

Le flair de producteur de Duke Reid était toujours affûté. Il capta de suite l’intérêt à tirer de cette révolution dans les dancehalls. D’autant plus qu’il était le propriétaire de tous ces morceaux… Il envoya chercher U Roy. Ce dernier se montra méfiant, logiquement : la réputation détestable de Reid et de ses nervis incitait à la plus grande prudence. Tubby servit d’intermédiaire, impatient de se coller à la console d’enregistrement, d’aller encore plus loin dans ses expérimentations qui amèneront bientôt le dub. U Roy finit par céder.

Wake the Town est le premier fruit de leur collaboration, le premier disque de toasting. Cette relecture du Girl I’ve got a Date de Alton Ellis intègre immédiatement le haut des charts, comme les deux singles suivants, Rule the Nation et Wear You to the Ball. Au début des années 70, ces singles occuperont de concert les trois premières places du hit parade.

Duke Reid et U Roy enregistreront en tout trente-deux titres ensemble, revitalisant le back catalogue de Treasure Isle, avec des nouvelles versions des classiques des Melodians, Paragons, Techniques, Alton Ellis ou Hopeton Lewis. Avant que U Roy ne s’envole en 1973 vers d’autres cieux, d’autres producteurs. Une autre vie.

Sébastien BROQUET

A lire absolument : Bass Culture, de Lloyd Bradley, aux éditions Allia, la bible du reggae qui a grandement inspiré cette chronique.

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