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Thriller : la vengeance est un plat qui se mange glacé

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Cristina Lindberg, la fille qui ne sourit jamais (photo © DR)

Encore un film samplé par Tarantino : culte, violent et rare film suédois dans lequel s’illustre la belle et intrigante Cristina Lindberg, le Thriller de Bo Arne Vibenius est enfin réédité en DVD par Bach Films.

464efe926639e88dd5281f76d9ba99cfGrâce à ce rôle de Madeleine, jeune et innocente campagnarde devenue tueuse implacable, Cristina Lindberg deviendra mythique chez les cinéphiles, une icône mystérieuse et l’incarnation ultime du rape & revenge, un genre très bis dont ce film est l’aboutissement total, aux côtés de L’Ange de la Vengeance, de Abel Ferrara (1). Dès lors que l’on évoque du bout des lèvres un film de genre, culte, qui plus est longtemps rare ou censuré, évidemment ce diable de Quentin Tarantino surgit à la lisière de la forêt : l’américain n’a jamais fait mystère de sa fascination pour cette oeuvre sortie en 1974 et, toujours honnête, en revendique fièrement l’influence pour son propre Kill Bill. C’est le fameux bandeau sur l’oeil, évidemment, partagé ici par Cristina Lindberg et chez Quentin par Darryl Hannah, mais c’est aussi la vengeance menée méthodiquement par Uma Thurman. Le réalisateur s’est au passage également inspiré d’un autre film de Cristina Lindberg pour les scènes tournées au Japon : le Sex & Fury de Norifumi Suzuki, l’un des deux opus tournés au pays du soleil levant par l’actrice danoise, sous l’égide de la célèbre maison de production Toei : « J’aurais ainsi pu être une star nipponne, car j’étais timide à l’époque, et je suis petite, vous savez, ce qui correspond au genre de filles qu’aiment les japonais. » (2)

tumblr_lgwc6kTdTx1qf1525o1_500Cristina Lindberg ne sourit jamais. Dans le film, comme dans la réalité. Ce qui contribue à ce charme mutin mêlé à cette peur indicible qu’elle propage au fil du film, son mutisme offrant une aura glaciale à son personnage. « Déjà, à l’école, on m’appelait la fille qui ne sourit jamais. Et quand j’avais une vingtaine d’années, j’étais profondément plongée dans des pensées très noires. (…) Bref, je n’étais pas une fille heureuse, et peut-être peut-on le voir dans ma manière de jouer. » (2) En effet.

En vérité, Bo Arne Vibenius, le réalisateur, la trouvait trop mauvaise actrice : c’est pour cette raison qu’il a décidé de rendre Madeleine muette. Idée aussi involontaire que géniale s’il en est… Cristina Lindberg n’a été choisie que pour sa capacité à se déshabiller, et le fait qu’elle était déjà une star en Suède pour cette même raison, squattant les pages des magazines érotiques d’un pays qui en était alors très friand, tournant quelques nudies à l’occasion. Vibenius lui demande donc de ne pas décrocher un mot, misant tout sur la sculpturale poitrine et les grands yeux de biche de sa starlette, qui posa aussi pour Lui. Alors âgé de 29 ans, ce dernier voulait du cul et de la violence, point final. Pour se refaire : cet ancien assistant d’Ingmar Bergman (Persona, L’Heure du Loup) avait perdu tout son pécule en produisant et réalisant un premier film destiné au public familial, Comment Marie a rencontré Fredrik. Un échec cuisant. Cette seconde oeuvre qui devint culte ne visait qu’à le renflouer financièrement, en faisant le cinéma le plus commercial possible…

frigga1copyzz5.7854Tout est répétitif dans la première partie de ce film. D’abord, ce viol initial qui rend la jeune fille muette. Viol répété, quelques années plus tard, par un homme qui l’invite au restaurant avant de la droguer. Il la prostitue, la rend accro à l’héroïne. Les mêmes scènes se répètent ensuite encore et encore, et sont de plus en plus rapprochées, se confondent au fur et à mesure : shoots d’héroïne / copulations / humiliations. L’effet est saisissant, créant le malaise, effet renforcé dans la version non censurée par des inserts pornographiques – Cristina Lindberg n’était pas au courant des ajouts de X joués par un couple se produisant dans des théâtres érotiques, dit-elle dans les bonus du DVD.

Seule rupture dans ce schéma répétitif : le désir de vengeance obsessionnel naissant avec le suicide de ses parents – en absorbant un poison, comme leur fille avec l’héroïne. S’additionnant aux précédentes scènes, de nouveaux rituels s’instaurent alors, faisant encore monter la pression : les cours d’arts martiaux, de conduite automobile, de tir au fusil, et le décompte des billets de banque issus des passes ; ces derniers faisant office de compte à rebours pour la mise en branle du jugement dernier. Pas de musique pour accompagner ce parcours inexorable, juste des sons, perturbants, des expérimentations synthétiques qui pourraient provenir de l’IRCAM. Tout ce rythme, répétitif, minimaliste, instauré par la première partie du film, fait monter crescendo pression et malaise, jusqu’au début de la vengeance.

christina-lindberg-on-the-set-of-e2809cthriller-a-cruel-picturee2809d-2Là débute un autre film : face à ce magnétique personnage toujours aussi mutique mais désormais vêtu d’un long manteau noir et muni d’un fusil à canon scié, le film s’arrête, ralentit, tourne autour de Madeleine sans plus pouvoir l’approcher après l’avoir pénétré dans la première partie par tous les orifices – piqures, bites, ou oeil transpercé par un couteau – dans une scène extrême n’étant pas sans rappeler le Bunuel de Un Chien Andalou, tournée avec le véritable visage d’une jeune femme reposant à la morgue de l’hôpital de Stockholm pour plus de réalisme, grâce à un copain médecin qui fît entrer Vibenius. Gore. D’un coup, Cristina Lindberg n’est même plus effleurée par l’une de ses feuilles mortes qui accompagnaient ses deux viols, mais distribue à son tour la mort au fil d’un ballet sanglant, transperçant tous ceux qui l’ont pénétré d’une manière ou d’une autre. Dans la version suédoise, elle se nomme Frigga et non Madeleine, faisant appel ainsi à la mythologie nordique : Frigga étant la déesse des épouses et des mères, la vengeance n’était ainsi pas seulement sienne… L’action, qui démultiplie habituellement le rythme de tout film, est ici inversement utilisée : stylisée, ralentie à l’extrême, presque cotonneuse – Madeleine est encore adepte de l’héroïne et complètement défoncée aux opiacés pendant son périple meurtrier, tourné en partie à balles réelles. Elle devient une héroïne de western : il y a du Clint Eastwood et du Sergio Leone dans cette seconde partie – le manteau, la vengeance, les flingues, les ralentis, et ce village déserté par les humains, jusqu’au duel final avec celui qui fût son bourreau et mourra dans d’atroces souffrances. Par un cheval, western oblige. Et Madeleine, alors, peut s’en aller vers son destin, solitaire mais enfin libérée.

Sébastien Broquet

Thriller (Crime à Froid), de Bo Arne Vibenius. Sortie en DVD Z2 (Bach Films) + disponible avec le Mad Movies n°287 de juillet/août 2015, actuellement en kiosques.

Notes :

1 – Dossier complet sur le rape & revenge dans le fanzine Chéribibi n°007, daté de l’automne 2011.

2 – Les propos de Cristina Lindberg ont été recueillis par Gilles Esposito, et sont à lire dans leur intégralité au sein de Mad Movies n°284, daté d’avril 2015.

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