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Quand la techno vira intello

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Il paraît que William Burroughs préférait le rock (photo © DR)

Après avoir cherché la légitimité politique durant la seconde partie des années 90 (poke Technopol), les musiques électroniques sont parties en quête de l’officialisation intellectuelle : que cache l’apparition de Deleuze, Duchamp ou Burroughs dans nos raves ? Ariel Kyrou donne des pistes.

(Un article paru dans Nova Magazine en mai 2002)

La techno, la house et leurs dérivés, nous les avons d’abord réceptionnées par le corps, plus que par l’esprit, qui lui divaguait bien souvent vers d’autres cieux, lâchant la bride, laissant l’effusion purement physique prendre l’ascendant. Musique de danse, musique nouvelle en rupture avec les traditions populaires. Mode de consommation, de production : tout différait ; plus de stars pailletées mais des DJ anonymes, chaque corps devenait acteur d’un mouvement… Et l’insouciance première s’est évanouie, la techno fut discutée. Au début, ce ne fut pas très grave : ceux qui répétaient en boucle que ce beat assourdissant n’était pas de la musique, tout en triturant une pauvre guitare alignant les fausses notes, on s’en foutait. Mais vite, le principe premier de la techno fut menacé : la rave, la fête. Pour lutter, il fallait des arguments. Montrer que la techno, c’était une musique. Un mouvement, une culture. Alors les références se firent jour, parfois surprenantes, farfelues, ou étonnement connotées. En quelques années, on s’est aperçu que la techno était une suite logique d’actions coordonnées ou d’accidents sonores qui parsemèrent le siècle et la planète.

Des organisateurs de raves sont allés voir des maires en leur expliquant qu’ils voulaient faire une soirée synthétiseur, citant Jean-Michel Jarre, et obtenant leur salle des fêtes… Derrick May donna la définition ultime de la techno : la rencontre de Kraftwerk et de Funkadelic dans un ascenseur… D’autres citèrent le Psyché Rock de Pierre Henry et Michel Colombier, et la musique concrète fit alors une apparition fracassante et jamais démentie comme ancêtre technoïde… La lutte s’intensifia, mais le marché avait lui déjà compris : la musique électronique allait s’introduire partout.

D’autres luttèrent encore un peu : les raves étant devenues des raouts dance officialisés, drivées par des gros producteurs, ils les transformèrent en free partys. Diabolisation, encore. De nouvelles références surgirent pour y répondre, tel le philosophe américain officiant sous pseudo, Hakim Bey, chantre des Zones d’Autonomie Temporaires et de l’abolition du copyright. A chaque obstacle rencontré, le mouvement techno opposa de nouvelles réponses. 

Cette intellectualisation de la techno s’intensifia avec l’explosion electronica. Les labels, les artistes se multiplièrent… Plus un festival sans conférences : même le vieillot Printemps de Bourges se la joua en 2002 avec une rencontre proposant de répondre à la cruciale question : « De Shaeffer à la techno de Detroit, continuité ou trahison ? ». Chacun connaissait la réponse depuis longtemps, même si le projet de remixer Pierre Henry fut un fiasco : oui, la techno découle de la musique concrète. Mais pas seulement. Et un livre, enfin, est venu raconter cette histoire, mettant en lumière les transversalités de ces musiques au fil du siècle. Le son électronique a trouvé son griot en la personne d’Ariel Kyrou. Dans Techno Rebelle, il donne les clés du parcours. Qui permet de mieux comprendre cette profusion de citations intellectuelles, référencées, qui parsèment la techno depuis le début des années 2000.

« Ce bouquin va bien au-delà de la techno. C’est un prétexte pour apporter de la connaissance, de la subjectivité. Pour montrer que tout ce qui fait la différence, qui fait que l’on peut plonger dans la musique, pour danser, écouter, planer, n’a strictement rien à voir avec les règles du marché. Au contraire : ça a beaucoup plus à voir avec des anecdotes, du hasard, des passions et des obsessions, des coups bas, et surtout cette idée d’accident, d’hybridation. C’est un livre pour parler de la création. »

Kyrou tire les ficelles qui, depuis le début du siècle via Dada et les futuristes italiens, ont amené la musique électronique vers ce qu’elle représente aujourd’hui. Le chroniqueur de France Culture donne aussi de multiples pistes à explorer, affiche l’arbre généalogique de la techno. Des arguments et une histoire qui s’adressent aux sceptiques, aboutissement pour légitimer ce mouvement ?

Edgard Varese Listening to Electronic Music

Edgar Varèse, grand fêtard, est cité quatre fois dans cet article (photo © DR)

« Non, je ne cherche pas à légitimer. Je crois beaucoup dans la série Z, aujourd’hui encore, même si c’est plus difficile. Parfois, la laptop musique peut en être proche, même si elle est cachée. Beaucoup d’artistes, comme Pole, considèrent qu’il faut assumer une rupture au courant dominant. Ce n’est pas pour ça que c’est de la série A, que c’est du Varèse. Dévoiler n’est pas légitimer. Raconter, puiser, créer des ponts, c’était ce travail qui me plaisait. Je n’ai aucune envie de légitimer la techno, au contraire. La grande force des musiques d’illustration dans les années 50, par exemple, c’était d’être déconsidérées. Ce qui permettait une grande liberté d’expérimentation, avec des gens comme Roger Roger. Et les free partys : d’un point de vue musical, créatif, ce n’est pas original, mais la question est autre : leur chercher une officialité est de l’ordre de la bêtise. Leur grande force, c’est de rester clandestines. C’est à chacun de donner à ce qu’il écoute la légitimité qu’il désire. Je parle d’un DJ interviewé dans Libération à l’occasion de l’amendement Mariani, La Chose. La Chose n’est pas Edgar Varèse, même si quand il entend les marteaux piqueurs à coté de son bureau, il trouve ça génial et il a envie d’enregistrer. Il aime le bruit, mais ce n’est pas pour autant qu’il a l’inspiration, l’envol, d’un Edgar Varèse. Ce n’est pas pour autant non plus qu’il est négligeable ! On ne doit pas tout mettre au même niveau, mais on peut donner des clés pour que chacun fasse sa propre hiérarchie. »

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Marcel Duchamp était très bon en moonwalk (photo © DR)

La techno fut vite récupérée par l’industrie musicale, qui commença par s’emparer de la frange la plus accessible (la dream music à longueur de compilations, Robert Miles) avant de comprendre que l’essence entière de ce style était commercialisable, au point de réussir à faire un tube avec Aphex Twin (Windowlicker) ou de s’attaquer au marketing des Spiral Tribe (sans leur accord), avec l’intitulé Illegal techno… D’un autre coté, Jean-Michel Jarre déclarait vouloir retrouver la logique des collages surréalistes, rejouer dans des petites salles. Herbert enregistra un disque anti-capitaliste en utilisant les bruits générés par des produits du marché.

Récupérée par le marché, en quête d’authenticité (plus que de légitimité, finalement), où va la techno ? D’après Kyrou, « Les bouées traditionnelles n’existent plus. La musique contemporaine avait des points de repère très forts : la recherche se faisait à l’Ircam, au GRM, avec Shaeffer ou Boulez. Il y a besoin aujourd’hui de se trouver de nouveaux points de repère, dans tous les domaines. Quand tu discutes avec Christian Fennez, avec Jean-Michel Jarre, ou Jean Baptiste Barrière, tu sens une volonté de se définir des points de repère. Le mouvement Dada, le collage surréaliste en font partie. Quand tu cites Marcel Duchamp, ce n’est pas la même chose que citer Afrika Bambaataa. Il y a un vrai besoin. Après, si ça devient trop scolaire, c’est nul. Le point de repère est fait pour être dépassé. Le caractère décalé, à priori lointain, quand tu cites Dada ou le futurisme italien pour une musique d’aujourd’hui, est intéressant. Tu peux avoir des points de repère qui sont philosophiques : un label qui s’appelle Mille Plateaux, un sous-label qui s’appelle Rhyzome… Ce sont des moyens de reconnaissance, dits ou non dits. Quand tu sais tout ça, c’est une façon nouvelle de définir un territoire. Auparavant, les territoires étaient figés : tu appartenais à tel genre, telle étiquette, tu étais une musique sérieuse ou populaire. Les gens se repéraient par rapport au calibrage. C’était balisé. Plus on avance, plus ces points de repère s’effacent. Perdent leur sens. Plus de séparations entre la pop et la techno, le hip-hop… C’est comme si tu passais du jour au lendemain d’une bibliothèque de dix livres, à 10.000 livres. L’idée de ce bouquin, c’est d’offrir une balise. On est en phase de recomposition. Barrière cherche ses valeurs en tant que compositeur, Jarre cite le collage surréaliste mais veux garder son truc par rapport à la scène. Fennez, issu de l’expérimentation totale, affirme que l’écriture pop l’intéresse. Il y a une recomposition qui nécessite de nouvelles balises. »

DJ Spooky, à longueur d’interview, cite Deleuze et Duchamp. Heldon déjà dans les seventies se référençait à l’auteur de Mille Plateaux. Dada et le surréalisme n’en finissent pas d’être récupérés par la scène électronique. Pas un hasard, eux qui s’enthousiasmaient pour les collages, les détournements… Pas très éloigné du sampling, tout ça ! Nouvelles références qui font suite à une courte période Debord, défendue par une scène plus pop, plus… spectacle. 

« Si tu prends les rapports à tous les mouvements artistiques depuis le début du siècle, c’est limpide, d’une certaine manière, le disco et les raves changent la donne dans le lien entre la vie et l’art. Ce qui était de l’ordre d’une petite élite qui prônait la disparition de l’art avec un grand A, pour un art avec un petit a qui soit indissociable de la vie – et fondamentalement le mouvement Dada et le surréalisme sont dans cette histoire là – prend une dimension populaire, avec tout ce que cela peut impliquer de vulgaire, et avec le disco, et avec les raves. C’est un moment majeur. »

La techno est-elle encore, a-t-elle déjà été un mouvement d’avant-garde ?

john cage, paris 1981

John Cage préparant son set pour Boiler Room (photo © DR)

« La notion d’avant-garde n’est plus opérante. Elle n’a plus la fonction qu’elle a pu avoir, de rupture. Il y eu une rupture forte, qui permet de comprendre la musique électronique, qui disait que l’on pouvait faire de la musique avec tout, avec du bruit. John Cage ou Varèse en furent les premiers porteurs. Et une deuxième rupture, qui est celle de l’avant-garde : à la fin des années 60, tu as des gens appartenant encore à des courants porteurs, comme Can et Kraftwerk qui au départ étudiaient la musique contemporaine, qui s’échappent de ces temples de la recherche, et envahissent le vaste territoire du marché. Karoli fait écouter les Beatles à Czukay, lequel lui fait découvrir Stockhausen. C’est la deuxième rupture, qui justifie la fin de l’avant-garde. Et le marché a une telle capacité à récupérer, que même quand tu as des gens très pointus qui le refusent, comme Maurizio, Mille Plateaux, Pole, même eux vont refuser le terme d’avant-garde, car c’est une étiquette, et c’est donner les moyens pour une éventuelle récupération. Dans une civilisation qui pousse à ce point la logique d’accès, ce qui compte, ce n’est pas d’être d’avant-garde, d’être avant, car rien ne va plus vite que le capitalisme. Il faut au contraire créer une différence de potentiel. Si ça va très vite, il faut que tu ralentisses. Pour ralentir, il faut de la densité, de la matière. Il n’y a plus d’avant-garde, il y a une arrière-garde qui se joue entre l’extrême passé et l’extrême futur. Des gens qui se définissent par ce biais, en marge. Forcément, aujourd’hui, le point de repère s’ancre dans un passé très profond, c’est la seule façon d’anticiper le futur. Sortir de la vitesse pour la vitesse. Echapper à son époque et la réinventer. »

Sébastien Broquet

 

Essayez de le trouver sans Discogs :

« Un mec que j’ai découvert en écrivant le bouquin, c’est Joe Meek. Un producteur qui a fait en 1960 un disque qui n’est pas sorti, il y a eu juste un EP tiré à 99 exemplaires. C’est un truc de fou furieux. Ca s’appelle I Hear a New World, c’est un disque qui s’adresse officiellement, ouvertement, à des extra-terrestres. Enregistré dans la cuisine, c’est une une hallucination totale ! C’est de la pop, complètement psychédélique. » (AK)

A lire :

Techno Rebelle, de Ariel Kyrou (Denoël)

Ocean of Sound, de David Toop (Kargo)

Global Techno, de J.Y. Leloup, J.P. Renoult et P.E. Rastoin (Camion Blanc)

TAZ, de Hakim Bey (L’éclat)

The Wire, revue mensuelle anglaise.

Trois disques pour commencer :

Black Dog & Black Sifichi, Unsavoury products (Hydrogen Dukebox)

Le duo anglais d’electronica et le poète de Montreuil s’associent le temps d’un hommage à William Burroughs. Pas en reprenant ses textes – ce sont ses propres mots que Sifichi récite – mais en s’inspirant des « fondations organiques de son travail », l’habillant de sons électroniques… Un festin pas nu du tout !

Underground, la compile (Nova Records)

Les racines underground de la techno, dans toute sa diversité, de Suicide à Funkadelic, en passant par Silver Apples, Irmin Schmidt et Mutabaruka. Mais aussi Le Voyageur, de Heldon & Deleuze. Cherchez vos balises respectives…

Pierre Henry, Mix 4 (Philips)

Le premier père de la techno, enfant bâtard qu’il a tendance à récuser, s’est vu anoblir sous la forme de quatre coffrets de quatre CD, comprenant l’ensemble de son œuvre et plusieurs inédits. Le dernier volume comprend entre autres Dieu, Fragments pour Artaud, ou Gymkhana. C’est indispensable.

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