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Sun Ra : space is the place

Partie au sommet

Partie au sommet

Barré dans l’espace. L’expression semble avoir été inventée pour Sun Ra, jazzman révolutionnaire ayant imprégné aussi bien Sonic Youth que dj Spooky. Au delà de sa musique, grandiloquente, inspirée, au delà du free-jazz, reste une inconnue : Sun Ra vient-il de l’espace, comme il l’a toujours affirmé ? Cette origine extra-terrestre imprègne sa philosophie, forcément cosmique.

(Ce texte est paru dans Standard Magazine n°23, avril-mai-juin 2009)

Sun Ra

Sun Ra

Sun Ra. On le dit parfois « allumé ». Au sens fou, dingue. Ou bien, celui qui aurait reçu la lumière ?

Le parcours et les discours de celui qui naquit Sonny Blount, emplis d’ésotérisme, de panafricanisme, d’extra-terrestres, de visions, d’Egyptologie, peut laisser pantois. Facile d’imaginer un génie farfelu, à la Dali. Ou un gourou artiste créant son propre culte sectaire. Se rebaptiser Double Soleil, il est vrai, fallait oser…

Mais voilà, n’en déplaise aux fâcheux, le discours de Sun Ra est plus structuré qu’on ne le croit. Et un sens profond se dégage de ses élucubrations cosmiques.

Elijah Muhammad

Elijah Muhammad

Tout débute dans les fifties. Aux Etats-Unis, c’est l’époque florissante du cinéma de science-fiction. Les débuts de la conquête de l’espace. Et toujours, la ségrégation : la lutte Noire n’a pas encore pris son envol, mais la Nation of Islam en apporte les prémices, sous l’égide de Elijah Muhammad qui va donner à l’organisation une amplitude exponentielle.

C’est sur ce terreau que se construit la philosophie cosmique de Sun Ra.

Sonny Blount, ou Herman Pool Blount (lui-même dément formellement avoir porté ces noms, même s’il reconnaît avoir eu un nom hérité du Blanc) naît le 22 mai 1914 à Birmingham, en Alabama. Apparemment.

En octobre 1942, convoqué par l’armée, il se déclare objecteur de conscience et refuse de s’engager. Emprisonné, il est ensuite libéré et travaille dans une forêt le jour, joue du piano la nuit. Rapport officiel : psychopathe, sexuellement perverti mais très éduqué. Dès que possible, Sonny quitte Birmingham.

jpg_sun_ra_trippe1945, Chicago. Le boulimique de lectures rencontre Alton Abraham qui devient manager et ami. Début des années 50 : un club intellectuel est fondé, Thmei Research, visant à développer les pensées de Sun Ra. Plusieurs fascicules destinés uniquement à un public Noir sont publiés. Des textes empreints d’éléments venus des civilisations antiques, en particulier égyptienne, de la Bible, au style propre à l’auteur : jeux de mots, anagrammes et effets stylistiques donnent corps à des prêches visant à redonner à l’Homme Noir sa conscience, s’en prenant violemment à la culture wasp et raciste de l’Amérique. Les membres de la Nation of Islam y trouvent inspiration, tout comme John Coltrane. Ces textes distribués à l’époque par les membres de l’orchestre de la main à la main, dans la rue, signés juste Sun ou anonymes, parfois Ra, longtemps ignorés, ont été retrouvés au début des années 2000 à Chicago et réédités en 2006 – uniquement en langue anglaise.

C’est à cette période que Sonny Blount devient Sun Ra, à priori en 1952. L’influence de la Nation of Islam ? Elijah Muhammad, qui a pris les commandes de l’organisation et s’est aussi installé à Chicago, insiste sur l’importance de rejeter le nom donné au descendant d’esclave par l’homme Blanc. Il est important de retrouver estime de soi et liberté en choisissant son patronyme. Sous son égide, Malcom Little devient Malcolm X et Cassius Clay, Muhammad Ali. Et Sonny Blount, Sun Ra. Sur le drapeau de la Nation of Islam, figure la lune, le soleil et l’étoile. L’étoile symbolise la justice, la lune l’égalité. Et le soleil, la liberté.

Ceci dit, Sun Ra déclara lui-même dans une interview en 1983 : « Certaines personnes sont contrôlées par des forces venues d’autres planètes. J’en fait partie, donc je ne suis pas réellement libre. »

La paix par le jazz

ra-sun-his-arkestra-704-lSun Ra se dit Saturnien. C’est ainsi qu’il nomme son label, Saturn Records, créé au milieu des années 50 avec Alton Abraham. Après plusieurs 45 tours, le premier album paraît en 1956 : Super Sonic Jazz.

Sun Ra explique avoir été enlevé par des extra-terrestres vers 1936, et emporté sur une planète qu’il identifia comme étant Saturne. Ce que l’on nomme alien abduction dans les milieux ufologues, dont les deux principales autres « victimes » sont Raël et Charles Adamsky.

D’après Sun Ra, ces êtres dotés d’une petite antenne sur chaque oreille l’ont télétransporté sur une scène pour discuter. Et lui confier qu’il devait communiquer la bonne parole à travers la musique, diffuser un message de paix et d’harmonie. D’autre fois, il dit être né sur Saturne.

Le chef de l’Arkestra conçoit donc sa musique comme une manière d’aider l’humanité. Sur Terre, il est en mission et doit rendre les gens heureux, amener la paix. Ce qu’il fait, menant d’abord à la baguette un big band très swing, dans la lignée Duke Ellington. Au fil des années, l’expérimentation prend place dans ses compositions, intégrant divers synthétiseurs et plongeant dans le jazz le plus novateur, porté par un trio de saxophonistes dévoués au maître : John Gilmore, Pat Patrick et Marshall Allen. Le noyau dur de l’Arkestra, cet orchestre formant sa cour, ses fondations ; fidèles des années durant, vivant souvent en communauté.

Et se façonne au fil de cette décennie inaugurale un personnage et un style, autour de sa philosophie cosmique. Les costumes spatiaux, flamboyants, inspirés de l’Egypte antique sont adoptés. A découvrir dans son film de 1974, Space is the Place… A chaque occasion, Sun Ra cause ésotérisme, sciences et Leonard de Vinci.

L’homme Noir, un extra-terrestre

Film culte

Film culte

Un autre contacté, Adamsky, prêche une philosophie cosmique proche de Sun Ra, du moins par l’aspect pacifiste. Lui prétend avoir été enlevé par un vénusien. L’imagination ne fait pas tout. Le cinéma de science-fiction de cette époque a marqué l’imaginaire américain. Et on peut légitimement penser qu’Adamsky comme Sun Ra ont vu le film de Robert Wise, The Day the Earth Stood Still, sorti en 1951. Ce long-métrage raconte l’arrivée d’un extra-terrestre venu sur Terre à bord d’un vaisseau spatial, atterrissant à Washington afin d’apporter un message de paix et mettre en garde l’espèce humaine contre la bombe atomique.

Si Adamsky dérive vers le charlatanisme, Sun Ra se sert de cette imagerie pour une autre raison. Pour lui, l’enlèvement par un extra-terrestre illustre la situation de l’Homme Noir, déraciné par un homme venu de l’étranger (extra-terrestre) et déporté en territoire hostile où il se sent différent : alien à son tour. Le vaisseau spatial remplace le navire négrier. L’Arkestra, Ark, Arche : comme une arche de Noé… N’a-t-il pas déclaré : « Sur Terre, tous les Noirs sont en taule. Ils ont tout intérêt à rester prêts de moi. Supposez que le Créateur se décide à m’installer un palais dans l’espace, un conservatoire sur Neptune ? Je m’envole. Quel musicien voudrait rater le décollage ? »

Saturne, ou Jupiter ?

Saturne, ou Jupiter ?

Voici la fondation de ce qui sera en 1993 nommé l’afro-futurisme, par le journaliste Mark Dery dans un article intitulé Black to the Future. Un concept regroupant aussi bien Funkadelic, dj Spooky que Lee Perry et Underground Resistance. Et Dr Octagon, qui prétend être né sur… Saturne. Tous férus d’espace et imprégnés de la cause Noire. Une philosophie développée par le musicologue Kodwo Eshun dans son livre More Brilliant than a Sun.

« Ma musique va d’abord faire peur aux gens, car elle représente le bonheur et ils n’en ont pas l’habitude » déclara un jour de décembre 1965 Sun Ra à un journaliste de Jazz Magazine. « Ils sont habitués à la tristesse, à la destruction, ils craignent que quelque chose d’affreux leur arrive. Ils ne peuvent envisager quelque chose de bien car le monde est malade, à l’agonie. Mon idée est qu’il faut commencer par étudier les mythes et voir ce qu’on peut faire avec l’impossible. J’ai réuni quelques équations qui semblent ridicules, mais qui concordent. Je les ai montrées à des mathématiciens qui furent bouleversés, car ils ne purent pas dire qu’elles étaient fausses mais seulement étranges et qu’elles rendaient le monde ridicule. Et plus je regarde le monde, plus je pense qu’il est ridicule. »

Sûr qu’il ne changerait pas d’avis aujourd’hui, et qu’il ferait toujours le choix d’être un saturnien plutôt qu’un terrien. Dites Mr Ra… Faut-il un visa pour Saturne ?

Sébastien Broquet

sun ra livreA lire :

Sun Ra, un Noir dans le cosmos, de Aurélien Tchiemessom (éd. L’Harmattan)

The Wisdom of Sun Ra: Sun Ra’s Polemical Broadsheets and Streetcorner Leaflets de Sun Ra. Edité par Anthony Elms et John Corbett. (The University of Chicago Press)

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