Accueil / A La Une / Studio Campus : répétitions sans reddition

Studio Campus : répétitions sans reddition

Jean-François Pauvros, ce roi de l'improvisation qui s'est battu pour le droit à la répétition.

Jean-François Pauvros, ce roi de l’improvisation qui s’est battu pour le droit à la répétition (photo © DR)

C’est l’histoire d’un lieu, un endroit de vie où des hommes, des femmes de toutes origines, de tous bords même, se sont croisés, et se retrouvent encore, pour vivre une passion commune. Un endroit où se recrée une famille, autour de ce lien qui noue les passants d’un jour comme ceux de toujours. Et comme souvent, un lieu pour lequel se sont battues quelques personnes emblématiques, qu’à priori rien n’amenait à s’investir dans un tel combat.

(Article paru dans Novamag en novembre 2001)

Orchestre RougeLe lieu, c’est Studio Campus, des locaux de répétition et un studio d’enregistrement à Paris, près de la Bastille. Et les hommes impliqués dans ce véritable western, Pascal Normal et Jean-François Pauvros, deux musiciens au background établi. Guère étonnant de voir Pascal lutter pour des studios de répétition, lui qui fit partie de l’épopée des parkings, alors qu’il jouait dans Orchestre Rouge, le premier groupe de Théo Hakola.

Au début des années 80, aucun local n’était attribué aux musiciens pour répéter. La génération précédente, celle des Gong ou Mahjun, s’en foutait : ils s’exprimaient dans les caves de leurs maisons communautaires. Les post-punks, plus urbains, se trouvent bien démunis. Jusqu’à ce qu’un groupe déniche un box dans un parking souterrain, rue de Crimée, s’installe. Des dizaines d’autres déboulent, et voilà tout un parking, insalubre, transformé en antre du rock & roll… Les Rita Mitsouko, Jad Wio, entre autres, font partie du lot. En 1984 viennent les ennuis, comme souvent incarnés en CRS. Jack Lang intervient. Et dans la foulée se crée Studio Campus, en 1985 : premiers locaux de répétition officiels en France. Lieu overground pour musiciens encore underground. Avec une devise très service public : toutes les musiques pour tout le monde.

D’abord, jouer

Cette devise est aussi la découverte d’autres undergrounds : celui appartenant à des gens qui travaillent toute la semaine, aiment brutaliser leur batterie et gratter leur guitare, le jeudi soir, pendant une poignée d’heures, sans même l’idée de percer… Ce jeudi, rien ne peut leur enlever. C’est un besoin vital.

Et la communauté malienne, qui se transmet l’adresse de Campus de bouche à oreille, au pays : l’horaire de la chorale du samedi après-midi est souvent pour les émigrés le seul repère parisien avec leur communauté, le seul contact en poche en arrivant…

Alors une association, Terrain d’Entente, se crée et gère tant bien que mal le lieu, sans aucune aide après l’ouverture, remboursant petit à petit le prêt contracté pour le lancement, payant le loyer, les frais… Jusqu’en 1994.

Ensuite, subir

Les locaux sont vendus par l’ancien propriétaire à la Fédération Française de Basket, qui ne va pas s’avérer très sport pour le coup, doublant presque le loyer… Commencent quatre ans de lutte ininterrompues, de coups du sort, face à des interlocuteurs (ministres, propriétaires, mairie…) changeant régulièrement.

Janvier 1995 : le comptable meurt dans un ascenseur.

Mars 1995 : convocation au tribunal par la Caisse des Dépôts, qui réclame un million de francs, en remboursement du prêt. Et autres tracasseries administratives en tous genres, jusqu’à ce que la FFB annonce qu’elle compte détruire le bâtiment. La première équipe de Campus, lassée, a jeté l’éponge.

Enfin, résister

Entrent en scène Pascal, et un grand guitariste chevelu ne tenant pas en place, Jean-François Pauvros. Ancien de Catalogue avec Jac Berrocal, Pauvros hante le monde des musiques improvisées, côtoyant aussi bien Derek Bailey que Keiji Haino. Et voilà ce répulsif à la répétition (mais pas au travail), roi de l’impulsion, qui se lance dans la lutte pour sauver un studio de répèt’… Anachronisme totalement assumé. Pauvros, qui connaît les luttes post 68, telle celle des ouvriers de Lip à Besançon, qui a joué dans les usines occupées en soutien aux prolétaires, capte vite l’importance symbolique du combat et s’y lance à corps perdu. Sa culture engagée lui a appris que tant que l’on garde ses outils, on peut agir. Cette politique prolétarienne, il l’applique d’emblée : hors de question de quitter les murs de Campus. C’est une lutte dure, bénévole, et sans deadline qui s’engage… S’ensuit occupation des locaux et manifestations fanfare en avant.

« Pour lutter contre une structure étatique, il faut être encore plus lent qu’eux. On a usé trois ministères de la Culture ! Et être capable de faire des actions fulgurantes, situationnistes, comme organiser une manif en une journée, lancer de fausses conférences de presse. » explique Pauvros.

Tout l’entourage de Campus s’active, spontanément. Des faxs de soutiens arrivent du monde entier au ministère de la Culture.

Au fil des périodes sont passés à Campus la vague africaine des Touré Kunda et Mory Kante, la Mano Negra (une légende veut qu’elle se soit formée à Campus, autour de deux groupes répétant dans le lieu, un soir où Manu Chao est passé chercher des musiciens…), FFF, Louise Attaque, Higelin… Autant d’artistes devenus influents qui marquent leur soutien lorsque surgissent les ennuis. Et encore une fois, Jack Lang met son nez dans l’affaire, appelant même de sa maison de campagne pour vérifier que les lieux n’ont pas été évacués manu militari.

Au terme de quatre ans de lutte, le bâtiment est racheté à la fédération de Basket, avec l’aide de l’ADAMI et du ministère de la Culture. Et les studios réouvrent en 2000, après travaux. C’est le début d’une nouvelle ère pour Campus. Un nouvel underground s’y agite, dans un lieu qui ne l’est pas. Mais qui reste ancré dans la résistance, la création, l’expérimentation. Et souffle toujours sur Campus cet esprit libertaire qui autorise toutes les utopies.

Sébastien Broquet

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*