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Sérial Plaideur : Jacques Vergès entre en scène

Jacques Vergès

L’érudition et l’éloquence de l’avocat controversé se mettent au service de son humanisme total (photo © S. Broquet)

Jacques Vergès, seul en scène, dévoila à la fin de sa vie Sérial Plaideur, une pièce redonnant au théâtre un rôle de réflexion bien au delà du divertissement. 96 minutes de talent et d’érudition : c’était le mardi 7 avril 2009 au théâtre Luc-Donat du Tampon, sur l’île de La Réunion. Alors qu’est paru le 4 septembre dernier en librairie L’Ultime plaidoyer, ouvrage d’entretiens entre le grand avocat et son confrère belge François Dessy aux éditions de l’Aube (critique à venir), voici l’occasion de relire ce papier paru dans Le Quotidien de La Réunion le jeudi 9 avril 2009.

« Je suis sûr que certains d’entre-vous, me voyant ici sur une scène de théâtre, se demandent si la place d’un avocat n’est pas plutôt au Palais de Justice, opposant ainsi à la gravité d’un procès, la prétendue frivolité d’un spectacle. Je vous avoue que je me suis posé la même question. »

Ainsi débute Sérial Plaideur. Une pièce de et avec Jacques Vergès. L’avocat. Celui de « l’indéfendable » Klaus Barbie, ou de l’égérie du FLN : belle et rebelle Djamila Bouhired, qui fut ensuite son épouse. Mais, non… La présence sur une scène de théâtre de Jacques Vergès n’est pas surprenante. Déjà, car cet homme aime le show et sait manier les ficelles du spectacle pour défendre ses clients. Comme un certain nombre d’avocats, il est vrai… Même si tous n’ont pas la même vista.

Mais cette présence se justifie aussi, et surtout, car l’art et la justice sont intimement liés ; reflétant et questionnant tous deux les évolutions de nos sociétés. Même si bien souvent, la justice a un temps de retard et l’art un coup d’avance sur les mœurs ambiantes. La justice, nécessaire à la paix dans la cité, garde-fou indispensable, n’en est pas moins détachée du futur. Elle est ancrée dans le présent, de plus en plus même ces dernières années, alors que l’on fait du code pénal un mécano de plus en plus instable au gré de faits divers retentissants utilisés politiquement. Dictature de l’émotion.

Ce lien indéfectible de la justice avec le présent, Vergès le questionne, amenant par ce biais sa stratégie de la défense de rupture, inaugurée en défendant des Algériens en lutte pour s’échapper du joug colonial. Rappelant que les pestiférés d’un jour sont parfois les héros de demain. Il était alors inimaginable pour la justice de comprendre les valeurs totalement différentes d’un Algérien, et par là même, l’impossibilité pour le prévenu d’assimiler les lois venues d’une culture inconnue. Vergès, rétif à tout colonialisme, ne fit pas de ses clients des victimes à épargner. Mais des combattants. L’ennemi, c’était l’oppresseur, pas le résistant à l’oppression. Rupture.

Humain, malgré tout

Vergès, d’une érudition épatante, navigue entre les époques et les références, s’appuie sur les procès d’Antigone, de Jeanne d’Arc ou de celui qui deviendra Julien Sorel sous la plume de Stendhal, Antoine Berthet, pour étayer ses affirmations. Il donne encore en exemple ces femmes qu’il défendait au début de sa carrière, honteuses, coupables d’avortement… Depuis, merci Simone Veil, chaque femme a enfin la liberté d’enfanter ou non. Seuls quelques attardés considèrent encore cet acte comme un crime. Mais… C’était il y a à peine 50 ans, et il a fallu que 343 salopes alertent l’opinion le 5 avril 1971 par un manifeste pour enfin aligner les textes sur les mœurs.

Une opinion publique sur laquelle Vergès confie volontiers s’appuyer, séducteur alors comme il l’était en scène mardi soir au Tampon. Déambulant parfois, lentement, dans un sobre décor, bureau, dossiers, deux ou trois chaises. Convainquant l’assistance, comme il sait si bien le faire, parfois même pour les causes les plus horribles au yeux du commun des mortels. Vergès s’attache à démontrer que le crime n’est rien d’autre qu’humain, convoquant Jack l’Eventreur dans le discours, citant Diderot, Chaplin, Bergman.

Même le condamné du meurtre le plus inhumain n’est malgré tout, qu’on le veuille ou non, rien qu’un humain. Et par là-même, doit être défendu comme tel. Avec sa dignité. En cherchant à comprendre, sans justifier. Sans ça, c’est la société dans son ensemble qui deviendrait inhumaine. Aux avocats de nous préserver d’une telle fin. Vergès, sérial plaideur, nous rappelle cette vérité.

Sébastien Broquet

Voici l’enregistrement de cette prestation au théâtre Luc-Donat, pardonnez la qualité moyenne du son.

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