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Ce portrait de Robert Parker où règne le conditionnel

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Le nez qui valait un million de dollars (photo © DR)

Longtemps, très longtemps, que je n’avais point lu une biographie commençant par « Robert M. Parker Jr naît le 23 juillet 1947… » Ca fait un choc. Mal engagée, la lecture ne se relèvera pas de cette introduction dépourvue d’imagination. L’anecdote racontée plus loin dans le chapitre, contant l’arrivée rocambolesque à Paris du grand dégustateur américain lors de son premier voyage en Europe, celui lors duquel il découvrit le vin, aurait pourtant fait une introduction épatante sous une plume alerte au vu des péripéties. Mais il va falloir se rendre à l’évidence, au fil des pages : de style, il n’y aura point. De rigueur non plus : le règne du conditionnel se double ici d’une absence  absolue de talent littéraire. La structure même du récit, constamment faite d’allers et retours dans le temps, incapable de ciseler des chapitres thématiques ou temporels, perd irrémédiablement le lecteur le plus farouchement intéressé par le sujet. Et c’était bien mon cas : d’où cette chronique déçue, quelques années après la parution du livre Robert Parker, Anatomie d’un mythe, car le sujet Parker valait assurément bien mieux, en terme de style mais surtout en terme d’enquête.

Robert Parker, figure du monde du vin depuis son coup d’éclat du millésime 1982 dans le Bordelais, aurait mérité un meilleur sort dans l’édition française. A charge ou à décharge, peu importe : ce livre n’arrive même pas à la cheville de la notoriété de l’Américain et tente en vain de s’accrocher aux coutures pour piquer un peu de lumière à son sujet. A l’arrivée, nous ne sommes guère plus renseignés sur le « système Parker » qui justifierait une véritable enquête avec un peu moins de conditionnel et un peu plus de journalisme. C’est pourtant ce que les deux auteurs (il fallait bien s’y mettre à deux pour ce raté) reprochent régulièrement aux autres, les journalistes de presse écrite ou le cinéaste Jonathan Nossiter en prenant pour leur grade. Un exemple parmi d’autres, pioché page 252 : « Tout journaliste d’investigation digne de ce nom aurait certainement voulu approfondir la question ».

robert-parker-anatomie-dun-mythe-L-1Il s’agit donc d’un « portrait non autorisé » nous dit l’accroche, de Robert Parker, le maître des dégustations de vins, l’homme qui fait la pluie et le beau temps dans le Bordelais. Craint, admiré, repoussé, moqué : il ne laisse personne indifférent, et c’est bien pour ça que je me suis plongé avec avidité dans cet ouvrage en espérant en apprendre un peu plus sur ce monsieur au nez réputé quasi infaillible, au point que l’organe est assuré pour la modique somme de un million de dollars. Déception, à force de lire ce genre de phrases : « On ne sait pas quel est le résultat, mais on peut penser que ». La journaliste (Marie-Françoise Guichard) aidée de l’ancienne collaboratrice bordelaise du critique américain (Hanna Agostini) n’arrive même pas à faire parler l’avocat de Parker, Eric Agostini. Ne pas faire parler un « bavard » – comme la profession est surnommée, c’est un comble. Peut-être tout simplement parce qu’aucune des deux auteurs n’a daigné faire le déplacement au cabinet de l’avocat pour dialoguer, et que seules des listes de question par emails ont été envoyées ? Que nenni : l’avocat en question… est l’époux de Hanna Agostini, ce qui ne l’empêche pas d’écrire par exemple ceci : « Se réfugiant derrière le secret professionnel, Eric Agostini se refuse à commenter aussi bien les négociations que leur aboutissement – sauf à dire que ce dossier ‘délicat’ lui a pris ‘beaucoup de temps’. » Surréaliste.

Des histoires de procès entre les Agostini et Parker peuvent expliquer la rancoeur et le règlement de compte. Pas l’indigence de ce livre, paru en 2007 aux défuntes éditions Scali. La grande enquête sur le système Parker reste donc à écrire, et comme l’américain est en semi-retraite depuis 2013 – il a revendu sa lettre The Wine Advocat à un fond d’investissement de Singapour – on ne peut qu’inviter les spécialistes du secteur à se pencher sur le sujet : les langues vont se délier au fur et à mesure que le gourou va perdre de son influence.

Sébastien Broquet

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