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Les gens qui m’inspirent ne sont pas connus

(photo © Guide de Voyage Vanupied / FlickR)

« Engagement radical et esthétisme musical sont indissociables » (photo © Guide de Voyage Vanupied)

Sur les pentes de la Croix-Rousse, à Lyon, s’est immiscé un petit ilot de résistance à l’ennui musical et au formatage marketing, tentant de préserver son indépendance sans culte de l’underground. Jarring Effects, un label, mais pas seulement : cette association aime rien tant que brouiller les pistes et lancer de nouveaux projets, à l’image de celui qui en est l’âme, Eric « Rico » Giraudon.

(Publié dans Novamag en novembre 2001)

Ce bonhomme à la trentaine bien tassée, aux cernes légendaires (les mêmes que Virginie Despentes, au point que souvent on les a pris pour frère et sœur), vient de démissionner de son poste de salarié de Jarring Effects, qui le faisait vivre depuis un an… Pour retourner à sa source première de revenu : sonorisateur de concerts. Fatigue, écoeurement ? Que nenni : Rico reste directeur artistique de Jarring Effects, à qui il consacre quatre jours par semaine, mais préfère le bénévolat, qui lui laisse toute liberté d’action.

Etre payé par le label l’obligeait à plus de rigueur qu’il ne veut en donner… Bénévole, il retrouve la liberté d’action et un enthousiasme constant pour s’occuper de ce qu’il préfère, les artistes. Et libère un poste pour un autre membre.

Signer sur Jarring Effects est avant tout une aventure humaine. « Les artistes sont libres. High Tone, Ezekiel, Mr Orange veulent sortir leurs seconds albums chez nous. Sans que l’on ai eu besoin de kidnapper leurs sœurs ! » Intégrer Jarring aussi : de l’aveu même de Rico, « on rigole plus que l’on ne travaille », dans ce petit local… qui sert encore d’appartement à l’un des membres de High Tone. Il y a peu, le chanteur de Meï Teï Shô habitait sur la mezzanine, et partageait le café du matin avec les divers acteurs Jarring arrivant au bureau.

High Tone (photo © DR)

Papa was a rolling stone (photo © DR)

Jarring Effects, c’est une famille. Presque tous les adhérents habitent sur les pentes de la Croix-Rousse. Rico, lui, vient de se démarquer, investissant une maison au cœur de l’Auvergne. Mais il ne quitte pas les pentes lorsqu’il est à Lyon. « Si je vais plus haut, sur le plateau, c’est pour aller au Comptoir du Vin ». Plus bas ? Connais pas. « On s’investit dans la vie du quartier, c’est un engagement au quotidien, par exemple pour les activités avec les enfants. Mais on n’a rien à voir avec le milieu musical Croix-Roussien, arty pète-couilles. »

Jarring Effects est en passe de se professionnaliser. Fini le canapé accueillant du coin salon, désormais remplacé par un bureau. Dans ce petit espace se serrent une dizaine de permanents, se partageant les différentes activités : Jarring, c’est aussi un local de répétition (ce par quoi tout a commencé), un studio, un festival (Riddim Collision, troisième édition en décembre 2001), différents postes de management et de tourneur, et d’autres projets comme une compilation en soutien au festival de Mostar, en Bosnie, réunissant aussi bien Black Sifichi que 69db, High Tone, Meï Teï Shô, Interlope… Engagés, toujours.

« L’underground, c’est une période d’apprentissage, qui permet de poser des bases. Le stade qui différencie l’underground de l’overground, c’est le moment où tu choisis de rentrer dans un système de légalité. Ou tu fais tout au black, ou tu intègres des salariés, la TVA… C’est au moment où tu fais ce choix que tu quittes l’underground, et c’est là qu’il faut rester intègre. Quand tu choisis la légalité, tu ne te rends pas compte de l’engrenage dans lequel tu entres. »

Underground, Rico, lorsqu’il rejoint le bénévolat ?

« Pas assez. Si j’étais underground, je ne ferais pas de musique, mais de la peinture. » La musique, il la découvre en écoutant le hit-parade de RTL, en 1978. Il a gardé sa collection de 45t achetés à l’époque, les citant instantanément : Could you be Loved, Errol Dunkley, Specials, Blondie, Madness, AC/DC, Trust, Clash… Tout est déjà là. Au collège, il poursuit sa quête de punky reggae partys, s’attaque à ses premiers tubes de colle. Son premier concert, en 1983 : Dillinger. La ligne est tracée.

Roadie pour un groupe de reprise des Clash, Violence Créative, il intègre FA Musique, boite de sonorisation lyonnaise. « Pour la mentalité de la boite, plus que pour le son ». Flashe sur le Rhythm Collision de Ruts DC & Mad Professor. Devenu mordu de dub, il se retrouve naturellement derrière la console de High Tone. Tournées, et premiers maxis, sur Jarring Effects, le label qu’il lance sur les cendres de l’alternatif. « Le mouvement alternatif ? je l’ai vécu en temps que fan. Avec les abus. Mais on fonctionne sur les mêmes bases : engagement radical et esthétisme musical sont indissociables.  »

Signer avant tout des artistes qu’ils aiment, sans tenir compte de l’aspect commercial. Une évidence, et pourtant… Les ventes des uns subviennent aux besoins des autres. Les 12 000 High Tone sont pour beaucoup dans l’avancée du label. « Notre marketing de base, c’est le sticker : on déboule dans une ville et on sticke tout. On est juste frustrés d’avoir des stickers qui ne résistent pas à la pluie ! ». Le principal atout promo de Jarring Effects, ce sont les multiples concerts que donnent les groupes – contact direct qui remplace la publicité, expérimentée cependant en 2002. « J’ai envie que les groupes que l’on signe touchent un maximum de gens.»

PeznzeLes subventions étaient une idée réfutée. Mais les institutions sont venues d’elles-mêmes : elles furent donc acceptées, en tant qu’argent public, une manière de récupérer ses impôts. « On ne les a pas réclamées, et si on nous les enlève, rien ne s’écroule à Jarring ».

De la même manière, les coproductions sont refusées avec les salles et promoteurs lyonnais. « On n’est pas d’accord avec leurs méthodes. Au risque de se planter, pour le festival ou sur les concerts, on assume »Jarring Effects, c’est l’image au quotidien de gens voulant rendre viable un projet, sans lâcher une once d’intégrité. Une lutte constante, un engagement persistant, à l’image de quelques modèles avoués par Rico : « Les gens qui m’inspirent ne sont pas connus. L’intégrité de Christophe du Pezner, ses qualités et ses défauts, son action sur la ville pendant dix ans, inspirent le respect ; plus que Jello Biafra que j’aime bien, mais que je ne connais pas. J’ai été très marqué par Lol, l’un des deux clowns des Bérus. Et Luigi, le papa d’Antonin, clavier des High Tone. C’est le seul véritable homme libre que j’ai croisé. On est tous aliénés par quelque chose. Pas lui. C’est un freak de 50 ans, qui vit dans les hauts plateaux de l’Ardèche, fait des teufs graves. Totalement libre. Je considère ma position comme très Babylonienne. On est obligé de faire de la promo, etc. Si j’arrivais à plus intégrer dans mon quotidien des choses de Luigi, je serais meilleur. »

Sébastien Broquet

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