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Coupure de son pour Phil Spector

Phil Spector. Affamé.

Phil Spector. Affamé.

19 ans de prison. La dépêche est tombée mercredi. L’un des plus grands génies de la musique va croupir dans les geôles américaines, après avoir tué une belle blonde actrice de série B, Lana Clarkson. Sa passion des flingues et sa folie auront perdu l’inventeur du wall of sound, producteur des Beatles, des Ronettes, d’Ike & Tina Turner ou des Ramones.

(Cet article est paru dans Le Quotidien de La Réunion le dimanche 14 juin 2009)

The Ramones

The Ramones

« Je n’y avais peut-être pas réfléchi assez longuement… » dira Seymour Stein, patron de Sire Records, la maison de disques des Ramones. C’est de lui que vient l’idée d’embaucher le créateur du wall of sound pour produire End of the Century, l’album des Ramones. Avec l’appui de Joey Ramone, mais contre l’avis des autres idiots en perfecto formant le groupe punk ultime. (Quoique… pour la première fois, le perfecto est abandonné sur cette cover !)
Faut dire, Phil Spector en 1979… Risqué, c’est un euphémisme de le dire. Le bonhomme est totalement barré. Le dernier à avoir su l’apprivoiser, c’est John Lennon, en qui il voyait un frère.
Mai 1979, donc. Débute l’enregistrement qui se passe… dans le chaos le plus total. Alcool, drogues : bien sûr. Les insultes fusent en continu. Phil passe dix heures sur l’intro de Rock’n’Roll High School. Il a toujours un flingue sur lui et n’hésite pas à braquer les Ramones avec : il leur joue une nuit Be My Baby en boucle au piano, les empêchant de partir… Au cas où, ses gardes du corps sont là en permanence.
Pourquoi Spector, alors rare, a accepté ? Il voit en Joey Ramone l’équivalent mâle de Ronnie, son ex femme, sa muse des Ronettes…

Love, etc.

Ronnie Spector. Veronica Bennett, de son vrai nom. Une poupée jolie à la voix d’or, la chanteuse des Ronettes – le chef d’œuvre de Phil, en pleine époque des girls bands. Dès 1963, le démiurge va faire de leur amour des hits parfaits : Be my Baby, Baby I Love You… L’histoire va virer au cauchemar.

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Phil et Ronnie Spector (photo © DR)

Le maître et ses créatures, les Ronettes. (photo © DR)

Le maître et ses créatures, les Ronettes.
(photo © DR)

Mariage en 1968, et trois ans d’enfer : Ronnie est cloîtrée dans le gigantesque manoir que Phil s’est offert à Hollywood. Pas d’argent. Il lui supprime même… ses chaussures, pour qu’elle ne s’enfuit pas. Elle finit par obtenir le divorce, en 1971. Pour la première traite de la pension alimentaire, il lui envoie un fourgon contenant les 3000 dollars alloués en pièces de un centime…

Barré, mais génie. Ce wall of sound, Spector l’a initié à ses débuts, en bossant à New-York pour Jerry Leiber et Mike Stoller, une paire d’auteurs / compositeurs / producteurs ayant à leur palmarès une flopée de tubes à la fin des années 50. There Goes My Baby des Drifters, lance le concept en étant le premier morceau pop à intégrer une section de cordes.

A l'oeuvre (photo © DR)

A l’oeuvre
(photo © DR)

Spector passe ensuite au stade supérieur. Il retourne à Los Angeles, installe un studio à se démesure, devient l’un des premiers avec Joe Meek ou Lee Perry à l’envisager comme un instrument à part entière : c’est le Gold Star.
Expérimentations et délires s’enchaînent, les micros sont disposés là où personne n’a osé les placer ; dans le couloir, s’il le faut. Les couches s’empilent – on fera jouer en même temps quatre guitaristes et trois violonistes, mais pas d’overdubs, ces rajouts ultérieurs. Les cuivres et les cordes baignent dans l’écho. Wall of sound ! Tout ça parce que Phil Spector un jour entendit La Chevauchée des Walkyries de Wagner à la radio, s’en enticha et décida de faire pareil avec la pop…

Début des sixties, c’est la mode des girls bands. Les Paris Sisters sont ses premières égéries, avant que les Crystals lui permettent d’atteindre le firmament – Da Doo Ron Ron, vous vous souvenez ? Et He’s a Rebel, signé Crystals, mais chanté par les Blossoms : les Crystals originelles n’étaient pas disponibles le jour où Spector voulait enregistrer…

Phantom of the Paradise

Chef d'oeuvre

Chef d’oeuvre

Son plus gros bide : le River Deep Mountain High de Ike & Tina Turner, pourtant l’un de ses disques majeurs datant de 1966. Mais l’échec commercial le conduit à se faire rare, après des années de succès. Il est milliardaire… et apparaît pour un petit rôle dans Easy Rider, en dealer de cocaïne. Où il retrouve Dennis Hopper, auteur de la photographie de River Deep Mountain High.
Phil Spector n’a pas produit que du bon. On lui doit entre autre une horreur signée des Beatles, Let it Be. Mc Cartney était contre, mais les autres Beatles voulaient Spector. Lennon s’entendit à merveille avec celui que Tom Wolfe nomma « The First Tycoon of Teen », continua de collaborer avec lui en solo, Imagine en tête.
Spector vit alors cloîtré, entouré de ses gardes du corps et de son coiffeur. Brian De Palma s’inspire de lui pour son personnage de Swan dans Phantom of the Paradise.
Sa passion des flingues prend définitivement le dessus. Même Lennon est braqué, en 1974, pendant l’enregistrement de Rock & Roll. Selon la légende, le chanteur lui demande juste d’épargner ses oreilles… Trois ans plus tard, Leonard Cohen fait à son tour appel à lui : les balles et la drogue envahissaient le studio.

Murder Ballad

Lana Clarkson

Lana Clarkson

La dernière balle fut pour Lana Clarkson, jolie blonde et actrice de films de série B du genre Amazon Women on the Moon ou Barbarian Queen (la photo à gauche) – pour Roger Corman entre autres, celui qui lança Scorsese et Coppola. Le 3 février 2003, la police reçoit un appel à 5h02 du matin. La jeune hôtesse du House of Blues est morte au domicile de Spector.

House of Blues

House of Blues

Elle l’a rencontré au carré VIP du club situé sur Sunset Boulevard, Hollywood, en fin de soirée, le suivant dans sa Mercedes avec une bouteille de téquila. Au départ, elle ne l’avait même pas reconnu, le prenant même pour une femme avec sa perruque peroxydée. C’est son patron qui lui intima l’ordre de soigner ce client nommé Phil Spector !

Phil Spector, à son procès

Phil Spector, à son procès

Une balle dans la bouche. Elle n’a plus de visage, mais son sac à main sur elle, comme si elle voulait s’en aller.
Suicide, dit Spector. Adriano DeSousa, son garde du corps qui somnolait alors dans la voiture, infirme cette version en déclarant que son patron est sorti un peu plus tôt pantelant, lui avouant avoir tiré sur Lana.
Le jury a commencé à délibérer le 26 mars dernier, après cinq mois de procès retransmis en direct sur Court TV. Phil Spector a été reconnu coupable et écope de quinze ans de prison pour meurtre et quatre ans pour possession d’arme.
Quitte à se servir de son arme, il aurait quand même pu rendre service aux mélomanes : par exemple, le jour où il rejoignit Céline Dion en studio, courant 1995, pour une collaboration heureusement avortée… Nos oreilles, comme celles de Lennon, lui diraient alors merci.

Sébastien Broquet

Le verdict du procès de Phil Spector

Be My Baby, les Ronettes en 1965

Les Crystals chantent Little Boy

Les Ramones causent de Phil Spector

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