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Mounawar, l’enchanteur des Comores

Mounawar (© Freddy Leclerc)

Mounawar
(© Freddy Leclerc)

Mounawar, l’enchanteur d’Anjouan, vit à La Réunion du côté d’Etang-Salé, où nous l’avons rencontré à l’heure de l’apéro, au bord de la piscine d’un hôtel du village, le 10 janvier 2012. Le comorien revient sur son riche parcours et les réactions suscitées par son folk mundial tissé d’énergies métisses.

A quel âge as-tu ton premier instrument de musique dans les mains ?

Je ne me rappelle pas. Je viens d’une famille de musiciens… Dès mon plus jeune âge, j’étais entouré d’instruments de musique. Mon père est chef d’un orchestre de mariage, ils font de la musique traditionnelle, tous les après-midis ils répétaient à la maison. Je suis né dans cette ambiance là. J’étais vraiment accroché par la batterie au début… J’ai finalement un peu touché à tout, mais je suis resté longtemps passionné par la basse. A 12 ans, j’ai commencé à en jouer dans les mariages avec le groupe. La guitare, c’est venu vraiment tard. J’ai eu ma première guitare en 1996, mais j’en jouais peu. C’est dans les années 2000 que je me suis mis à la guitare.

Ta première chanson ?

mounawar2En 1998. Pour un concours sur l’allaitement maternel, ma mère m’a écrit une chanson : j’ai retravaillé son texte, mis une musique dessus, la mélodie. Ma première chanson : Diala Mama, que je joue toujours.

Premier concert de Mounawar ?

Aux Comores. On était trois, avec un petit répertoire de quatre morceaux originaux et pas mal de reprises. Le directeur de l’Alliance Française m’a vu, il savait que j’avais un groupe et m’a invité à jouer dans sa salle. On a fait ce concert : il n’y avait personne, sauf le gardien. A la fin, il nous a dit : « Eh les gars c’est pas tout ça mais je dois aller voir un match de foot… Donc vous arrêtez le bordel là ! » (rires).

Pourquoi La Réunion ?

C’est lié à plein de choses. J’étais comme tous ces jeunes qui rêvaient de partir, de découvrir autre chose. J’étais déjà allé à Mayotte, Madagascar, Zanzibar, mais La Réunion je ne connaissais pas. J’ai toujours eu cette soif de voir autre chose. Ici, il y avait le Conservatoire de l’Océan Indien qui accueillait des artistes de toute la zone pour des formations. Dans cette même période j’ai rencontré l’amour… Je suis venu à La Réunion, j’ai fait deux ans au Conservatoire en percussions indiennes, les tablas.

Quels sont tes liens aujourd’hui avec les Comores, et le regard des Comoriens sur ton parcours ?

Musicalement, le lien que je garde avec mon pays c’est la langue. Les influences ont évoluées, sans intention initiale de les changer, mais c’est en rapport avec ce que j’ai vécu depuis mon départ. Je fais de la musique du moment, en rapport avec ce que je ressens : c’est un mélange de plusieurs styles, pour le nouvel album c’est une ambiance très pop. Il y a peu de ternaire, juste sur un morceau. C’est très vintage, avec un vieux son. Le lien qui me reste, c’est donc la langue car je chante en comorien. Heureusement pour moi je suis bien perçu là-bas. Je me souviens en 2005 au festival Medina… C’était vraiment énorme pour moi, tout le monde connaissait mes chansons alors que je n’avais pas sorti de disques.

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Quand on est originaire d’Anjouan, est-il obligatoire d’être un chanteur aux textes engagés ?

Non, je connais des chanteurs d’Anjouan qui font du zouk. Et je parle aussi de ma vie personnelle dans mes chansons. Mais au moment où tu commences à avoir une prise de conscience, tu te dis  : c’est pas possible ce qui se passe. Comme partout dans le monde : toutes ces injustices…  Les Comores, c’est un pays qui a vécu des coups d’état, des rébellions. J’ai vu des gens se faire tirer dessus. Je ne peux pas laisser passer ça.

Comment vois-tu la situation actuelle des Comores ?

Récemment, c’était encore chaud. Ca a l’air de s’être calmé. Les Comores commencent à évoluer, les gens en ont marre de tous ces coups d’état. Les armes des rebelles ont été ramassées, on sent une vraie volonté d’avancer ces derniers temps. Je n’y suis plus allé depuis 2009, mais la période où j’y étais, c’était très mouvementé. Maintenant, quand je parle avec mes parents, ils me disent que c’est beaucoup plus calme. Par rapport à Mayotte où ça part dans tous les sens ces derniers temps… La départementalisation, je pense que c’est une connerie : c’est juste une question de territoire pour montrer que l’on est partout. Chacun essaye d’avoir plus, l’être humain est comme ça. A Mayotte je ne suis pas sûr qu’ils se rendent compte de la perte de ce qui leur restait d’originalité : en devenant département, ce territoire va devenir comme tous les autres.

Quelles rencontres capitales dans la vie de Mounawar ?

Keziah Jones

Keziah Jones

Souvent, beaucoup. Humainement… Il y en a trop. Mon prof de tablas au Conservatoire, Subhash. Il m’a appris une autre vision de la musique, que je n’avais pas dans ma culture de ternaire ou de binaire. La musique indienne, c’est une spiritualité, une religion ; le rythme ou le temps n’existent pas, c’est ouvert. J’utilise ça beaucoup sur les respirations, les moments de silence. Le silence fait vraiment partie de la musique. C’est là où tu peux passer de l’émotion. Lui, il m’a appris ça. Après il y a ceux que je n’ai pas rencontré, mais que j’ai beaucoup écouté : Keziah Jones, par exemple.

La comparaison récurrente avec Keziah Jones, elle t’énerve ?

Pas du tout. Je l’ai vraiment beaucoup écouté. Mais Ben Harper aussi, M. Et Maalesh également qui vient de chez nous. Je les ai croisé dans des festivals ou écouté beaucoup, ils m’ont énormément appris.

Tu as eu l’honneur de recevoir plusieurs prix : la reconnaissance des professionnels est-elle aussi importante que le ressenti du public durant un concert ?

Les prix, c’est pour embellir. La musique, on ne peut pas la juger. Tu l’aimes ou pas, selon ce que tu as vécu, selon ton éducation musicale. Mais ces prix ouvrent des portes. Je suis carrément reconnaissant. Ce sont des opportunités. Mais ce qui peut changer quelque chose en moi, ce sont plutôt les rencontres, comme tu le dis. J’aime quand le public vient me voir à la fin des concerts, me pose des questions, s’intéresse.

Ta prochaine étape ?

La sortie de l’album cette année. Tout est fini, masterisé. On cherche un label ou un distributeur, c’est de l’autoproduction totale. On l’a conçu dans un studio entièrement analogique vers Tours, où Mano Solo et Louise Attaque ont enregistré leurs albums. C’est vintage, pas d’ordinateur, tout est sur bande. Ca va être un album avec un vieux son années 70 ! Et une petite tournée réunionnaise, avant peut-être des dates à Prague et Paris, on bosse dessus.

So Kalmery

So Kalmery

Une personne avec qui tu aimerais travailler sur un disque ?

Je suis un peu chiant là-dessus… Quelqu’un comme So Kalmery, oui. Un chanteur congolais, qui s’est expatrié en Afrique de l’Est, notamment en Tanzanie. Il parle swahili, a vécu en Australie plusieurs années, est actuellement à Paris. Il a failli jouer avec moi sur mon nouvel album, mais ça l’a pas fait car il était vraiment speed. Il joue du oud, de la guitare, chante. Quand il est venu en studio, il a cassé son oud en descendant du studio… On a pas pu enregistrer ce featuring. En émotion, j’aime beaucoup Dhafer Youssef. Je pleure quand je l’écoute.

Propos recueillis par Sébastien Broquet

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