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Pierre-Etienne Minonzio, Manchester Football Double

Un supporter de Sochaux (photo © DR)

Réconcilier football et musique, réunir deux passions qui depuis longtemps conversent en Angleterre, en Afrique et en Amérique du Sud, mais qui restent encore souvent sourdes l’une à l’autre dans l’hexagone : tel est l’horizon de Pierre-Etienne Minonzio, journaliste à L’Equipe et auteur d’un Petit Manuel Musical du Football (éd. Le Mot et Le Reste) qui fera date. En une fin d’après-midi de juillet, à la terrasse du Cannibale Café, il se raconte alors que la tension monte doucement : nous sommes le vendredi 4, la France et l’Allemagne vont en découdre en quarts de finale de la Coupe du Monde peu après cet échange. 

Tout commence le 11 mai 2003.

Oasis à Maine Road, en 1996 (photo © DR)

Une date importante : c’était le dernier match de Manchester City dans son stade historique, Maine Road. Un stade mythique pour moi, car j’ai grandi dans les années 90 à Besançon, dans le culte de Oasis. J’étais dingue de ce groupe, et leur concert le plus mémorable, c’était dans ce stade. Jouer là était leur but : ils sont fans de City. 

Le jour où j’ai pu rencontrer Noël Gallagher, je lui ai fait dédicacer une photo de ce concert à Maine Road où il salue le public. J’étais fasciné par ce stade, et la première fois que je l’ai vu, c’était déjà bouleversant. J’étais dans un temple du football et de la musique, je l’avais ressenti. 

Mais ce 11 mai, à la fin… Il y a plusieurs événements très touchants qui se passent. Oasis était invité mais a décliné. Du coup, c’est un groupe de reprises de Oasis qui a joué. Et les supporters reprenaient, notamment sur Roll With It, les paroles de Oasis comme si c’était des chansons du club, comme si c’était des chansons anti-United… Elles faisaient partie du patrimoine de City. Il y a eu trois concerts comme ça, et à la fin, tout le stade chantait en boucle l’hymne du club, Blue Moon : renversant. Les supporters refusaient de quitter la tribune ! Lors de cette séquence qui a duré une demi-heure, j’ai eu la révélation : les deux cultures foot et musique fusionnaient complètement, alors que je les avais longtemps cru inconciliables. Et sur des choses que j’adorais : City et Oasis. Tout ce que j’aimais était réuni en un seul moment. Ca a été un déclic. J’ai souvent repensé à ce moment, me disant que j’avais vécu un truc de malade mental.

Manchester, tu y as habité un an. Que représente cette ville pour toi ?

J’ai fait des études à Sciences-Po, où tu peux passer un an à l’étranger. Tout le monde voulait aller aux mêmes endroits – notamment à Washington où les places étaient prises d’assaut. Le prof m’avait dit : « Pierre-Etienne Minonzio, vous avez Manchester, et vous l’avez car il y avait deux places et une seule demande, la vôtre… Amusez-vous bien ! » D’un air de dire, qu’allez vous foutre là-bas ? Mais pour moi, un an là-bas, c’était essentiel pour plusieurs raisons : notamment pour mes deux obsessions.

cover_625Dans cette ville il y a deux des meilleures équipes du monde, City et United, et les groupes anglais les plus influents : Joy Division, New Order, Stones Roses, The Smiths, Oasis. Avec tout ça tu tiens les groupes parmi les plus essentiels de la fin des années 70 jusqu’au milieu des années 90, qui ont chacun eu une influence majeure. Je voulais savoir si c’était un hasard ou s’il y avait vraiment quelque chose de particulier dans cette ville de Manchester qui expliquait ça. 

En plus, à cette époque en 2002 / 2003, je n’avais pas un moral d’enfer et j’écoutais The Smiths en boucle. Le fait d’être à Manchester quand il pleut tout le temps et d’écouter ça… J’étais dans le truc : romantique. J’ai un lien particulier avec cette ville, je l’adore. La scène du 11 mai, c’est à la fin de cette année-là.

Tu étais déjà journaliste à cette époque ?

J’étais étudiant, mais je tenais Les Chroniques Mancuniennes sur le site des Inrocks : des compte-rendus de concerts. Quand les groupes les plus importants font des tournées, ils font souvent une seule date en France, mais plusieurs en Angleterre. Et toujours une à Manchester. C’est hyper important pour eux d’avoir l’appui des étudiants anglais, car ainsi ils ont l’appui de la presse musicale anglaise. J’ai donc pu aller à des concerts de malade, que les parisiens ne pouvaient pas voir. Je racontais tout ça, par exemple un des tous premiers concerts en Europe d’Interpol, en octobre 2002, dans une toute petite salle de Manchester. Ca prenait un sens particulier car à l’époque, Interpol était encore un décalque de Joy Division.

D’un point de vue football, j’avais trouvé un job dans les cantines des stades, ce qui me permettait aussi bien à Maine Road qu’à Old Trafford de voir les deuxièmes mi-temps gratuitement. Donc j’ai vraiment bouffé du foot et de la musique pendant un an…

Quels sont tes premiers souvenirs de football à Besançon ?

Le déclic, comme beaucoup de gens nés au début des années 80, c’est l’équipe de Marseille. Chris Waddle ! Et la finale de Bari 1991, qui est pour ma génération l’équivalent de Séville 82. C’est le traumatisme total : tu as la meilleure équipe d’Europe qui perd lamentablement. Le traumatisme, c’est un bon moyen d’ancrer l’amour du football. On ressasse Séville aujourd’hui, mais Bari 91 c’était ça aussi. J’étais complètement fasciné par la personnalité de Waddle, extravertie, j’adorais ce mec.

Tu dis que pour comprendre le football d’aujourd’hui, il faut s’intéresser aux goûts musicaux des joueurs.

Michel PLATINI Panini France 1985Ca vaut pour tout le monde. Si tu veux que je te dise qui tu es, il faut que j’écoute ce que tu aimes. Ca donne une idée de l’état d’esprit des joueurs. Récemment j’ai eu la chance de croiser Michel Platini, je lui ai demandé ce qu’il écoutait comme musique. Il m’a répondu : « Sardou, c’est le meilleur, c’est le premier qui a dit des choses en chanson. » 

C’est n’importe quoi, mais ça donne bien une idée. Au début des années 80, les joueurs français écoutaient Sardou, alors qu’aujourd’hui ils sont très portés par le hip hop. On voit bien que derrière ces goûts musicaux se cachent d’autres choses d’ordre social. Si aujourd’hui les joueurs sont dingues de hip hop, c’est aussi parce qu’ils ont des origines sociales similaires aux rappeurs, parce qu’ils partagent des valeurs. Benzema et Pogba, la manière dont ils aiment le côté bling-bling, la mise en avant personnelle de leur réussite, le rapport de force en permanence : ce sont des valeurs du hip hop. Ecouter leur musique te donne une idée de ce qu’ils ont en tête, de leurs référents. 

Et Jeanne Mas, citée par Olivier Giroud ?

C’est incompréhensible. Je pense qu’il y a une part d’humour. Certains joueurs de l’équipe de France ont cité Céline Dion aussi… Je pense qu’il y a une part de « on va mettre une énorme connerie ». Je ne pense pas qu’ils écoutent Jeanne Mas, mais peut-être que je me trompe.

Football et tango sont-ils liés par un même pas de danse ?

Aujourd’hui, c’est plus difficile à voir, notamment car le joueur argentin qui est très fort, Lionel Messi, n’est pas un argentin dans l’âme, dans la manière dont il se déplace. Il n’a pas été formé en Argentine. Mais ça a longtemps été vrai, car la grande force des joueurs argentins était d’être doués dans les petits périmètres. Je suis entouré de joueurs, mais je peux me tourner sur moi-même – ce que faisait Maradona divinement bien – et je ne perd jamais la balle car j’ai une protection de balle de malade. 

Et cette manière d’être très forts dans des espaces riquiquis, ça rappelle vraiment certains pas du tango. Ca s’explique : ce sont deux pratiques qui ont grandi dans des habitats populaires saturés en espace, où tu développes une certaine manière de danser et de jouer, et des réflexes qui sont similaires.

Quels retours du monde du football à ton livre ?

J’en ai discuté récemment avec Yohan Micoud, grand amateur de pop, qui a été producteur de disques. Il a bien aimé, ça l’a fait marrer. Mais j’ai eu plus de retours et d’intérêt du milieu de la musique – des maisons de disques, mais aussi Bartone que j’ai interviewé pour L’Equipe. Il a fait une chanson très bien sur Séville, il connaissait mon bouquin, c’était marrant. 

Côté football, c’est plus compliqué : ce livre reste un OVNI et les joueurs en sont à des années-lumière. Ca peut intéresser des mecs retirés du circuit qui ont un peu de recul sur la pratique sportive. Atteindre les joueurs aujourd’hui… J’avais fait un long papier sur Benzema et son amour pour Rohff, en 2007. J’avais rencontré les deux, du coup je pense que ça pourrait l’intéresser, Benzema. Mais il est inaccessible.

Tu remercies Kem Lalot, le programmateur des Eurockéennes…

Kem

Un autre supporter de Sochaux (photo © DR)

Nous nous connaissons de Franche-Comté, et avons beaucoup d’amis en commun. Il a été adorable : je voulais commencer le bouquin par une scène que j’avais vécu lors des Eurockéennes en 2000. Asian Dub Foundation au milieu de son concert a fait un long discours sur Zizou, au moment de l’Euro 2000, quand il était au top du top. Le chanteur disait que Zidane était génial, que ça les touchait ce mec des banlieues. Tout un discours social-footballistique. Et le public s’en foutait complètement, sifflait presque. Je voulais mettre ça en opposition avec la scène vécue à Manchester, donc j’ai demandé à Kem de retrouver cette vidéo car tout est filmé là-bas. Mais il ne l’a pas retrouvé… Il a cherché pendant des heures. C’est un grand fan de Sochaux, on en parle souvent sur les réseaux sociaux. Il a même été DJ lors du dernier match de cette saison à Bonal, contre Evian ! Un super mec.

Est-ce que tu penses que ce livre peut décomplexer des amateurs de musique en France, ceux qui prennent encore le foot pour un truc de beauf ?

rohffAvec beaucoup d’humilité, c’est un peu l’ambition du bouquin. Avant de bosser à L’Equipe, j’écrivais aux Inrockuptibles. Du coup j’ai toujours été entre les deux cultures et j’ai toujours défendu l’idée, comme So Foot le fait, que l’on pouvait autant aimer le foot que la musique. Et qu’une fois que l’on a dit ça, ce n’était pas seulement aimer les deux, mais se dire que ces deux cultures pouvaient s’enrichir mutuellement. Quand j’ai fait ce portrait de Benzema, j’ai vraiment mis en avant son amour pour Rohff, parce que ce n’était pas anecdotique, mais c’était constitutif de Benzema à l’époque. C’était ses valeurs, c’était son idole, il connaissait toutes ses chansons par coeur. Et quand Rohff est allé en prison, Benzema lui a écrit une carte. C’était pas pour faire du superficiel, faire juste rencontrer un joueur et un rappeur… La passion de Benzema pour le hip hop dit des choses intéressantes sur lui qu’on n’avait pas encore lu. 

Longtemps, dans les années 80 en particulier, c’était impossible de lire Télérama et L’Equipe. C’est en train d’évoluer, mais on sent encore un peu de mépris parfois. Quand France Culture parle de foot, c’est encore avec des pincettes… Mais ça évolue lentement et c’est cool.

En lisant le livre, on en apprend beaucoup sur tes goûts musicaux, mais peu sur ton équipe favorite. Tu restes plus pudique côté foot ?

La musique, c’est bouleversant. Quand tu dis au lecteur : prend cinq minutes pour écouter cette chanson, je t’assure que tu vas adorer, c’est cool. Les retours les plus touchants que j’ai sur le bouquin, ce sont des mecs qui me remercient pour des découvertes musicales. Sur Twitter, j’ai souvent ça.

En foot… ça marche beaucoup moins. C’est beaucoup plus subjectif. Je suis dingue du FC Sochaux, mais je ne pourrais jamais dire au lecteur : le match de Sochaux contre Dortmund, quand on gagné 4-0 à domicile en 2004, c’était énormissime… Franchement, c’est plus compliqué à partager ! Parce qu’il y a une part d’irrationnel. Le football, c’est trop subjectif. C’est pour ça que je me suis forcé à ne pas faire d’entrée sur Sochaux dans le bouquin.

Ton gros coup de coeur du bouquin c’est The Hitchers : d’où sort ce groupe ?

couv_petitmanuelmusicaldufootThe Hitchers, c’est vraiment l’une des raisons qui m’ont poussé à continuer le bouquin. Car à un moment, j’ai vraiment eu des doutes sur sa pertinence. J’ai écouté énormément de chansons, et pour l’essentiel c’était assez faible. Il y a toute une tradition de chansons de supporters de base, qui ne sont pas très intéressantes. Et il y a vraiment des horreurs ! J’en venais à en rire. Quand j’ai découvert certains titres j’étais terrifié : Nono le robot de Ulysse 31, ils ont enregistré une chanson avec sa voix pour soutenir les Bleus au mondial 82… Tu peux pas écouter ça ! Mais qui a eu cette idée ? 

Au bout d’un moment, quand ça s’accumule ces trucs… Comment a pu sortir un CD d’encouragements à l’équipe de Montceau-les-Mines ? C’est inécoutable. Et cette chanson de soutien à l’AJ Auxerre… La face A ce ne sont que des rimes débiles sur les joueurs, genre « Djibril Cissé est bien habillé », et la face B c’est Guy Roux qui lit un texte sur l’histoire de l’AJ Auxerre et ça commence, tu l’entends se racler la gorge !!! Face B, c’est « hum hum, l’AJ Auxerre a été fondée en… » !!! Comment ce truc-là a pu sortir ?

Et arrivent The Hitchers, par hasard, dont je n’avais jamais entendu parler. Ca n’a jamais marché – ni le groupe ni la chanson, et pourtant je la trouve géniale à plusieurs niveaux : l’air est prenant, c’est catchy, les paroles sont superbes. C’est une mise en scène d’un amateur de foot qui adore Leeds et regarde la TV, il se fait interrompre par sa meuf qui lui demande ce qu’il fait. Il répond qu’il regarde un programme d’art…

« Ca c’est un programme d’art ?

Oui c’est un programme d’art, car ce sont des artistes. »

Et il commence à parler notamment d’un joueur, et les paroles deviennent peu à peu les commentaires du match qu’il regarde, c’est hyper malin. Et ce refrain « It’s a program about art », c’était exactement ce que je voulais faire, ça donnait un sens à mon bouquin cette phrase. Montrer la dimension artistique du football. Je me suis rendu compte plus tard que cette chanson avait une dimension mythique sur plein de blogs ou de sites anglais comme When Saturday Come, qui la vénéraient. Je n’étais pas le seul ! Si ce bouquin peut avoir un seul mérite, ce serait de faire connaître cette chanson. 

Rien sur John Peel : il était trop fan de Liverpool ?

J’aurais pu, j’ai hésité. Il est beaucoup cité dans le bouquin. J’avais peur de répéter des choses déjà expliquées par ailleurs. Et je voulais éviter ce qui est déjà très marqué dans le bouquin : mon tropisme anglais. Tu peux pas faire plus anglo-anglais que John Peel… A un moment, j’ai viré certaines entrées anglaises pour ajouter une dimension plus sud-américaine, pour que le livre soit plus universel. John Peel était extraordinaire : c’est vrai, j’aurais pu.

Est-ce que tu t’es intéressé aux liens entre le cinéma et le football, est-ce que ça pourrait faire l’objet d’une suite à ce livre ?

J’y ai pensé. Il y a déjà eu un livre sur le sujet, et un festival à Paris chaque année, La Lucarne. Le sujet a été un peu plus creusé. Notamment par l’allemand Jan Tilman Schwab, qui a fait un bouquin génial là-dessus, où il désignait les meilleurs films autour du foot : Fussball in Film (éd. Belleville). 

Je me sentais plus légitime pour parler de musique que de cinéma : j’ai plus de connaissances sur les grands courants musicaux, j’ai une vision plus globale. En cinéma, c’est dur de critiquer des films. C’est balaise, il faut réussir à expliquer la mise en scène, l’interprétation des acteurs. Mais il y aurait plein de choses à raconter… 

Quelle action de ce mondial 2014 mériterait une chanson ?

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Van Persie dans l’histoire (photo © DR)

Plein ! Le but de Van Persie va rester dans l’histoire, cette action va marquer, car elle est vraiment exceptionnelle. C’est bouleversant, c’est d’une intelligence incroyable : le nombre de paramètres qu’il prend en compte pour réaliser ce geste… Je ne suis pas hors-jeu, la balle arrive, le gardien, le geste que je dois faire, la manière dont je touche la balle pour que ce soit juste dévié et pas smashé… Tu peux faire une chanson là-dessus, oui ! 

Howard le gardien américain a suscité aux Etats-Unis des océans de sympathie… Il a une bonne gueule. C’est un bon vecteur pour faire connaître le soccer, il mériterait une chanson aussi. Mais le but de Van Persie, je ne m’en suis toujours pas remis.

Propos recueillis par Sébastien Broquet

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