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Melvin Van Peebles : indépendant.

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Melvin Van Peebles, c’est Sweet Sweetback’s Baad Asssss Song. Un film coup de boule qui scratcha les écrans en 1971, propulsant le spirit des Black Panthers au rayon fiction, truffé d’expériences sonores comme visuelles, et doté d’une bande son rêche et funky qui vit débouler pour la toute première fois Earth, Wind & Fire. Les chansons de Melvin, les fans de rare groove savent aussi. Mais étiez-vous au courant qu’il passa par l’US Air Force ? Que le premier trader noir à Wall Street, c’est lui ? Non ? Voici un résumé de sa vie, du moins ce que ce pétillant bonhomme a bien voulu dévoiler au milieu des fumeuses anecdotes qu’il distille pour mieux brouiller les pistes lors de ses interviews.

(Un texte paru dans Novamag en mai 2004)

Sweetback, donc. Film culte : telle est la définition habituellement stickée pour ce genre de movie opérant une rupture totale avec l’establishment, dont l’influence ne s’est pas démentie des années après sa sortie en 1971. Demandez à Spike Lee et Tarantino ! Ils ne s’en sont toujours pas remis. A Hollywood, on a compris tout de suite l’intérêt commercial : dans la foulée déboula la blaxploitation, ou comment rentabiliser le filon soudain mis à jour d’un potentiel financier dans le ghetto black. Le magazine Variety avait bien fait un article à ce sujet quelques mois plus tôt, en janvier 71, mais Van Peebles explosa le box office au-delà de toutes les estimations… Gordon Parks fut le premier à en bénéficier, lançant son détective John Shaft sur tous les écrans du pays. The Mack, Coffy et autres divertissements suivirent.

Mais les Black Panthers aussi encourageaient leurs proches à voir l’œuvre. Huey Newton, l’un des leaders de l’organisation, rédigea un long texte sur le film dans l’organe interne du BPP, écrivant : « Sweet Sweetback blows my mind everytime i talk about it because it is so simple and yet so profound. »

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Melvin Van Peebles

Le journal du tournage de Sweetback, écrit par Melvin lui-même, est sorti en France en 2004, aux éditions Rouge Profond (émanation de l’excellente revue cinéphile Simulacres) : un récit fascinant, riche de drôles d’histoires futiles comme d’enseignements édifiants, parfois fort technique, enrichissant autant pour un créateur d’objet filmique que pour saisir la lutte Noire… « Ce journal en est au quatrième tirage aux Etats-Unis » me déclare-t-il. « J’étais fainéant, mais je l’ai enfin traduit. Ce livre est aujourd’hui utilisé dans les universités de cinéma. Et ils ont même fait un long métrage sur Sweetback. Car ce film, ce fut dur de le faire, beaucoup plus difficile que les histoires contenues dans le scénario… Une fiction de tous les pépins et histoires invraisemblables qui me sont arrivées. Il est passé au festival de Toronto en 2003. »

murderinharlem1Pas simple à l’époque de pénétrer l’univers du cinéma quand on a une personnalité, mais pas la peau blanche. Les studios refusaient tout, ou presque. Un Noir ? Pour faire des claquettes, l’Oncle Tom ou la bonne de service, ok. Pour le reste, basta.
Sweetback fut souvent cité comme étant le premier film indépendant noir, c’est faux. Ossie Davis a créé en 1970 se propre boîte de production, Third World Cinema. Oscar Micheaux, dès 1919 avec The Homesteader, fait office de précurseur. Il produisit, réalisa, distribua lui-même ses films. Et l’on trouve dans l’œuvre de Micheaux, également écrivain, l’aspect pamphlet politique que l’on retrouvera chez Van Peebles. Avec Micheaux, la vie du Noir dans les années 20 est citée en permanence, par le lynchage ou le passing (ou comment profiter de sa peau claire pour se faire passer pour un Blanc), mais il montre aussi le premier à l’écran les sentiments qui peuvent unir un Noir et une Blanche, bien avant La Permission. Micheaux, dépourvu de moyens financiers, n’eut cependant pas l’impact artistique de l’auteur de Sweetback.

Sweetback est une œuvre expérimentale, au montage aussi anarchique qu’innovant, rythmé implacablement par une bande son omniprésente – Sweetback, le personnage, ne parle quasiment jamais – travaillée en profondeur et ciselée précisément, qui un jour fit peur au technicien d’Arte chargé d’évaluer la copie avant retransmission sur la chaîne franco-allemande… « Le technicien son m’appelle, il me dit que la copie n’est pas bonne… Ben non je lui répond, c’est comme ça que je la veux ! J’ai du insister, parler avec son chef. Ce technicien était horrifié par le son, mon son ! » Dans son journal, Melvin précise : « J’avais cette théorie sur l’utilisation du son : il est possible de lui donner un rôle plus important, de ne pas l’employer uniquement pour l’ambiance, mais de façon plus abstraite pour soutenir l’histoire. »

Earth, Wind & Fire

Earth, Wind & Fire

Et la musique, incandescente, fut confiée presque par hasard à Earth, Wind & Fire, groupe alors formé et soudé – ce que Melvin désirait – mais n’ayant rien enregistré : « L’un des gars était le petit ami de ma secrétaire, Priscilla. Et Roger est un gars sympa, cultivé. On a bu un café ensemble il n’y a pas très longtemps… Il n’a pas pris la grosse tête. »

Visuellement, le spectateur est plongé dans des effets proches du psychédélisme. Les plans resserrés comme la pellicule surexposée capturent l’oeil. Le montage utilise toujours les faux raccords déjà présents dans son premier film, se jouent de motifs répétitifs et syncopés pulsés par un groove permanent.
La musique fut utilisée pour la promotion : Van Peebles se doutait bien que les médias allaient le bouder, voire l’incendier… Il trouva deux parades selon son système ghetto : inclure dans le titre une référence argotique employée dans le dit ghetto, un terme comme baad ass, signifiant « c’est du solide », clin d’œil à son public : ça s’adresse à vous, brothas & sistas. Et il coupla ce détail avec un contrat pour la musique du film signé sur le réputé label Stax, basé à Memphis, hôte d’Otis Redding et Isaac Hayes. En prévoyant qu’à chaque fois que la musique serait diffusée sur les radios, les dj’s citeraient le film…
Ca marche, évidemment. Ce que ne manquerons pas de remarquer les producteurs de la blaxploitation, qui lanceront à chaque fois des scores épatants pour accompagner leurs films (Shaft par Isaac Hayes, Superfly par Curtis Mayfield, Coffy par Roy Ayers…)

sweet-sweetback-baadasssssSweetback, c’est l’histoire d’un Noir échappé du ghetto de Watts, Los Angeles (là où eurent lieu de méchantes émeutes en 1965, élément sous-jacent du film), qui frappe deux policiers blancs s’en prenant à un autre Noir sous ses yeux. L’aventure d’un Noir pourchassé, qui se révolte, qui se bat. Qui refuse de se laisser marcher dessus. Sweetback court, cherche à rejoindre la frontière mexicaine, seul salut possible. Comme un écho au Run, Nigger, Run chanté par les Last Poets deux ans plus tôt.
Et ce qui change dans ce film, c’est que Sweetback gagne à la fin. Un héros, solitaire, mystérieux, victorieux. Et provocateur : sur le dernier plan, s’affiche « a baad asssss nigger is coming back to collect some dues. » Il y a du Clint Eastwood qui perle…
En réalisant un film d’action, Van Peebles s’adresse à la majorité de son public, pas seulement à quelques membres de sa communauté convaincus par avance du propos.
« Quelqu’un qui commence une révolution veut inclure automatiquement son idée dans la résolution. Moi je ne connais pas la résolution. Mon idée, c’est juste qu’il faut combattre. Je suis bagarreur ! On me demande souvent : comment tu savais que tu pouvais gagner contre ce mec ? Je ne savais pas. La question que je me pose, c’est : est-ce que je veux avaler cette connerie ? Quand Sweetback est sorti, les Panthers ont obligé les leurs à aller le voir car le type a fait une chose essentielle  : il s’est battu. »

Classé X par un jury blanc

Sa science du marketing (bien qu’il s’en défende dans ce cas) couplée à un refus total des compromissions pousse Van Peebles, décidément infatigable, à attaquer de front la puissante Motion Picture Association of USA et son président Jack Valenti. Extraits de la lettre envoyée le 22 mars 1971, lue lors d’une conférence de presse à Los Angeles : « En tant qu’artiste Noir et producteur de films indépendants, je refuse de soumettre ce film, réalisé dans une perspective noire pour les Noirs, à l’attribution de la Motion Picture d’un code de classement qui serait applicable à la communauté noire. Je récuse à votre organisme (…) le droit de dire à la communauté noire ce qu’elle doit voir ou pas. (…) Aussi ai-je décidé de poursuivre en justice la Motion Picture Association et M. Jack Valenti son président, sur la base des pratiques existantes de classement qui représentent une violation des lois de l’Etat et des lois fédérales contre le trust, la compétition déloyale – sans compter la violation d’autres lois. »
Le film est évidemment classé X, et Van Peebles en fait un slogan : Classé X par un jury blanc. Promo massive. Ça vous rappelle rien ?

Sweetback ne sortit au début que dans deux salles, à Détroit le 31 mars et Atlanta le 2 avril. Succès total, exponentiel. La partie était gagnée. Les 500 000 $ de l’investissement initial (dont 50 000 $ de Bill Cosby – Melvin avait réalisé un épisode de son show tv) donnèrent dix millions de dollars de bénéfices… Et pourtant, le film ne sortit qu’aux States et au Canada, selon le contrat signé avec Cinemation Industries (une compagnie blanche) le 12 janvier 1971.

Après la sortie de Sweetback, vous avez déclaré que le pire que le Blanc ait fait au Noir, c’était de détruire son image. Pensez-vous que depuis la sortie du film, par votre travail et celui d’autres, cette image ait été en partie reconstruite ?
« Il y a un léger changement, c’est un peu plus sophistiqué, mais… Exemple, le rap. Au commencement, on pouvait aborder des thèmes beaucoup plus larges. Maintenant, ils ne parlent que de deux choses : bagarres et nanas. Ce n’est pas arrivé par erreur, vous comprenez. Les choses n’ont pas changé énormément, car ce sont les distributeurs et éditeurs qui décident d’une grande partie des choses que l’artiste peut faire. Donc tu as encore ce gant de fer. Il y a un petit peu plus de velours sur ce gant, mais c’est encore là. On a un semblant de liberté, comme après Sweetback avec les films blaxploitation… Mais en fait, maintenant, on voit très clairement que ces films c’était plutôt des bédés. Qui montre le vrai politique ? »

Melvin Van Peebles en pleine action.

Melvin Van Peebles en pleine action.

N’importe quel réalisateur aurait eu les portes d’Hollywood grandes ouvertes après un tel succès. Pas Van Peebles. Il s’est attiré une réputation d’emmerdeur et mis à dos les syndicats en employant des acteurs non syndiqués, en faisant croire à tout le monde qu’il tournait un film porno, pour avoir la paix. Ce devait être tout à fait crédible vu sa passion pour les Sistas, toujours d’actualité. Il commença même par tourner une scène de cul épique dès le premier jour, histoire de contenter les espions mal intentionnés. Mais surtout, quel brûlot balancé à la face de l’Amérique de Nixon !

Le livre sur le tournage.

Le livre sur le tournage.

Ces portes closes à Hollywood propulsèrent Melvin Van Peebles à Broadway, où il façonna deux comédies musicales. Don’t play us cheap lui fournit aujourd’hui une partie du répertoire de ses spectacles.
« Pour réussir à faire Sweetback, pendant des années, j’étais une taupe. Ils pensaient que j’allais être le béni oui-oui, le nègre de service, personne ne pensait que quelqu’un ayant un contrat avec un studio allait avoir les couilles de faire un film en indépendant. Je l’ai fait. Et puis tout le monde pensait que le film allait être un bide total. Et une fois qu’il a marché, ils ont déchiré mes contrats. Normalement, quand un réalisateur fait de l’argent, les studios essayaient de lui prendre. Moi c’était le contraire. Car une toute petite chose les gênaient, une petite chose politique, plus le fait que j’étais le patron, sans Blanc derrière moi. Là, c’était trop dangereux. Quand j’ai fait mon deuxième film, cette comédie musicale, je ne trouvais pas de distributeur. Ils ont décidés de ne pas faire la même erreur. Allez vous faire foutre ! J’ai loué un théâtre à Broadway moi-même, j’avais de l’argent. J’ai adapté le film en pièce de théâtre, ça a marché. Et on a édité la musique… Et ça a marché aussi… »

L’indépendance, c’est votre leitmotiv ?
« Non. Je peux travailler pour n’importe qui. S’il me laisse tranquille, pff, ça va ! S’il me laisse pas tranquille, je fais le nécessaire. »

Un tour par l’US Air Force

thebigheartRewind, selecta… Melvin Van Peebles, né en 1932 dans le South Side, quartier chaud de Chicago, fut d’abord pilote de bombardier durant trois ans dans l’US Air Force qui lui paya ses études. Ensuite, il changea de volant, devint conducteur de tramway dans les rues de San Francisco. Là filtrent ses pulsions artistiques, il met à profit son expérience des rues de la ville et son regard affûté en publiant un livre de photographies en 1957 : The Big Heart.

Dans la foulée, il réalise trois courts-métrages – A King ; Sunlight ; Three Pickup Men for Herrick – toujours à San Francisco, qu’il file présenter à Hollywood avec optimisme. On lui propose du boulot, oui : garçon d’ascenseur. « Non non, je ne veux pas travailler dans un ascenseur, je dis, je veux être cinéaste ! Tu blagues, non ? m’a-t-on répondu. »
Pas d’avenir dans le cinéma pour un nègre, à la fin des fifties ? Melvin décide d’approfondir sa seconde passion, l’astronomie. Interviennent à ce moment : la chance, et la France incarnée par Henri Langlois.
« J’étais en train de faire des mathématiques et de l’astronomie en Hollande. Car l’endroit où faire des études dans ce domaine, à ce moment là, c’était là-bas. Mon vrai nom c’est Melvin Van Peebles, heureusement : les hollandais ont pensé que je parlais leur langue. Ils ont accepté ma venue. En fait je ne parlais pas un mot… Mais vu que c’était des chiffres, ce n’était pas si difficile. Avant d’aller en Hollande, je suis passé par New York, et j’ai laissé mes films à un fada de cinéma. Et comme c’est un fada, la Cinémathèque l’a invité à venir en France avec quelques films. Parmi ceux-ci, mes deux courts. Ils ont adoré mes films, à la Cinémathèque. Et ils ont eu la gentillesse immense de me chercher, j’étais une personne pas facile à trouver. Un jour à l’université j’ai eu une lettre me disant : « Tu es fou laisse tomber l’astronomie, viens ». Et c’est comme ça que je suis venu en France, en 1959. »

Tranquille comme Melvin.

Tranquille comme Melvin.

Melvin Van Peebles est resté à Paris. Le soir de la présentation des films à la Cinémathèque, il était heureux : c’était la première fois qu’on le félicitait pour son œuvre naissante. Un peu dépité aussi, tout le monde était reparti, et lui restait seul dans une ville inconnue… Mais Paname ne restera pas longtemps mystérieuse pour l’américain, qui se retrouva vite journaliste pour France Observateur et d’autres journaux. Il réalisa un autre court-métrage en 1963, Les 500 balles. Et il atterrira dans la loufoque bande d’Hara Kiri, après avoir croisé un compatriote exilé…

Votre installation en France avait-elle un lien avec la présence d’écrivains et musiciens de jazz noirs américains, comme Chester Himes ? Vous les connaissiez avant ?
« Non, aucune incidence. Je suis un solitaire. C’est plus tard, quand on m’a demandé de faire une enquête sur un mec qui venait d’être publié en Série Noire, que j’ai fait la connaissance de Chester Himes. Je ne le connaissais pas du tout. En allant chez lui, je croyais que c’était un Blanc… Et lui croyait aussi que j’étais un Blanc. Chester et moi, on a sympathisé après cette interview. On a passé beaucoup de bon temps. Ce fut un coup de pot : Hara Kiri commençait juste, ils adoraient sa façon absurde d’écrire, ils lui ont demandé de les rejoindre. Lui ne parlait pas français, mais leur a dit qu’il connaissait quelqu’un d’aussi absurde : et c’était moi. C’est ainsi que j’ai commencé à travailler à Hara Kiri. J’ai eu l’idée de prendre La Reine des pommes pour l’adapter, Wolinski était d’accord, on a travaillé dessus. »

Et dans les rues de Paris, Melvin Van Peebles qui se targue d’avoir sorti l’un des premiers disques de rap (Brother soul, en 1968) approfondit son intérêt pour le cabaret français, les chansonniers de Montmartre, lui qui considère Aristide Bruant comme l’ancêtre de tous les rappeurs.
« Les chansons réalistes, et celles de Bruant en particulier, sont tout à fait dans la ligne du rap. Saint-Lazare ou La Glacière, ça peut être des chansons rap pour parigots. J’ai monté un spectacle récemment : et pour moi c’était très drôle, quand je chantais, les gens se demandaient quelle était cette mélodie familière, et quand j’arrivais à la fin de Nini peau de chien par exemple, ils réalisaient ! Je chante ces textes comme des blues, ou comme des raps. J’ai fait tout ça sans aucun écart, c’était correct, il y a une cohérence évidente pour moi. Ça m’avait toujours intéressé : en arrivant à Paris j’ai pu me balader dans la rue et les écouter, chercher à en savoir beaucoup dessus. Mistinguett, Bruant, Trénet, c’est au pif que je me suis penché sur eux. »

Romancier, aussi

lapermissionC’est aussi à cette époque, dans les sixties, que Melvin Van Peebles écrit ses premiers romans. Un ours pour le FBI dès 1964, Un Américain en enfer l’année suivante, textes très politiques. Et un double récit, La fête à Harlem (un rien bâclé…) et La Permission, en 1967. Ce dernier, contant la permission d’un soldat noir américain basé à Paris qui s’échappe voir la mer avec une jeune blanche dont il tombe amoureux, rappelle le thème du premier film d’Oscar Micheaux. Ce sera aussi le premier long-métrage de Melvin… Lequel explique sans détour qu’il s’est mis à écrire des romans en français le jour où on lui a dit que le système ici permettait d’avoir des fonds lorsqu’un écrivain désirait adapter son livre à l’écran. D’où acte, avec Nicole Berger et Harry Baird dans les rôles principaux, pour un film sorti la même année, marqué par la Nouvelle Vague. Van Peebles, lui, réfute toute influence, clamant encore aujourd’hui : « Peut-être, mais moi je ne connais pas ça. Les gens veulent faire des liaisons, là… Rien à faire avec ça. No ! »

watermelon-manLa Permission est sélectionné par le festival de cinéma de San Francisco. Là-bas on croit le réalisateur européen, Blanc. Et l’on ne se doute pas une seule seconde qu’il a habité la ville… En Californie, Van Peebles profite de la vague d’ouverture pour intégrer le monde des majors. Il sera finalement l’un des trois premiers réalisateurs noirs réussissant à Hollywood, avec Gordon Parks (The Learning Tree, en 1969) et Ossie Davis (Le Casse de l’Oncle Tom, d’après Chester Himes, en 1970).
Signé par la Columbia, Melvin Van Peebles réalise Watermelon Man en 1970. L’histoire d’un wasp qui se réveille un jour dans la peau d’un Noir. Sa vie entière s’en trouve déformatée. Ce film de commande scénarisé par un Blanc (Herman Raucher) remporte un certain succès public mais permet surtout au réalisateur d’amasser une bonne partie des finances qui vont lancer le projet Sweetback, œuvre qui va donc griller l’intransigeant combattant auprès des studios…

Black listé, il n’en reste pas moins actif : il enregistre des disques, travaille pour la télé, fait l’acteur, s’affichant au générique de The Sophisticated Gents de Harry Falk en 1981, des Dents de la Mer 4 en 1987 ou encore Last Action Hero en 1993, aux côtés d’Arnold Schwarzenegger, et même dans la série TV Shining de Mick Garris…
C’est avec la génération hip hop qu’il revient à la caméra : son fils Mario, celui qui joue Sweetback enfant dans la scène inaugurale du film où il se fait dépuceler, est devenu cinéaste, réalisant en 1991 un prometteur New Jack City. L’année précédente, le père avait réalisé Identity crisis, sur une histoire écrite par le fils. En 1995, les deux récidiveront avec Panthers, film relatant l’histoire des Black Panthers, inversant les rôles : Mario réalise le film écrit par Melvin, adapté d’un roman du même Melvin.

pantherLequel précise : « Je n’étais pas membre des Black Panthers. Déjà à cette époque, j’étais plus âgé que les autres… Mais de temps en temps, j’ai fait des concerts pour eux. » On n’en saura pas plus. Mais avant le tournage, les deux décidèrent de préparer les acteurs à devenir panthères, et leur inculquèrent le Programme d’Education Politique lancé par le BPP à l’époque, visant à enseigner à la communauté quelle était sa réelle histoire, en particulier à travers les livres de Franz Fanon.

Vous pensez qu’un mouvement de ce genre manque aujourd’hui aux USA ?
« Moi ? Rien à dire. Toutes mes pensées sont dans mes œuvres. »

L’une d’elle est assez éloquente : Classified X, un documentaire de 52’ réalisé en 1997, subjectif, précis et captivant regard sur la place du Noir dans le cinéma américain, où apparaissent Martin Luther King et Malcolm X. Vital.

Et le cinéma noir indépendant, où en est-il ?
« Avec les technologies, ça devient de plus en plus facile et de moins en moins cher. Ça circule. C’est pas toujours intéressant, comme avec chaque personne qui a un micro et se prend pour un chanteur… Mais dans un avenir proche, des œuvres très intéressantes vont arriver. Et il y a des petits festivals en Amérique noire, les films circulent dans le ghetto maintenant, comme le rap avant ! »

Melvin réalise aussi Vroom vroom vroom en 1995, un moyen métrage au scénario évoquant Cronenberg et Carpenter : un teenager boutonneux bande pour une machine mixant grosse cylindrée mécanique et bombe sexuelle… Dernier en date, sorti en 2000, Le Conte du ventre plein fut sélectionné au festival de Cannes, apprécié, mais est passé bien inaperçu. Tourné en numérique et en Franche-Comté, truffé d’effets visuels comme sonores, c’est l’histoire d’une bonne noire devant se prétendre enceinte pour arranger ses employeurs. Avec un casting étonnant, regroupant la délicieuse Meiji U Tum’Si, Jacques Boudet (vu chez Guédiguian) et Franck Delahaye, ex… 2be3 ! « Une expérience vraiment bien. Mais le film n’est pas sorti à l’étranger. Je crois que la maison de distribution a eu des difficultés… »

Premier trader noir à Wall Street

sweet-sweetbacks-baadasssss-song-02Entre temps, Melvin Van Peebles a quand même trouvé le moyen d’être le premier trader noir de Wall Street, expérience qui lui a valu un autre best seller : Bold money, how to get rich in the option market, soit un guide sur les ficelles pour faire fortune en bourse !
« Ah oui, c’était intéressant ! En fait, j’ai fait un pari avec un pote très puissant et très riche. On discutait, quelqu’un cherchait une calculatrice. J’ai dit non, je peux le calculer. Je l’ai fait. Les types étaient soufflés. Tu peux faire ça ? Ben oui. Et le mec était très provocateur : on a fait un pari lui et moi, sur un autre calcul. Il me dit, si tu perds tu vas travailler à Wall Street. A ce moment là, il n’y avait pas de trader de couleur. Je n’y connaissais rien. Je me dis pas grave, je vais gagner le pari… Et j’ai perdu. Quelques jours plus tard, j’étais au lit, je dormais, et une dame de American Stock Exchange m’appelle, me convoquant pour un séminaire avant l’examen. Quel examen, quoi ? Lui avait glissé mon nom là-dedans, m’avait inscrit pour devenir trader. Je suis allé là-bas, je comprenais que dalle. J’ai fait le séminaire. J’ai échoué. Alors j’ai étudié pour moi, et finalement j’ai réussi à mon second passage. Deux semaines plus tard, j’étais à Wall Street. C’était entre 1980 et 1984… Ça a marché si bien qu’une grande maison d’édition m’a demandé d’écrire un livre technique sur comment faire fortune en bourse. J’ai trouvé ça très drôle, et c’est devenu un best seller ! »

Sébastien Broquet

A voir :

La Permission, de Melvin Van Peebles (1967)
Watermelon man, de Melvin Van Peebles (1970)
Sweet Sweetback’s baadassssss song, de Melvin Van Peebles (1971 – DVD Arte Vidéo)
Identity crisis, de Melvin Van Peebles (1990)
Vroom vroom vroom, de Melvin Van Peebles (1995)
Le Conte du ventre plein, de Melvin Van Peebles (2000)
Panther, de Mario Van Peebles (1995)
Classified X, de Mark Daniels (1997)
L’Homme qui court, un documentaire de Mark Daniels sur Melvin (1997)

A lire :

Un Ours pour le FBI, de Melvin Van Peebles (Buchet-Corréa – 1964)
Un Américain en enfer, de Melvin Van Peebles (Denoël – 1965)
La Permission / La fête à Harlem, de Melvin Van Peebles (Jérôme Martineau éditions – 1967)
Panther : a Novel, de Melvin Van Peebles (1995)
Sweet sweetback’s baadasssss song, de Melvin Van Peebles (Rouge Profond / Arte éditions – 2004)
Panther, a pictorial history of the Black Panthers and the story behind the film, de Mario Van Peebles, Ula Taylor et Tarika Lewis (Newmarket Press – 1995)
Dictionnaire du cinéma afro-américain, de Régis Dubois (Séguier – 2001)

A écouter :

l498xh498_jpg_all-white-jury_seriouslp-2-37508Brother soul (A&M – 1968)
As serious as a heart attack (A&M – 1971)
Ain’t support to death a natural death (A&M)
Sweet sweetback’s baadasssss song (Stax – 1971)
Don’t play us cheap (Stax – 1972)
What the mean… You mean i can’t sing (Atlantic – 1974)
Ghetto gothic (Capitol – 1995)

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