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Masqués, mais inspirés

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The Residents (photo © DR)

Des Residents à Daft Punk, en passant par le nigérian Lagbaja!, les anglais Art of Noise et l’allemand Maurizio, bref glossaire de ces musiciens à l’influence aussi grande que sont secrètes leur apparence et leur vie. Certains se sont depuis dévoilés au grand jour.

(Article paru dans Trublyon en septembre 2004)

Les super héros avancent masqués. De Spiderman à Plageman, pas l’un des membres de cette corporation ne sauve le monde à visage découvert. Pour faire danser cette même planète, il fut un temps où il en était de même : l’explosion house et techno se manifesta aussi par un refus du star system, des pochettes de disques anonymes, des pseudonymes multiples pour un seul et même artiste – à l’image de Richard D. James, alias Aphex Twin, Polygon Window, AFX…

Dans une rave, entre le laser, les fumigènes et l’ecstasy, on ne s’occupait alors que très peu de savoir si les yeux du DJ étaient bleus ou verts. Avec les premiers live acts de la techno, même topo. Daft Punk : deux singles chez Soma, label écossais un temps culte, suivis d’une signature événement chez la major Virgin. Mais un refus pérennisé d’affronter la réalité à visage découvert. Le duo de Versailles en a fait son image de marque : concerts donnés quasi en ombre chinoise, photos trafiquées, les deux n’apparaissent définitivement que masqués ou visages déformés. Puis déguisés en robot lors de la sortie de Discovery, le 13 mars 2001, deuxième album tatoué eighties, totalement nostalgique de leur adolescence. La paire laisse libre court à ses ado délires : la robot attitude, mais aussi le film conçu avec Leiji Matsumoto, le créateur d’Albator. On verra verra bien un jour Thomas Bangalter en photo, dans Voici… légendée ainsi : « Le chanteur (sic !) de Daft Punk », mais c’est sa fiancée Elodie Bouchez, le véritable sujet de la photo ; et pourtant, l’onde de choc Daft Punk n’a rien de comparable avec la timide carrière hors hexagone de l’actrice.

The ResidentsLes Daft Punk ne furent pas les premiers à cacher leur visage. D’autres en ont fait une partie du culte, tels The Residents. Apparu au début des années 70, ce complexe groupe s’affiche avec un œil géant à la place de la tête. C’est en 1976 que ces dynamiteurs de pop star sortent un premier album, Meet the Residents, depuis leur base californienne. Et développent leur théorie de l’obscurité (1) : « Dès qu’un artiste se faisait connaître et qu’il commençait à acquérir une audience, cette audience faisait pression sur lui de façon plus ou moins directe, et il devenait impossible pour l’artiste de ne pas céder un tant soit peu à cette pression. Le travail le plus pur ne peut donc naître que dans l’obscurité la plus forte. »

MaurizioEt Maurizio / Rhythm & Sound, le duo allemand ? Peu d’interviews pour Moritz Von Oswald et Mark Ernestus, souvent sans enregistrement autorisé. Pas de visage pendant des années, pas d’histoires… Mais des disques mythiques, une collaboration révélant Tikiman. La paire Maurizio est aussi derrière l’un des studios de mastering les plus réputés d’Europe. C’est chez eux que furent masterisés les remixes de Kraftwerk.

Afrique. A Lagos, Nigéria, depuis le début des années 1990, se manifeste Lagbaja! (2). Un saxophoniste masqué dont personne ou presque ne connaît l’identité, et sur lequel filent plusieurs rumeurs. Un temps, il fut raconté que Lagbaja! était Bisade Olgunde, son producteur. Lequel, au passage, a autrefois écrit une thèse sur le marketing de la musique. On évoqua aussi l’idée d’un collectif, que le saxophoniste sous le masque était en fait plusieurs.

Questions longtemps sans réponses (NDLR : c’est aujourd’hui acquis), mais pour cet orfèvre en afrobeat perpétuant et la musique et la lutte du Black President, Fela Kuti, soyons persuadés que le fait de conserver le mystère est aussi une question de sécurité. Lagbaja! fit sa première sortie hors du natal territoire en 1998, aux Rencontres Musicales de Yaoundé, au Cameroun ; et acquit là sa dimension internationale. Le nom lui-même, Lagbaja!, venu du yoruba, se traduit par « tout le monde » ou « personne ».  Lui disait en 1998, répondant à une interview pour le journal camerounais Boomerang : « Aujourd’hui, seuls les puissants de ce monde qui font la pluie et le beau temps aux quatre coins de la planète ont l’apanage d’un visage. »

Et saviez-vous que Paul McCartney – oui, le Beatles – avait publié deux albums dans l’anonymat le plus total, avec Youth le bassiste de Killing Joke et collaborateur de The Orb, sous le nom The Fireman ? Retour à l’anonymat pour la superstar, aucun des deux noms ne figure sur les sobres pochettes de Strawberries Ocean Ships Forest, sorti le 22 février 1994, et Rushes, publié le 20 octobre 1998. Deux œuvres d’ambient, mêlant rythmes répétitifs, motifs planants et parfois spoken words. Un McCartney comme on ne l’imaginait pas, libéré de la pression de son public. Justifiant la théorie de l’obscurité des Residents.

Sébastien Broquet

(1) Citation extraite d’un entretien accordé à Jean-Philippe Renoult pour le magazine Crash.

(2) Les infos sur Lagbaja! sont inspirées du défunt Mondomix.

Ces disques sans visage ont une âme :

Daft Punk, Homework (Labels)

Residents, Diskomo (Ralph Records)

Lagbaja!, We before me (Indige Disc)

The Fireman, Strawberries Ocean Ships Forest (Juggler)

Maurizio, la série de maxis M1 à M7 (Basic Channel)

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