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Madajazzcar #4 : En compagnie d’Olivier Ker Ourio

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En octobre 2012, j’ai passé un mois à Madagascar, entre Tananarive et Mahajunga. Pour le site Pils, j’ai raconté le festival Madajazzcar en quatre épisodes dont voici le quatrième, consacré principalement au jazzman Olivier Ker Ourio.

(Un article paru sur Pils en octobre 2012)

Dans chaque ville où la tradition culinaire prend une place de choix, il semble exister une adresse semblable, un poil mythique, un brin mystérieuse, que l’on se refile presque en secret entre personnes de confiance. A Toulouse, je me souviens d’un jardin clôt par une porte dont les doubles des clés circulaient dans la cité, ouvrant aux heureux bénéficiaires le sas d’un restaurant sans enseigne mais avec saveurs.

A Lyon, longtemps, nous dégustions chez Marité le saucisson et la bavette au petit matin, portés par l’ivresse, parfois maltraités par la patronne aux humeurs légendaires. Personne ne connaissait vraiment l’adresse, nous y allions à l’aube comme par enchantement et la petitesse du lieu comme son aura hédoniste n’incitait pas à la partager avec n’importe qui.

A Tananarive, chez Mariette, cet esprit festif et transgressif est absent ; mais toujours pointe cette petite sensation de mystère et cette aura qui en fait une institution dans la ville… Un portail blanc, hermétique, une sonnette, pas un seul nom ni une adresse, pas un indice dans cette rue sombre et pavée où l’on me dépose. Pas un bruit non plus, même après avoir pressé le bouton trois fois. Pourtant, après quelques minutes d’attente, des pas feutrés surgissent dans l’escalier, m’ouvrent, me conduisent dans l’imposante demeure à la décoration très surannée, très vieille France. Aucun artifice, juste les diplômes de la chef-cuisinière et une photo dédicacée de Paloma Picasso posée sur la cheminée. Elle était sans doute venue là chercher l’or, les émeraudes ou autres pierres précieuses dont l’île est riche pour créer ses bijoux. Ou des senteurs endémiques destinées à l’un de ses parfums. 

Emmanuel Bex

Emmanuel Bex

Autour de la grande table circulaire, Emmanuel Bex anime la conversation, s’intéresse à tout et à tous. Olivier Ker Ourio me raconte entre deux succulents mets avoir apprécié pleinement sa prestation du jour, au théâtre de verdure d’Antsahamanitra, face à un public conquis. La veille déjà, son trio magique avait fait resplendir de milles feux l’Institut Français, à l’origine de sa venue en compagnie du PRMA et de France Volontaires. Une salle où il avait déjà joué vingt ans auparavant, lorsqu’elle s’appelait encore Centre Culturel Albert Camus, en 1992 : « C’est simple, l’année où je suis venu à Madagascar, c’est l’année où j’ai quitté La Réunion pour m’installer à Paris, pour essayer de réaliser ce rêve d’être musicien. J’allais à Paris en rêvant de jouer avec Emmanuel Bex. Et je reviens jouer à Madagascar avec Emmanuel Bex. Il s’est passé 20 ans, j’ai l’impression que c’était hier. Ca me fait quelque chose de retrouver cette salle. J’avais joué avec des musiciens de La Réunion, avec Luc Joly… Et un bassiste d’ici, Toti, qui est mort il n’y a pas longtemps. C’est un grand plaisir de revenir. C’est un peu la terre des ancêtres de La Réunion… En marchant, en regardant les visages dans la rue, tu ressens quelque chose, tu vois des similitudes avec La Réunion. »

Backchich

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Le Jao’s Pub, créé par Jaojoby et sa fille

Nous les avions quitté jeudi après leur concert au Jao’s Pub, premier d’une série de trois, juste avant quelques péripéties – la rencontre nocturne avec la police locale, adepte des bakchichs, des barrages, des petits coups de pression. La pauvreté touche l’ensemble du pays, et lorsque l’on a un petit pouvoir, la tentation est grande et répandue de céder à la corruption pour nourrir sa famille et gonfler le maigre salaire. C’est là aussi où le choix des musiciens que l’on emmène avec soi en tournée prend une autre ampleur, la vie sur la route n’étant pas de tout repos et parfois tapissée d’imprévus. Comment s’opère la sélection ? 

« Ah ! A chaque concert, tu dois t’éclater avec la personne » explique l’harmoniciste. « A chaque concert, tu dois être surpris par la personne. Toujours de nouvelles notes qui débarquent, tu découvres toujours une nouvelle facette du musicien… C’est aussi propre à cette musique où nous aimons improviser, se surprendre. Les personnes avec qui je suis sur cette tournée sont adorables, gentilles, elles ont réglé leurs problèmes d’égo : on part sur la route en souplesse et détendu, chacun a son tempérament, mais je sais que je peux partir avec eux et que ça va bien se passer. C’est très important. Le talent des musiciens est indispensable, mais au delà, il y a l’être humain. Emmanuel Bex et Mathieu Chazarenc sont deux personnes adorables, même quand c’est dur il y a toujours des vannes qui sortent. »

Le moment sans doute pour en apprendre un peu plus sur cet Emmanuel Bex qui ne relâche pas la conversation, maîtrisant cet art aussi bien que son orgue Hammond, contant en ce moment sa passion pour les courses extrêmes qu’il pratique pour garder en équilibre sa vie de musicien – en l’occurrence ses participations à quelques Iron Man, tout en restant encore et toujours humble, face à une convive courant elle le Grand Raid, la fameuse Diagonale des Fous. 

« J’ai rencontré Emmanuel dans les clubs à mon arrivée à Paris. Mais il faut un timing pour réaliser les choses, il y a un moment où tu es prêt. Vouloir que les choses arrivent trop tôt, ce serait forcer le destin et ça ne sert à rien. Emmanuel, ça fait une éternité que j’ai envie de jouer avec lui. Mais avant de le faire, je me suis nourri de plein de rencontres qui m’ont amené à un certain point. J’ai repensé à lui, il était prêt aussi, et boum ça s’est fait : un premier disque ensemble, et je pense en faire un second. On est vraiment en phase et j’espère que ça va durer. »

L’insularité

David Linx

David Linx

La conversation dérive sur David Linx, dont les concerts de la semaine dernière – sans doute mal placés, après une performance très énergique ou dans un grand gymnase pour l’inauguration, n’ont pas permis au chanteur intimiste de se distinguer et d’acquérir la confiance nécessaire pour tisser du lien avec le public. Le belge est une bonne connaissance d’Olivier et de Mathieu, qui fut aussi son batteur. La perception du public local face à la prestation, jugée par une autre convive sans relief pour un public malgache déjà habitué à écouter de grands chanteurs, pose la question de la préparation et de l’appréhension avant de donner un concert dans un lieu si lointain et différent que Tananarive.

« Forcément, à chaque fois que l’on joue, je me pose la question de qui va être face à moi. » explique Ker Ourio. « Ce n’est pas anodin : faire un concert à St-Petersbourg et à Mada, ce n’est pas pareil. A priori, j’ai la chance d’être invité, je viens sous mon nom, je viens pour être moi-même sans m’embarrasser de trop d’états d’âme, je viens présenter qui je suis. Après, c’est vrai que l’on réfléchit au répertoire. A Madagascar, c’est la terre du 6/8 et du salegy, donc avant de jouer un 6/8 ici, tu as intérêt à être bien sur tes deux pattes. J’en joue à St-Petersbourg, des 6/8. Ici tout particulièrement, Mathieu à la batterie, il s’interroge. Il réfléchit au problème (rires). »

Une critique dans L’Express, le quotidien local, les a enchanté : la journaliste parle de poésie pour décrire le concert de la veille.

« J’aime bien jouer du jazz très énergique, qui déménage, mais j’aime aussi beaucoup le silence et la poésie. L’harmonica est un instrument qui s’y prête, restitue de façon expressive les mélodies. J’aime bien garder le rien, que ce ne soit pas tout le temps plein, que ça respire, qu’il y ait de l’espace. »

cafe-jazz-avec-olivier-ker-ourio-trio-a-epinalLa respiration, l’espace… Inévitablement, je commence à penser îles, océans, à Madagascar, à Maurice et bien entendu La Réunion d’où est originaire Olivier. C’est là tout le sens de cette tournée passant par les îles Vanille : quel est son rapport à l’insularité ? 

« Mes sentiments sont mélangés. J’ai grandi à La Réunion, mes parents et le plus gros de ma famille vivent là-bas, j’y suis très attaché comme n’importe quel réunionnais digne de ce nom, on est marqué par ça. J’y suis arrivé d’abord à l’âge de 4 ans, puis à 8 ans et là c’était définitif jusqu’à mes 28 ans. Les expériences te marquent : les paysages, la découverte de la famille réunionnaise – car je suis né à Paris. Nous sommes réunionnais depuis 1728 ! C’est un apport extraordinaire. Je me souviens du 24 février 1972, le jour où l’avion a atterri. La chaleur est entrée, c’était Gillot, je me souviens de tout ce jour-là : le tonton avec la Simca 1000, la route en corniche qui était contre la façade, les cascades, la mousse verte. C’est gravé. Quand tu t’en vas les sentiments sont mélangés. J’avais envie de partir pour découvrir autre chose, c’est un bout de caillou, au bout d’un moment tu peux penser que tu tournes en rond, à tort ou à raison mais tu peux fatiguer, tu veux simplement élargir tes horizons. Partir, c’est la solution à ça. Mais tu t’aperçois en partant que tu ne pourras jamais nier le fait que tu es entièrement constitué des composants de La Réunion. Tu es marqué à vie par ça, ça fait partie de ta personnalité.

Quand tu pars, c’est là que tu es capable de mesurer ce que tu avais avant, ce que tu as laissé derrière. Tant que tu l’as, que tu n’es pas sorti, tout est normal, il n’y a pas de remise en question. Dès que tu t’en vas, tu peux avoir une distance, un recul, une interrogation sur ces choses. C’est peut-être ça, être un insulaire : avoir sans cesse ce va-et-vient dans ta vie d’exil volontaire, même si le mot est trop fort car c’est un exil qui m’a apporté beaucoup de rencontres musicales et qui m’a enrichi en tant que musicien et être humain. 

Quand tu es là-bas, tu as quand même une partie de toi qui reste ici, dans les îles, tu es constitué de ça. Certains en partant veulent nier tout ce qu’ils laissent derrière eux, moi je ne fais pas partie de ces gens-là. Je suis très fier d’être un réunionnais, mais pas seulement : la zone m’intéresse. Je parle le créole mauricien par exemple. J’aime, je l’ai appris, j’ai beaucoup d’amis mauriciens. A Paris dans le métro, quand j’entends parler créole réunionnais ou mauricien, immédiatement je dresse l’oreille, il y a une excitation. »

De Danyel Waro…

Olivier-Ker-Ourio_Danyel-WaroJe ne résiste alors pas à la tentation de revenir plusieurs années en arrière, à essayer d’en savoir plus sur un disque, une rencontre, entre deux univers pas si évidents : comment Olivier Ker Ourio s’est-il retrouvé à partager tout un album avec Danyel Waro, dont c’était alors le premier plongeon dans un univers extérieur au maloya ?

« C’est simple, au bout d’une dizaine d’années à Paris, ça me démangeait très fort de revenir aux racines. J’avais envie depuis pas mal de temps de faire quelque chose autour du maloya. Une musique avec une base rythmique très identifiable, avec des voix magnifiques, des percussions qui te mettent en transe. Mais une musique dans laquelle les harmonies sont relativement simples. Dans le jazz, c’est tout le contraire. Le rythme on adore, mais par dessus on a une sophistication harmonique qui m’attire beaucoup. Sur cette base rythmique du maloya, avec les mélodies que j’entendais, on pouvait habiller les choses de manière plus familière au langage du jazz. Et évidemment, la voix du maloya qui me faisait rêver c’était Danyel Waro. C’est l’absolu.

J’ai rencontré Waro, comme on dit en créole il était un peu farouche, j’avais cru comprendre qu’il ne se mélangeait pas facilement. J’avais rencontré sa femme Martine, la mère de Samy, et je lui avais expliqué que j’avais ce projet de disque en tête. J’avais envie de le rencontrer. Elle m’a donné son numéro, m’a dit qu’il était accessible. Je suis allé chez lui. Il m’a fait un rougail morue. C’est parti comme ça. On a parlé créole, il était en confiance, a vu que j’étais réunionnais. Et il m’a dit : si tu veux faire quelque chose, vas-y, je te laisse faire. C’était la parole donnée, la poignée de mains qui scelle une collaboration. Pendant trois ans, je bossais sur d’autres choses, mais je suis revenu à La Réunion et je l’ai invité à me rejoindre sur scène une fois ou deux. J’ai commencé ainsi à préparer un puis deux morceaux, et au bout de trois ans j’ai eu la capacité à créer une résidence et à faire en sorte que l’on puisse travailler ensemble. 

L’année précédente, j’ai travaillé tous les arrangements de cet album. Danyel ne savait rien de tout ça. Je suis arrivé avec mes jazzmens de Paris à Saint-Leu, et le premier jour Danyel a commencé à découvrir les arrangements. J’avais la trouille. J’ai eu la très bonne surprise de voir que Danyel était ultra motivé, était très investi. C’était pas facile pour lui d’avoir autour des jazzmens qui ont des codes, des langages qui ne sont pas les siens, lui qui vient du traditionnel. Il y avait donc une mise en danger. Il l‘a clairement dit : je fais confiance à Olivier, ça me met en danger, dans un univers qui n’est pas le mien. En même temps, pour les musiciens, c’était aussi une mise en danger. Je leur avais fait écouter du maloya avant de venir, on avait travaillé des tourneries en répétition. Mais tout d’un coup, il s’agissait d’une rencontre et c’est autre chose. Danyel a avoué que parfois il avait la trouille de ne pas être à la hauteur. Danyel l’a très bien résumé, cette rencontre : « ça aurait pu être un chemin de croix, finalement ça s’est révélé être un chemin de cœur ». Ce qui est devenu le titre l’album : Somin Kèr. »

… à Le Clézio

Jean-Marie Gustave Le Clézio

Jean-Marie Gustave Le Clézio

Olivier Ker Ourio évoque alors un autre insulaire, venu lui de Maurice : « C’est un écrivain que j’ai lu énormément récemment, originaire de la zone, ce n’est pas un inconnu : il est prix Nobel, Jean-Marie-Gustave Le Clézio. Beaucoup de choses que j’ai lu chez lui font résonner mon insularité. Je retrouve dans son écriture ces sentiments qui sont difficiles à expliquer, on sent une expérience commune, la mer, l’aventure – Le Voyage à Rodrigues, Le Chercheur d’or…. 

Je trouve qu’il a une façon de décrire la perte de l’innocence, le paradis perdu de l’enfance au moment où l’enfant arrive face à des réalités souvent très dures, ce basculement… Il décrit bien cette charnière là. Souvent, il a aussi décrit ce qui restait d’authentique dans les pays colonisés par les Blancs. Il s’intéresse à cette frontière dans le temps où l’arrivée des Blancs crée des dommages irréversibles. Il parle souvent de ce qu’il y avait juste avant, que ce soit dans l’océan Indien, dans le Pacifique, au Mexique, en Afrique car son père était médecin là-bas. Il décrit ce monde où quelques Blancs sont déjà là, mais n’ont pas pollué le truc, juste avant que ce soit pollué. 

Ces thèmes abordés me touchent – surtout quand tu réfléchis d’où tu viens. »

Propos recueillis par Sébastien Broquet

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