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Leah Gordon : Vaudou

(photo © Leah Gordon)

(photo © Leah Gordon)

Quinze ans d’histoire(s) du carnaval haïtien captées par l’Anglaise Leah Gordon. 

 (Texte paru dans Standard en juillet 2010)

Kanaval (éd. Soul Jazz)

« Au carnaval, les gens aiment avoir peur. Nous, on est les plus effrayants. » Nabot Power, chef de l’une des troupes de Lanceurs de Corde, cité dans Kanaval, le livre de Leah Gordon

« C’est Haïti qui m’a amenée au vaudou, raconte Leah Gordon. J’y suis allée pour la première fois en 1991, intriguée par le passé révolutionnaire du pays et les luttes contre la dictature Duvalier dans les années 80. J’avais une petite idée de la présence du vaudou, mais une fois sur place, difficile de l’éviter, tant il est connecté avec le quotidien, les arts, la culture. » La photographe londonienne, 51 ans, a depuis tissé des liens profonds avec les habitants, particulièrement à Jacmel, ville côtière du Sud comptant moins de 30 000 habitants, détruite à 70% par le tremblement de terre de janvier dernier, où se déroulait chaque hiver deux jours de festivités baroques réunissant des milliers de personnes, au centre de l’ouvrage rare, fascinant, aujourd’hui publié chez Soul Jazz.

Pas de couleurs…

« J’ai d’abord été enchantée par le surréalisme ambiant, par les costumes, uniques, et par le théâtre de rue. J’ai ensuite collecté les histoires orales pour comprendre le signifiant derrière ces masques et ces déguisements. C’est aussi un hommage à People of the 20th Century, l’incroyable travail documentaire d’August Sander. » Dès 1928, ce photographe allemand multiplia autour de Cologne les portraits de ses contemporains, près de cinq cent, les classant en sept catégories répertoriées selon les classes et les groupes sociaux. La majeure partie du travail de Leah Gordon est aussi composé de portraits. Loin des habituels clichés pris lors d’un carnaval : pas de public, de parade, de couleurs chatoyantes (« Les couleurs et le mouvement du carnaval ne m’intéressent pas du tout. »). Du noir et blanc soigné, au service de personnages récurrents, comme Chaloska, inspiré d’un chef de la police cruel et sanguinaire mort en 1912, vêtu d’un uniforme militaire factice et affublé d’énormes dents de bœuf achetées au marché. Un, parmi une galerie où se mêlent costumes en satin précieux, masques soigneusement élaborés ou totalement artisanaux, comme le Pay Banan, sorte de feuille de bananier géante déambulant dans les rues.

…Mais de la terreur

(photo © Leah Gordon)

(photo © Leah Gordon)

« Mon premier carnaval remonte à 1995. J’y ai fait l’une des photos-clés du projet, celle du Juge. » C’est l’image de couverture, exposée à la National Portrait Gallery de Londres. « J’y suis revenue chaque année jusqu’en 2003, où j’y suis allée en dehors de la période du carnaval pour recueillir les premières histoires, comme en 2008 et 2009. » Certaines histoires captivent : Salnave Raphaël, aka Nabot Power, est le chef de l’une des troupes de « Lanceurs de Corde », des hommes musclés au corps recouvert d’un mélange de charbon écrasé et de sirop de canne, le crâne porteur de longues cornes. Terrifiant. « Au carnaval, les gens aiment avoir peur. Nous, on est les plus effrayants », dit-t-il dans le livre.

Le vaudou, miroir de l’Histoire d’Haïti ? Leah reprend : « Chaque esprit représente des aspects de la vie vécue chaque jour par les Haïtiens. Papa Zaka est l’esprit des paysans, Agwe celui des marins, Ezili Danto celui des mères et des lesbiennes… Ce qui différencie celui de Jacmel des autres carnavals, c’est qu’il n’y a pas de réelle parade. Plutôt des groupes indépendants qui sortent où et quand ils veulent, toute la journée. » Autant de surprises, des rues de Jacmel aux pages d’un livre, d’apparitions de crapauds ou de travestis, d’histoires petites ou grandes contant Haïti, ses habitants. Vaudou !

Sébastien Broquet

Kanaval – Vodou, politique et révolution dans les rues d’Haïti (Soul Jazz Publishing)

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