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Laurent Ho : « Je suis underground »

Laurent Ho (photo © DR)

Laurent Ho (photo © DR)

Il a marqué durablement la scène hardcore française et au-delà, multipliant les sorties dans les années 90, pilotant les labels Epiteth et UWe, avant de lâcher l’extrême pour explorer l’electronica : si Laurent Ho n’apparaît plus sur les écrans radar de la hype, il est pourtant toujours là, solidement ancré dans ses convictions. Intègre et prêt à publier un nouvel album de son avatar Ingler.

(Un article paru dans Trax n°177, en novembre 2014)

TRAX #177 > FRED.indd« Je revendique encore ce terme, underground, même si je ne sais plus ce que ça veut dire aujourd’hui. Mais je me considère comme underground : je fais des morceaux de plus en plus barrés, je reviens vers ça. Et je ne les sors même pas. C’est diffusé au compte-gouttes… Je ne communique pas beaucoup… Je déteste les réseaux sociaux, Facebook… C’est un outil indispensable, et je déteste. Je poste des trucs et j’efface une semaine après car je n’ai pas envie que ma phrase reste. Mon site ? Je ne l’ai pas touché depuis dix ans. Je ne suis pas up to date. Je n’ai pas fait de tube, et je n’en ferais jamais. Je n’ai jamais contacté de major. »

Laurent Ho est aussi intransigeant que sa musique. L’artiste comme l’homme suivent leur voie, qu’elle plaise ou non, qu’elle attire ou non. Ce qui l’a attiré, lui, dans les nasses du hardcore dès 1994, puis dans l’electronica en 2000, reste le fondement de sa démarche : la liberté avant tout, l’expérimentation toujours, le défrichage de terres inconnues si possible. Jamais à n’importe quel prix. « Ce que j’aimais bien, c’était l’efficacité. J’aime quand ça déménage ! Comme c’était nouveau le hardcore à cette époque, il y avait une totale liberté. J’aimais bien aussi l’industriel, j’ai essayé de mélanger tout ça. J’ai été très influencé par le gothique aussi. Cette musique, le hardcore, me convenait bien à l’époque, quand j’avais 25 ans. »

Pour arriver jusqu’à l’homme qui n’a que peu changé, toujours vêtu tout de noir, élégant et simple, il faut passer la grille d’un immeuble sans personnalité, se perdre sur quelques mètres de couloirs glauques, avant d’arriver dans l’antre du maître du hardcore français. Laurent Ho est parfois sur la défensive, pas convaincu d’avoir vraiment une histoire à raconter, mais se laisse facilement aller au fil de la discussion : son regard déconnecté de la scène actuelle est justement ce qui fait la richesse de son propos. Le co-fondateur de UWe incarne finalement aujourd’hui la non-croissance, la résistance à la libéralisation intensive du milieu musical. Sur son site, traine encore une page s’insurgeant contre Monsanto.

« C’est clair que le hardcore pour moi, c’était une part de révolte, un exutoire contre cette violence. Il y a beaucoup d’inégalités, de non-sens dans ce que l’on fait… Le pillage des ressources naturelles, les OGM, le nucléaire, Fukushima… On a cassé si vite le monde que je suis révolté et touché par ça, mais mon champ d’action est nul, à part poster une vidéo qui a été vue par dix-sept personnes. Je suis pessimiste sur le monde et son évolution. No future. L’action commune, ce qui nous reste, ce sont des gens qui se réunissent pour danser, pour essayer de survivre et d’être heureux. C’est comme ça que j’ai ressenti les rave partys au début : allez, on danse, on se libère pour vivre avec cette pression. Je n’ai pas changé d’avis, ça reste ça. »

Son désir immédiat de composer et de triturer les sons façonne vite le personnage. « J’ai toujours voulu faire de la musique. Quand la 808 est sortie, mon oncle l’avait acheté. La techno ou même le new beat n’existaient pas encore. Il avait ça, et un Juno 60 :  j’essayais déjà de faire des morceaux avec cette boîte à rythme et ce clavier… Mais c’est bien plus tard que j’ai commencé – avec l’arrivée des premiers samplers, qui ont tout changé. J’avais alors un rejet de la mélodie, et un rejet de l’instrument. Ca ne m’intéressait pas du tout, un accord de guitare ou une note de piano. Ce que j’aimais, c’était faire un son, pas une note. Et le son répété avec un sampler faisait que ça devenait un morceau de musique. L’approche était très différente. »

En peu de temps, Laurent Ho devient une figure de la scène hardcore. « Le coup de chance, c’est d’avoir joué à Mayday, c’est ce qui m’a lancé. C’est le Epiteth 01 qui a causé tout ça. J’ai sorti mon premier EP, et un magazine qui s’appelait Frontpage, très beau, où les gens se lâchaient au niveau graphisme, classe mon disque dans leur chart mensuel. Les équipes de Frontpage et de Mayday se connaissaient bien, du coup j’ai joué à Mayday, à 22 heures. Sans concession, devant des milliers de personnes. L’autre chance, c’est que j’ai joué en direct à la TV allemande, sur Viva, au début de la retransmission. J’ai touché des jeunes gens qui avaient entre huit et seize ans, qui ne pouvaient pas sortir vu leur âge – ou étaient loin de Mayday. C’est drôle, car ensuite plein de gens m’ont dit m’avoir vu à la télévision ce soir-là, n’avoir pas encore l’âge de sortir à l’époque. Ca a créé un mythe. C’est ce qui m’a lancé très vite sur l’étranger. » Industrial Strength, Shockwave ou Headfuck sortent alors ses tracks. Il enregistre avec Liza’N’Eliaz, Benoit Bollini, Al Core de Micropoint…

« Il n’y avait jamais eu quelque chose comme le hardcore avant. Une musique très minimale, peu d’instruments, peu de moyens. Ca poussait les gens à faire de l’auto-production. De là on en vient à un petit réseau de copains artistes, et comme la musique devient d’un coup internationale, je touche le Japon, l’Allemagne, les Etats-Unis. C’est marrant car ce sont des disques qui ont vraiment marqué une époque : on trouvait sur chaque EP au moins un morceau qui se démarquait. Les labels comme Shockwave avaient un son, et les artistes se débrouillaient pour coller à ce son. Dans le hardcore c’était vraiment clair, cette volonté. C’était une commande à chaque fois : je ne proposais jamais de morceaux. Généralement ce sont des copains, on s’aime bien, donc on a envie de faire plaisir à la personne qui a commandé la musique. J’aime bien cette idée d’échange, de ne pas appartenir à un label mais d’appartenir à tous les labels : c’est ça l’état d’esprit de cette musique. A l’époque j’étais ultra-productif, je faisais un EP en deux jours. On pressait vite, en un mois et demi le morceau était joué partout dans le monde. » Mais tout allant si vite, Laurent Ho finit par se lasser et passer à autre chose – en l’occurrence, l’electronica.

« En 2000, ça fait six ans que je fais du hardcore. J’avais l’impression de faire toujours la même chose, d’une part. Et deuxièmement dans les fêtes hardcore, il commençait à y avoir une assez mauvaise ambiance. Ca m’a éloigné de cette scène pour un bon bout de temps. » En juillet dernier, son retour sous pseudo Ingler, pour un live tendu et old skool en hommage aux vingt ans du festival Astropolis où Manu le Malin l’a convié, a marqué les esprits : preuve que l’intégrité finit toujours par payer.

Sébastien Broquet

Pour aller plus loin, plongez-vous dans cet autre article consacré à Laurent Ho où l’on cause electronica, paru dans Novamag en janvier 2004.

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