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La possibilité d’une Elle

Lucie Ceccaldi, chez elle (photo © Richard Gaitet)

Premier Goncourt à consonance réunionnaise depuis le prix obtenu par Marius et Ary Leblond en 1909 pour En France, Michel Houellebecq, natif de Saint-Pierre à La Réunion, a toujours nourri des rapports compliqués – un euphémisme – avec sa mère, Janine Lucie Ceccaldi. Décédée le 7 mai 2010, cette dernière n’aura pas vécu l’ultime succès de son fils. Voici sa dernière interview.

(Texte paru dans Buz Buz en décembre 2010 et, en une autre version, dans Standard en juin 2008)

Deux fois, Michel Houellebecq, tout nouveau prix Goncourt, tua sa mère. Dans les Inrockuptibles, en 2006, il déclara en interview qu’elle était morte. Et déjà en 1998, dans l’un de ses romans, Les Particules Elémentaires, la nommant de son véritable patronyme, il conta le décès de celle qu’il décrivait ainsi : « Une vieille pute (…) installée dans une maison de babas », « bourgeoise libérée et friquée », « créature brunâtre, tassée au fond de son lit » au terme d’une « vie calamiteuse ».

41zk7cVzSWL._SY344_BO1,204,203,200_Mais la vieille n’était alors pas morte. Lucie Ceccaldi n’est décédée que le 7 mai dernier, à 83 ans. Cancer. Deux ans plus tôt, nous lui rendions visite pour ce qui restera sa dernière interview. Loin de la légende du cabanon en bord de mer, Lucie vivait dans une case en bois sous tôle largement arborée, aux Canots, à Etang-Salé-les-Hauts, depuis 22 ans : « Je ne veux pas que l’on me retrouve » expliquait-elle au bout des sept kilomètres de route sinueuse nous ayant conduit jusqu’à elle. Son C15 mauve nous servit de point de repère, immobile depuis trois mois. Trempés par la pluie, présentant deux ananas en guise de cadeau, nous fîmes alors face à celle que les journalistes présentaient comme une incorrigible Tatie Danielle lors de la campagne de promotion de son autobiographie, L’Innocente, parue en 2008 aux éditions Scali.

La mère de Michel, garçon né le 26 février 1956 à l’hôpital de Saint-Pierre, nous prépare un thé alors que les Chœurs de l’Armée Rouge envahissent l’espace sonore, couvrant toute conversation. Lucie n’a pas l’électricité, mais un panneau solaire. L’aménagement est sommaire, une méthode pour apprendre le russe trône sur la table, côtoyant un journal moscovite. Lucie n’aime pas les visites, elle préfère les chats, surtout Saphir, vieux compagnon. Elle en a eu jusqu’à 18, il n’en reste que deux. Une siamoise traîne aussi dans le coin, mais se méfie de l’humanité, comme sa maîtresse. Qui pourtant adore l’art de converser : « A Paris, on trouve des gens à qui parler. » Et use de saillies percutantes et sans appel pour nous recadrer, raconter sa vie de médecin et ses rapports avec ses enfants – elle en a eu deux, Catherine, la demi-sœur de Michel, est née en 1960. Elle nous révéla l’existence d’un premier livre, un essai sur La Réunion paru en 1968 sous pseudonyme. Et la possibilité d’une réconciliation avec son fils, qui n’eut jamais lieu. Houellebecq, six mois après la mort de sa mère (il n’a pas assisté à la crémation), désormais goncourisé, n’a même jamais paru aussi heureux.

Lucie, depuis combien de temps habitez-vous dans cette case ? 

Lucie Ceccaldi : Longtemps, mais ça commence à être compliqué. Je suis ici dépendante des gens et c’est toujours un emmerdement. Il est écrit : « Tu ne seras servi que par tes pairs. » Dieu merci, peu de gens me rendent visite ! [Elle rit]

Vous sentez-vous Réunionnaise ? 

Oh, je me sens comme quelque chose qui essaye de devenir un être humain. Ni Réunionnaise ni Française. Apparentée à un peuple, à la limite, mais pas une nation ; la nation, c’est de la merde. Je me régale, ici. La Réunion, c’est un hasard – ou un destin. Moi, j’ai un destin, et c’est pas donné à tout le monde. Je connais l’île par cœur, toutes les montagnes, toutes les vallées, toutes les rivières. Mais si j’avais quarante ans de moins, je ne resterais pas cinq minutes. Pfffuit ! [On demande la permission de baisser le volume de sa chaîne hifi] Ne touchez pas à mes appareils ! Même si vous êtes un expert ! La déperdition d’électricité, ça compte ! L’écologie ici, ça se pratique, ça se bavasse pas. [Roulant une cigarette] J’aime tout, y compris cette île. C’est une voie, aimer là où l’on est.

A votre arrivée en 1954, l’endroit vous paraissait-il exotique ? Vous décrivez votre départ comme un déchirement. 

J’exagère ! [Elle rit, puis, très sérieuse] Moi, j’étais sûrement exotique : je venais d’Algérie. Les vingt-trois premières années de ma vie, la France était un pays mythique, de l’autre côté de la Méditerranée, qui ne nous apportait que des emmerdements. J’ai d’ailleurs le remords de n’avoir rien pu faire pour l’indépendance algérienne : j’étais pas là.

Vous qui aimez la tranquillité, pourquoi écrire un livre et accepter le jeu de la promotion ?

Quitte à écrire un livre, autant que ça paye ! Ils sont tous à m’en demander un deuxième mais pour le moment, non. Je n’ai pas l’impulsion. Le premier m’est venu à l’esprit comme ça, c’est tout. Ces cons de journalistes ont dit que c’était au cours d’une « longue hospitalisation pour une chirurgie oculaire à Paris ». Deux heures pour le premier œil, trois pour le second ! Une opération très banale de la cataracte, en juin 2005. J’étais à l’hôtel à mes frais pour une quinzaine de jours, mais je ne me souviens plus quand je l’ai écrit. Sur des feuillets manuscrits, et bien heureusement je les ai gardés au cas où il faudrait les montrer. Car des journalistes ont écrit que Denis Demonpion [auteur en 2005 d’une biographie non autorisée de Michel Houellebecq, il est celui qui a « retrouvé » le premier la mère de l’auteur] m’avait tenu la main, voire qu’il avait tout écrit. Il n’a pas écrit ou changé une virgule, je lui aurais arraché les deux yeux et il le sait. Il prenait le texte au fur et à mesure et le tapait sur son ordinateur de façon présentable.

lucie ceccaldi case

Chez Lucie (photo © Richard Gaitet)

Ecriviez-vous avant ?

J’ai eu une première impulsion, un livre purement politique, La Réunion 1968, publié chez Maspero l’année suivante. Au sujet de cette île, comme scandale économique, politique et social. Sous le pseudonyme de Jean-Claude Leloutre, parce qu’un jour les flics étaient venus tout foutre en l’air chez moi quand j’étais médecin à Saint-Paul, pour chercher des traces de Paul Vergès à ce moment-là dans l’illégalité pour des quantités d’articles où il critiquait la guerre d’Algérie, ce qui coûtait une fortune en procès à son journal, qui ne payait plus. Alors Paul a pris le maquis, planqué dans l’île. Les flics emmerdaient tous les gens susceptibles de le cacher, dont moi. Nous étions amis, on se disait communistes, dans les first sixties. J’écrivais aussi dans les trois journaux de l’île : je m’insurgeais contre le moindre poteau en béton.

Le titre, L’Innocente, c’est votre idée ?

Oui. Ca m’est venu un soir. Pour ne pas dire L’Idiote. Si Dostoïevski – Mon maître inconditionnel – n’avait pas écrit L’Idiot, je me serais appelée L’Idiote. J’ai commencé par Crime et Châtiment, à 15 ans. J’aime la démesure, les pulsions de l’Homme traduites en personnages ; ce n’est pas Pierre aime Paulette qui couche avec Jules. L’intrigue est souvent très touffue, un vrai roman policier, du Louis Jouvet avant l’heure. « L’Innocente »… C’est vrai que je n’ai rien compris, je me demande pourquoi elle marche à l’envers, la civilisation. Ils ont réduit les Réunionnais, une bande de travailleurs paisibles, à des abrutis branchés sur la télévision qui ne pensent qu’à faire élire leurs filles Miss Monde. Tristes tropiques. Et les zoreils qui arrivent en terre promise avec des salaires une fois et demie la normale et se plaignent de la chaleur… Ouais, tristes tropiques. Ca se passe mieux à Maurice. Les gens sont plus calmes, moins de voitures et de constructions arrogantes : du tourisme bien conduit. Ici tous les péquenots se transforment en touristes et viennent avec leurs enfants chier en cœur autour des arbres. Avant de partir, si vous êtes sympas, vous irez me cueillir des mandarines.

Nous sommes sympas. Vous relisez tous vos classiques ?

Je ne sors pas des Russes. Je lis pas tellement. Je relis surtout la Bible. Sans Dieu, comment vous seriez là ? Vous êtes quand même pas assez bêtes pour croire que vous descendez du singe ? Si ? Tant pis pour vous ! C’est idiot. On n’a jamais observé, d’un point de vue scientifique, le passage d’une espèce à l’autre. L’homme et le singe, désolé, ce n’est pas pareil.

Darwin, l’évolution de l’espèce, ce sont des salades ?

Le premier livre de Lucie Ceccaldi

Son premier livre

Il n’y pas d’évolution ! Une involution, oui, les espèces peuvent s’uniformiser, perdre de leurs particularités. Changer, non.

Croyante et marxiste, c’est possible ?

Il doit y en avoir quelques millions d’autres, à commencer par la plupart des Russes, par Poutine. Il racontait qu’un jour, par la faute d’une bougie mal éteinte, sa bibliothèque a pris feu et tout a cramé. Sauf la Bible. De ce jour-là, ses relations avec Dieu ont changé. Moi, il m’est arrivé pareil, un mauvais courant d’air et une partie du Nouveau Testament a brûlé. Je ne crois absolument pas au paradis, ni à l’enfer. Les deux sont sur Terre – surtout l’enfer.

Vous dites avoir vu et pratiqué des milliers d’accouchements. Combien, en réalité ?

Ouais : 2200, environ, de 1958 à 1971, parfois deux ou trois par jour. Un travail très fatigant. Je m’en suis aperçue à 42 ans et comme dit l’autre, là [son fils], c’est la fin de la vie. Dostoïevski disait dans son sous-sol, Le Monologue de la colline : « Qui devrait avoir le droit de vivre plus de quarante ans, je vous le demande la main sur le cœur et les yeux dans les yeux ? Les imbéciles et les fripouilles ? Moi je vivrai jusqu’à 60 ans, je survivrai jusqu’à 70, laissez-moi respirer jusqu’à 80. » Alors la vieille, t’es encore debout ? Ouais, et je vous emmerde !

Est-ce qu’avoir accouché tant de femmes peut dégoûter d’en faire soi-même ?

Pas du tout. Vous êtes obsédés de l‘accouchement ou quoi ? Vous n’êtes pas là pour parler d’obstétrique !

Avez-vous des contacts avec votre fille ?

Oui, de bons contacts. Je lui ai envoyé mon livre. Mais vous savez, elle est sportive, elle fait des compétitions dans je ne sais quelle discipline…

Quand Le Monde titre « Le retour de la mère indigne », ça vous blesse ?

J’en ai rien à cirer.

Sur quoi portaient vos désaccords avec Michel, concernant la première guerre du Golfe, lors de votre dernière entrevue, en 1991 ?

Je considérais l’Amérique comme une puissance occupante, coupable d’impérialisme, et j’étais contre l’intervention en Irak, scandalisée que les Français la soutiennent. Michel disait [sous réserve] qu’ils avaient « parfaitement raison d’envahir ces pays de merde, c’est très bien qu’on arrose ces gens-là au napalm et qu’on fasse passer le bulldozer dessus, faut tous les tuer, etc » – des conneries avec une large part de provocation. Il avait envie de provoquer notre rupture. Il était en train de divorcer, dans une période d’instabilité psychologique, très influençable. Je me trompe peut-être.

Vous regrettez ?

Je ne regrette jamais rien.

Dans la postface concernant Michel, au lieu de colère, n’aurait-il pas mieux valu écrire la réconciliation ? 

S’il y voit une déclaration de guerre, il a tort. Il m’a quand même calomnié sous mon nom exact. Quand je dis qu’il n’est qu’un menteur et un imposteur, ce ne sont que des constatations.

Mais quand vous écrivez : « Si par malheur, il remet mon nom sur un truc, il va se prendre un coup de canne dans la tronche, ça lui coupera toutes les dents, ça c’est sûr ! » C’est un peu agressif, non ?

Bon, je n’irais sans doute pas jusque-là – je ferai sans doute rien du tout. Parce que finalement, j’en ai rien à foutre. Mais si je me trouve à Paris et que je le croise à une signature d’un roman où je suis décrite comme une putain entretenue par un Américain, je vais lui mettre mon poing sur le nez, en prenant l’assistance à témoin, jusqu’à ce que les flics arrivent.

Vous n’avez lu que Les Particules élémentaires ?

Ca m’a suffit. Même si je n’étais pas concernée, la littérature de ce genre, qui commence par un vieux chimiste qui se demande si sa secrétaire se masturbe, ça me tombe des mains, direct. Je suis contre tout ce qui s’apparente à de la pornographie, l’obsession sexuelle. Ca prend beaucoup de place, chez lui. J’habite à sept kilomètres du premier endroit où l’on peut commander un livre, et vous croyez que je vais me donner cette peine, aller-retour, plus les coups de fil pour savoir si le bouquin est arrivé, oh ? [Elle siffle] Moi, je fais ma soupe ! Hé oui ! Faut que j’aille aux commissions, faire le ménage, je suis très occupée ! Mon fils, il écrit ce qu’il veut, j’en ai rien à foutre ! Ceci dit, s’il veut se réconcilier, je l’attends les bras ouverts ! Mais je ne vais pas vous faire la crise « mon fils retrouvé, ah ! » à la télévision, non. C’est une affaire de famille. S’il vient, quand il veut, il sera bien reçu – à condition qu’il n’amène pas de chien, parce que j’ai un chat susceptible. [Elle se marre.]

Comment expliquez-vous votre grande indulgence à tous les deux envers son père ?

Pour Michel, faudra lui demander. Son père, c’est un brave homme, solide, sur lequel je pouvais compter parce qu’on était en contrat, à qui j’ai quand même donné tout mon pognon pour qu’on s’achète des terrains pour nous deux. J’aime bien la terre, et je me serai bien vu prendre ma retraite en Corse, terre de mes ancêtres. Sur une propriété, peinard, avec des clémentiniers, trois mandariniers, et lui, aussi, à l’autre bout ; qu’il ait une maîtresse et moi un mec, ou pas, tu appelles tu viens, tout à fait d’accord. Comme un ami, que je pensais qu’il était, au-delà des histoires matrimoniales qui furent un échec.

La Réunion, c’est une île par défaut ? Vous auriez préféré la Corse ?

Non, c’est un destin : ça aurait pu être Bamako.

Vous dansez le maloya ?

Ce ne sont pas des danses, pour moi. Je ne peux pas écouter leur musique. Il y a cinquante ans, oui : le ti bal la poussière, un chanteur et un accordéoniste, ça vous fait un orchestre, avec la foule autour qui patauge. Je préfère les Chœurs de l’Armée Rouge.

Pensez-vous sincèrement que « la plupart des femmes n’ont pas la fibre maternelle, mais elles n’osent pas le dire ? » 

Oh certes ! Quand vous êtes mère de famille, vous ne vivez que pour vos enfants. Quand on aime quelqu’un, on ne veut pas qu’il s’en aille, c’est ça l’amour, pas autre chose. Quand mon chat s’en va, je suis malade d’inquiétude. A fortiori, un enfant. Mais les gens n’ont pas envie de se faire chier avec ces marmailles qui veulent une moto : qu’ils s’en aillent ! Les familles nombreuses, ça n’existe plus en Occident. C’est le père, la mère, ou une mère seule, deux bonnes femmes, ou deux bonhommes qui décident d’avoir un enfant. Toute leur attention est focalisée sur cet être unique, irremplaçable, qui va devenir le plus beau, le plus intelligent – qui toute sa vie sera frustré en s’apercevant que c’est faux.

liste courses mama houellebecqL’instinct maternel existe dans la mesure où l’Homme est un animal : moi aussi je l’ai. Je n’ai pas eu envie de l’étouffer à la naissance, le Houellebecq. J’ai donné à téter, je l’ai torché, bercé, langé, cajolé, caressé (contrairement à ce qu’il dit) jusqu’à cinq mois. C’est à dire sa période inconsciente. Puis je ne m’en suis plus occupée… Parce que j’étais médecin, à parcourir les montagnes et les vallées dans un pays sous-développé. Je faisais parfois trois cents kilomètres par jour. On ne peut pas être une femme active et mère de famille. Non ! Les femmes qui disent y parvenir n’ont pas plus l’instinct maternel que moi ! Elles profitent d’un système ! Aide-ménagère, école maternelle, nourrice ! Je ne dirais pas que je suis une bonne mère, plutôt une femelle suroccupée : je préfère être indépendante, libre, baiser avec tout le monde ou personne si ça me fait plaisir, gouine si je veux ! Les gens comme moi n’auraient pas dû avoir d’enfants. Parce que si on n’est pas foutu de s’en occuper, on n’en fait pas. Je ne le regrette pas, mais si parmi les milliers de gens qui meurent chaque jour sur la planète, Houellebecq était dans le lot, il n’y a que lui qui me ferait de la peine.

Et votre fille, peut-être. 

Oui. A égalité. [Il pleut à nouveau sur la case.] Quel temps dégueulasse. Un jour, un cyclone balayera cette île.

Puis Lucie Ceccaldi nous tend la liste des courses, préparée à l’avance, que nous ferons demain pour elle : du thé, du riz, de l’huile, du piment, un briquet, des piles pour la radio, du Whiskas et des cartes postales religieuses qu’elle n’enverra à personne – ou alors à d’improbables correspondants espagnols. Le lendemain, nous cueillerons les mandarines, rapidement, avant de laisser Lucie Ceccaldi à ses secrets.

Entretien : Richard Gaitet et Sébastien Broquet

L’Innocente (Scali)

Le samedi 5 septembre 2015, Ed Stourton a réalisé un portrait de Michel Houellebecq pour la BBC Radio 4 et m’a interviewé au sujet de cette rencontre avec Lucie Ceccaldi. A écouter ici :

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