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Ce fugace moment où John Lydon inventa le post punk

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1978 : John Lydon à la croisée des chemins (photo © Pierre Benain)

John Lydon s’offre une belle semaine parisienne : concert au Trianon ce soir avec PIL qui publie un nouvel album, et ce jeudi la galerie Stardust organise une petite sauterie pour le décrochage de l’exposition des photographies de Pierre Benain lui étant consacrées. No future mais yes, présent.

Quand j’entre dans la pièce abritant la galerie Stardust, au numéro 19 de la rue Notre Dame de Lazareth, l’exiguïté du lieu me surprend de prime abord. Espace consacré principalement à la photographie musicale, la galerie s’attachait durant ce mois de septembre à présenter le travail de Pierre Benain, dont c’est la première exposition.

(photo © Galerie Stardust)

Une expo punk, c’est comme une chanson des Ramones : courte, mais intense (photo © Galerie Stardust)

Pierre Benain est l’homme qui organisa les deux seuls concerts des Sex Pistols en France, les 3 et 5 septembre 1976, au Châlet du Lac dans le bois de Vincennes, qui fêtait alors la réouverture du lieu désigné par Philippe Starck. Photographe, il est également celui qui shoota la mythique image de Sid Vicious tenant un couteau sous la gorge de Nancy Spungen, cliché qui fit le tour du monde (et la une du Daily Mirror) lorsque la jeune punk fut assassinée d’un coup de couteau à l’estomac, le 12 octobre 1978 au Chelsea Hotel de New-York, où elle partageait la chambre 100 avec l’ex bassiste des Pistols… Sombre histoire.

L'affiche des concerts au Chalet du Lac est aussi exposée, et en vente pour les collectionneurs.

L’affiche des concerts au Châlet du Lac est aussi exposée, et en vente pour les collectionneurs.

A la poursuite de Johnny Rotten

Quelques mois après la séparation du groupe mythique du punk rock anglais, le magazine Actuel envoya Pierre Benain interviewer Johnny Rotten, son ami depuis les deux concerts. Jean-François Bizot avait, lui aussi, suivi le chemin vers Londres quelques mois plus tôt pour prendre le pouls de la scène comme il l’avait fait à New York, et tenté de rencontrer les Pistols. En vain.

Benain lui-même galère au début, comme il le raconte dans son article que l’on peut retrouver  aujourd’hui dans l’ouvrage Underground, L’Histoire :

« Je rejoins une amie, Siobhan, le lendemain matin et le cirque du téléphone recommence. Ca finit par répondre après une douzaine d’essais infructueux.

– Allo ! John est là ? C’est Pierre Benain.

– Oui, il est là mais il ne veut pas te parler. C’est un sale égoïste. Et dire que tu es venu de Paris exprès pour le voir ! »

Celui qui est aussi chroniqueur musique pour Rock’n’Folk et cinéma pour Métal Hurlant filera direct sonner à la porte de la petite maison de trois étages achetée par le chanteur avec ses royalties, près de Chelsea. Et finira par passer, comme l’indique le titre de l’article publié alors, une semaine avec Rotten à boire de la bière « jour et nuit », discuter ; et prendre ces photographies. De ses archives, Pierre Benain a ressorti les négatifs : une trentaine de tirages issus de ces sessions ornent les murs de la galerie. C’est un peu rock’n’roll dans la disposition également, il faut pour l’un des clichés se pencher sur les cadres emballés de l’exposition précédente, ou pour l’autre se planter devant le bureau de la dame officiant en ces lieux, qui nous raconte avec un charmant accent l’amitié entre Benain et son sujet, Johnny Rotten, aka John Lydon, chanteur des Sex Pistols puis de Public Image Ltd.

L’on découvre le grand salon assez sommaire du maître des lieux, comme l’écrit Benain, toujours dans Actuel :

« Quelques affiches des Pistols punaisées au mur, une moquette jonchée de boîtes de bière vides ou pleines, une chaîne hifi imposante, quelques meubles hideux, une télévision couleur et un magnétoscope surplombé d’un crucifix qui pend de travers au mur constituent « l’ameublement » du sieur Rotten.

– Tu as une vidéo ?

– Oui, c’est tombé d’un camion si tu vois ce que je veux dire ! Tout ce qu’il y a ici est volé, en dehors de la chaîne. »

L’oeil se porte vers les clichés montrant la vie quotidienne dans ce salon, les amis de passage ou cette fameuse photo (glauque) de Sid & Nancy avec arme blanche. Mais aussi, les meilleures, celles d’un Johnny Rotten sur les toits de Londres, à la cool, bière à la main, sans pose provocante. Celles du pote, qui s’apprête à lancer Public Image Ltd (en concert à Paris au Trianon, ce mardi 6 octobre + nouvel album, le dixième : What The World Needs Now déjà dans les bacs). Et c’est peut-être là qu’apparait la petite faiblesse de cette exposition : le manque de contextualisation. Nulle trace dans la galerie des pages d’Actuel et du récit initial, passionnant, de Benain – même s’il est « tronqué » comme ce dernier l’indique sur le site de la galerie.

Underground

L’article de Pierre Benain est à lire dans les pages du livre de Jean-François Bizot, Underground, L’Histoire (éditions Actuel / Denoël) paru en 2001.

C’est dommage, car il s’agit là d’un moment crucial qui se joue pendant cette période où sont prises les photographies : les débuts de John Lydon avec son nouveau groupe, qui n’a pas encore de nom et deviendra PIL, la réaction enthousiaste de Benain à l’écoute des maquettes des trois premiers titres enregistrés en répétition sur un magnétophone deux pistes, la rancoeur de l’ancien Rotten envers Malcolm McLaren, manager honni qui par contrat bloque toute nouvelle vie musicale pour Lydon, coincé sauf à lui reverser des royalties, ce à quoi il se refuse. Benain l’écrit à l’époque : « Comprenez que ce qu’il y a sur cette bande est capital. Selon ce que produira Johnny Rotten la face du rock sera différente. »

Nous sommes alors en 1978, et le post punk est déjà sur cette bande magnétique comme sur ces photographies (pas si inédites que ça, sept des plus emblématiques clichés ayant déjà été publiés dans Actuel, celle de Sid & Nancy dans Stern et donc le Daily Mirror) : PIL naît ici presque sous nos yeux, Don Letts et les Slits se croisent… C’est un petit moment d’histoire, et de plaisir, à visiter avant jeudi.

Sébastien Broquet

Pour aller plus loin, une interview passionnante de John Lydon par Gonzaï.

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