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Jean-Paul Kauffmann : « Une mésaventure m’a privé de bordeaux pendant plus de trois années »

Jean-Paul Kauffmann (photo © John Foley / éd. Fayard)

Jean-Paul Kauffmann (photo © John Foley / éd. Fayard)

Folio, dans sa collection Voyage, vient de sortir un n°22 qui comblera sans doute plus les amateurs de vin que ceux de lointaines contrées : ce Voyage à Bordeaux, suivi de Voyage en Champagne conte en effet les découvertes de ces deux vignobles par le journaliste et auteur Jean-Paul Kauffmann. Attardons-nous sur le premier, et je vous laisse découvrir la tout aussi réjouissante virée au pays des bulles par vous-même. Ne déflorons pas tout.

Kauffmann

Pur plaisir

Jean-Paul Kauffmann. Un nom qui résonne au loin, pour la mémoire d’un quarantenaire : durant trois longues années, ce patronyme était de ceux cités au JT chaque soir de mon adolescence, et dont la photo s’affichait à l’écran : « Nous ne les oublions pas ». Jean-Paul Kauffmann est l’un des premiers journalistes enlevés en reportage, avant que cet acte ne devienne une déplorable habitude chez de cupides djihadistes de tous poils (selon Reporters sans Frontières, 38 journalistes enlevés en 2012, 87 durant l’année 2013). 

Le grand reporter de L’Evénement du Jeudi a lui été kidnappé le 22 mai 1985, et libéré le 4 mai 1988 par le Hezbollah qui a initié cette pratique lucrative pendant la guerre au Liban, au milieu des années 80. La précision biographique est d’importance, ces deux textes ayant été rédigés et publiés en 1989 et 1990, juste après son retour de captivité, en édition hors commerce à l’intention du notariat français. Voyage à Bordeaux est un texte de souvenirs, sans notes, contant un amour pour le bordeaux mais aussi un retour à la réalité, parmi les vivants : « Une mésaventure m’a privé de bordeaux pendant plus de trois années. Mon premier verre de vin rouge après cette longue abstinence fut un Figeac 1975. Je crois que je m’en souviendrais jusqu’à ma mort. »

L’ancien élève de l’ESJ de Lille raconte sa découverte du vin et dépeint un monde un peu perdu, issu de la première moitié des années 80, avant son départ vers le Liban, quand celui qui était rédacteur en chef de L’Amateur de Bordeaux parcourait le vignoble pendant ses week-ends, en marge de son emploi au Matin de Paris. Un récit de promeneur érudit, qui contemple les terres autant qu’il en goûte les fruits, racontant le pays autant que le vin et glisse parfois quelques lignes de portrait d’un vigneron – trop peu, on aimerait tellement qu’il s’étende plus encore sur ses « personnages »  tel Jacques des Ligneris, avec la verve qui est la sienne. Mais ce sont des souvenirs, plusieurs années après les visites… Un voeu exaucé cependant quelques pages plus loin en ce qui concerne Henri Dubosc, le dissident du Médoc : son portrait a enrichi les pages de L’Amateur de Bordeaux n°44, en 1994, et cet article est ajouté à cette édition. Bonheur. 

D’Hemingway à Michel Rolland

Pour le reste, Côtes de Bourg, Côtes de Blaye, Médoc, Saint-Emilion : rien n’échappe à son palais de moins en moins novice, de plus en plus sûr de lui. « Un conseil : ne vous laissez jamais impressionner par la science de vos voisins. Soyez vous-même. Tant mieux si l’on peut communiquer à autrui ses sensations. »

Où l’on apprend au fil des pages que Hemingway a baptisé sa petite-fille Margaux en l’honneur du célèbre Château dont il raffolait, et que la dite fille visita le château en question une première fois en compagnie de l’auteur. Une anecdote savoureuse parmi quelques autres, comme celle contant comment l’ancien stagiaire du quotidien Sud-Ouest est devenu membre de facto de la Commanderie du Bontemps. Page 62, à la toute fin du chapitre consacré à Pomerol,  apparaît un personnage omniprésent aujourd’hui dans le monde du vin : le propriétaire du Bon Pasteur, Michel Rolland, la « nouvelle star » écrit Kauffmann. On pense à cet oenologue désormais incontournable quand l’auteur cite Bruno Pats, ancien maître du Cos d’Estournel : « Le progrès oenologique est parfois vécu comme une compétition sportive où des « cuvées de concours » sont préparées pour des marathons gustatifs comme des athlètes pour les jeux Olympiques. » 

Jonathan Nossiter, qui a aussi beaucoup filmé Rolland, n’a rien inventé : Kauffmann écrivait déjà en 1989 que « faire du vin peut être aussi un acte de résistance ». Même s’il parlait là de la résistance du vignoble à l’envahissement urbain de Bordeaux, à la construction de pavillons de banlieue empiétant sur les domaines, et pas encore de vin naturel.

La postface, rédigée en 2011 par celui qui est également fondateur de la revue L’Amateur de Cigare replace le texte dans son époque, et le situe en regard du vécu de l’auteur qui s’autorise même un ou deux mea-culpa avec l’âge. On y apprend que les viticulteurs solidaires avaient amené à la mairie de Bordeaux une bouteille de leur cru, pour constituer une sorte de « cave de la libération » en attendant son éventuel retour… Ironie mordante : 1985 est l’année de son enlèvement mais aussi un excellent cru pour le bordelais, ne peut s’empêcher de remarquer Kauffmann, qui a pu les déguster quelques mois après son retour. 

Lui aussi pointe la dérive du fonctionnement présent, la cupidité et l’envolée hors de toute réalité des prix des grands crus contemporains, les coupant de leurs premiers défenseurs : « Il n’est jamais sain que la flamme cesse d’être entretenue par les amateurs du pays producteur. »

A l’opposé, un autre bonus toujours extrait de L’Amateur de Bordeaux donne Rendez-vous au Domaine de la Solitude, où les religieuses du monastère ont prié pendant sa détention et le convient après sa libération. Génial texte de 1989 également où l’auteur parle de sa délivrance, de la Bible amenée par ses geôliers qui lui a « sauvé la vie », où il échange sur l’enfermement avec les religieuses : expérience commune même si choisie par les unes et subie par l’autre. 

« A vingt ans, on s’intéresse davantage à la robe des filles qu’à celle du vin. Le goût du vin naît plus tard, comme souvent celui de l’opéra, des fleurs, de la nature, de l’art. Le vin serait-il un plaisir d’homme mûr ? Non, mais c’est un attrait naturel lorsqu’on a un peu vécu et mesuré le monde qui nous entoure. » Kauffmann a vécu et mesuré le monde plus qu’il ne l’aurait souhaité. C’est d’autant plus significatif qu’il décida alors de signer son retour à l’aune de ce récit consacré au vin, breuvage qui fut sans aucun doute un lien essentiel pour renouer avec les humains.

Sébastien Broquet

Voyage à Bordeaux, suivi de Voyage en Champagne, de Jean-Paul Kauffmann (Folio Voyage n°22 – 7€40)

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