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Jako Maron, l’électro marron de La Réunion

Jako Maron

Jako Maron (photo © DR)

Dans une île où la club culture n’arrive pas à s’imposer, quelques francs tireurs explorent les musiques électroniques de traverse. Comme Jako Maron, anachronique chercheur de beats décalés, ou Do Pagaal, duo poético-digital vu au Printemps de Bourges.

(Article paru dans Trax Magazine, en novembre 2010)

Déjà, le nom. Jako Maron. Les marrons sont les esclaves s’étant enfuis dans les Hauts de l’île, partis pour trouver une liberté sans concession. Tout un symbole pour un jeune créole grandi au son du séga, la musique populaire locale, passé par le hip hop et le reggae, et aujourd’hui chantre d’une electronica fortement teintée du feeling local.

Jako Maron est l’homme qui s’inspire des sons de Warp Records pour transposer le maloya, la musique traditionnelle issue des esclaves, dans l’ère digitale comme l’illustre son dernier album, Saint-Extension :

Jako Maron« Ce n’est pas un titre d’album choisi au hasard. C’est l’extension électronique du folklore de la musique réunionnaise. Je voulais que ça interpelle. Ce titre reflète ma personnalité : Extension, c’est l’informatique car je compose avec ordinateur. Et Saint, car les villes réunionnaises commencent souvent ainsi : Saint-Paul, Saint-Leu… C’est aussi une allusion au saint endémique, Saint-Expédit. En tant qu’ancien chrétien, c’est aussi ma culture. J’aime en jouer. Saint-Extension, c’est une entité réunionnaise de plus ! » explique-t-il dans le salon de sa petite maison de Saint-Denis, à quelques mètres de son home studio.

Saint-Extension, sorti sur l’île en novembre 2009, se prépare à une vie métropolitaine dans quelques semaines. C’est le premier album de musique électronique réunionnaise. D’autres comme Zong avaient ouvert la voie, en version métissée ou fusionnée. Quelques autoproduits ont circulé aussi, confidentiellement, comme Zorteil.

Jako reprend : « J’ai réfléchi à cet album vers 2008. Mais je n’étais pas satisfait, certains sons ressemblaient trop à du Massive Attack. Ce n’est pas ça, être artiste. Je me suis alors creusé la tête pour arriver à ce qui donne Saint-Extension : de la musique électronique, sur une structure séga ou maloya. Le point commun, c’est la répétition, la transe. A un concert de Danyel Waro (chantre du maloya reconnu dans le monde entier), je ressens l’appel du roulèr, ce son qui te tient et t’emmène. Ce pied de la musique électronique est dans le maloya, une musique minimale, sans instrument mélodique. Il est là, le groove. Mon ordinateur, c’est comme si quelqu’un jouait du roulèr, l’instrument de base du maloya. Sauf qu’il tape sur une TR 808 : le roulèr a changé de religion. »

D’Automat à Giorno

Le concept prend forme par la grâce d’une rencontre, celle d’Automat, DJ parisien émigré sous les tropiques, féru d’électro stylée qui a réalisé et arrangé l’album. « Il aimait mon son, on s’est retrouvé le premier soir en studio, ça a donné le remixe de Danyel Waro qui est sur l’album : Po Mwin Maloya Dub. On a pris la voix, tout découpé et retravaillé. Ses machines, sa TR 606, ça rappelle Kraftwerk, Art of Noise que j’adorais à l’époque. Automat m’a ramené à ça, m’a initié à ces sons purs, à la valeur de l’analogique. Il m’amène la cohérence. »

Danyel Waro a écouté le morceau, donné son aval. « C’est quelqu’un de très gentil. J’étais intimidé, même si ce n’était pas la première fois que je le croisais. Il sait que je fais ça avec respect. Il accepte notre travail, même s’il n’a pas été subjugué. Ca reste très différent de son univers. »

Sur l’album, se dénichent trois morceaux vocaux : celui avec Waro, un autre avec Stefan Heart de Kitting, un poète mauricien, et un sommet du disque, fruit d’une rencontre pour le moins inattendue avec John Giorno, compagnon beat des Burroughs et autres Jack Kerouac. Jako s’explique : « Un groupe de poètes réunionnais a fait venir Giorno de New York. Je ne connaissais pas plus que ça, mais je suis allé voir car je m’intéressais aux beatnicks. Il a 72 ans, la pêche comme pas possible, il dit ses textes et c’est… trop fort. Il est passé chez moi, à la maison. J’ai branché un micro, je lui ai demandé un texte sur les arbres. Pas de problème, j’ai The Bad Tree m’a-t-il répondu. Et c’est parti, pendant de longues minutes… Sans papier, sans répétition. Sans écouter la musique. Il a interprété son texte généreusement pour moi. Et en a fait un autre, The Death of William Burroughs. C’est resté dans le studio quelques mois… Et j’ai entendu un jour le CD de rééditions de la famille Gado. Ils chantent des romances locales. C’est un texte sur la mort d’un de leurs proches, juste accompagné d’un bobre, un instrument traditionnel. Même si je n’utilise plus de sample, je me suis dit que c’était le bon mix : le texte sur Burroughs a collé direct. Les deux morceaux parlent de mort, se croisent. Je suis très fier de ce titre. Comme de celui de Waro, qui lui parle de l’amour du maloya et de La Réunion. »

Un amour partagé par Jako Maron, qui propulse ce rythme ternaire chargé de sens et d’Histoire dans une nouvelle ère.

Sébastien Broquet

A écouter : Jako Maron, Saint-Extension (Bi-Pole)

Do Pagaal, duo mutant

Automat, dj parisien reconnu, habitué du Rex, s’est installé à La Réunion où son univers s’est ouvert : « J’arrive de Drexciya, d’Aphex Twin. Une bulle électro. Bosser avec Jako Maron, ce mec marqué par le maloya, le séga, ça m’a influencé. C’est un vrai échange de cultures entre nous. Une opportunité jamais saisie avant. J’ai eu envie de sortir de l’électro pure et dure. » Ce qu’il a fait quelque mois plus tard, en rencontrant Niko Raghoonauth, poète venu de l’île sœur, Maurice.

« Niko a entendu parler de moi suite à mon travail avec Jako. Ce créole mauricien voulait monter un projet mêlant électro et slam. Radiohead, Massive Attack et Saul Williams sont nos points de connexion. » Le groupe, vite lancé, se nomme Do Pagaal – deux fous, en hindi. Quelques dates à La Réunion, une sélection au dernier Printemps de Bourges : beau début d’aventure.

Comme pour d’autres jeunes pousses qui triturent les sons et métissent les influences : autre duo doué, Atomic Scale Association joue au revival Future Sound of London, et bosse avec des MC’s sud-africains et Christine Salem, réputée chanteuse de maloya. Le phénomène Psychorigid, lui, piste le dubstep et la drum&bass pour les assaisonner à sa sauce kanyar, soit racaille en créole… Toute une scène embryonnaire qui ne demande qu’à s’exporter.

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