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Hector Obalk envoie la télé au musée

Hector Obalk tournant son film Ingres, érotique (photo © DR)

Historien de l’art et critique, Hector Obalk est aussi auteur de documentaires épatants, empruntant à l’univers des séries pour mieux conter l’art, comme l’illustre Grand’Art diffusée sur Arte. Retour sur cet article paru à l’automne 2001 : Hector Obalk à qui j’avais laissé un message plus tôt dans la journée me rappelle au mitan de la nuit, alors que je sortais d’une soirée au Batofar et m’étais calé à l’arrière d’un taxi, en route pour ma maison d’Alfortville. « Tu peux venir maintenant ? » Il est 2h du matin, changement de programme : direction Saint-Ouen.

(Article paru dans Novamag en octobre 2001)

Saint-Ouen, trois heures du matin. Sur le petit écran défilent les images de l’exposition Dubuffet au Centre Pompidou. Hector Obalk observe, commente. Explique. Et cherche l’angle qui va lui permettre d’aborder le sujet. Chaque tableau est détaillé, Hector s’attarde sur ses préférés. Comme lors des quatre minutes de télévision où cet homme de 43 ans nous donne l’illusion d’être calé nous aussi en art, réussi à nous rendre plus cultivés à chaque chapitre. A la télévision, aujourd’hui, c’est rare. Très rare.

Le Manège de Belleville, peinture de François Boisrond (1996)

Le Manège de Belleville, peinture de François Boisrond (1996)

Obalk, le téléspectateur lambda l’a découvert sur Canal Plus, au sein de Nulle Part Ailleurs, où il émerveillait de son érudite virtuosité sémantique un Thierry Dugeon parfois dépassé par les événements. Au cœur de la vitrine Vivendi, ce passionné de mythologie grecque réussit à inciter le public à se bouger pour des expositions, à bouder le rôle du passif placide. Sans utiliser de procédé de vulgarisation, mais en fin pédagogue sachant manier une structure narrative forte pour intéresser. Son but : donner envie de regarder les tableaux, de les aimer, mais avec goût. Il fait abstraction des histoires de dates, se concentre sur l’aspect esthétique, refuse le rôle d’historien d’art pour mieux endosser celui de critique. Pas d’interview, de notion de prix. Rien ou presque sur la vie de l’artiste. Convaincre, sans aligner les références.

Méthode ? L’histoire, avec un petit h. Obalk n’a en fait rien d’un journaliste qui cherche un angle, mais tout d’un romancier, d’un scénariste qui structure un récit solide, évite les transitions faciles (obstiné, il retourne filmer un tableau s’il le faut), intègre la notion très importante à ses yeux de suspens, dès la première image, avant de développer une intrigue dont découle une conclusion forte : celle qui laisse Dugeon et les téléspectateurs bouche bée. On vit les expositions, et on brûle d’envie de foncer rencontrer les seuls personnages de ses récits, ces tableaux et sculptures devant lesquels on pourra rester des heures… Comme Obalk, qui se rend au Louvre de manière hebdomadaire, court les expositions et va jusqu’à en organiser (à l’automne 2000, avec Didier Senin, cet éternel étudiant lance à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts l’exposition Ce sont les pommes qui ont changé, présentant entre autres des œuvres de François Boisrond que Obalk affectionne particulièrement – lire Boisrond, sérieux, décontracté, aux éditions Marval, 1987. Idée directrice : la réalité a changé, la peinture aussi).

andy-warhol-n-est-pas-un-grand-artiste-9782081370555_0Hector Obalk est un être à part. Dans le monde de la télévision d’autant plus : il continue à travailler dans l’indépendance la plus totale, produisant, montant ses court-métrages seul, la nuit, chez lui, dans son antre. Un univers loin de l’agitation des proches puces : Obalk est ordonné. Ses étagères sont rangées, ses idées encore plus. En constante ébullition intellectuelle, il avoue être souvent perturbé par l’impression de ne pas avoir assez travaillé. Enumérant ses multiples projets en cours, il bourre sa pipe de tabac avant d’allumer un ordinateur. Un air d’opéra se glisse au cœur du silence environnant, Hector plonge dans une base de donnée chargée. Des tableaux défilent sur l’écran, tous accompagnés d’une fiche précise, détaillant histoire et circonstances attenantes. Et des notes, mots-clés divers permettent de relier entre eux différentes œuvres selon des critères parfois inattendus… Là apparaissent des idées, des liens qu’Obalk ensuite étudie avec la ténacité de l’autodidacte.

C’est bien un professeur qui brancha l’œil du jeune garçon, à onze ans, lors de cours de dessin tous les lundis matin de 8 à 9 heures, mais la suite de l’apprentissage sera autonome. Jusqu’à la rédaction précoce de plusieurs articles, et la publication d’un premier livre, Les Mouvements de Mode Expliqués aux Parents, avec Alain Soral et Alexandre Pasche, en 1984. Obalk se penche sur le graphisme et la typographie, qui lui permettent de réaliser entièrement ses livres. Et publie en 1990 Andy Warhol n’est pas un grand artiste, essai au style proche de ses chroniques télé, où il démontre que Warhol n’est pas un grand peintre, mais un grand affichiste. Un essai en forme de pavé dans la mare artistico-contemporaine, qui couvre un temps le trublion d’ostracisme. Celui-ci s’en explique dans la préface de la récente réédition de l’opus, affirmant que ses articles lui sont soudainement refusés, ses conférences parfois huées. Les soutiens se comptent sur les doigts des deux mains. Parmi eux, Frédéric Taddéï, qui sera à l’origine de la vie cathodique d’Obalk. Et Pierre Carles, le réalisateur de Pas vu, pas pris.

Un film ayant déclenché une vive polémique, semblable dans son fonctionnement à celle ayant entouré Andy Warhol n’est pas un grand artiste. Qui fut alimentée par les propos d’un collaborateur de Pierre Carles, celui là-même qui interviewait dans le film Charles Villeneuve, dénonçant ensuite en ami des pratiques semblables à celles vilipendées dans le film : ce collaborateur, c’était Hector Obalk.

Hors Hector préfère les différences aux similitudes, les explorant jusqu’à l’aube pour nourrir ses essais… Parmi ses sujets de réflexion actuels, l’évolution des comportements et des valeurs entre la gauche et la droite depuis la Révolution, ou les antagonismes entre les pudiques sentimentaux et les pudiques du champ sexuel. Et Obalk se fait fort de mener au bout ses projets, d’aller au cœur de ses sujets. Comme pour Marcel Duchamp, qu’il a étudié assidûment durant plus de sept ans, et dont il compte publier bientôt « les écrits complets ». Avant, vous l’aurez peut-être vu sur scène : on lui a proposé de donner ses chroniques TV en one man show. Ca s’appelerait Conférence. Il hésite encore.

Sébastien Broquet

A lire :

Hector Obalk, Andy Warhol n’est pas un grand artiste (Champs-Flammarion)

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