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Groove is on the heart

Bizot, white groove (photo © DR)

Bizot, white groove
(photo © DR)

« C’est quoi le groove ? Moi, je sais pas. » m’a dit l’un de mes nombreux chefs. C’est vrai : chaque dimanche, au sein du Quotidien de La Réunion, cette chronique explore la planète par sa face groove, sans l’expliquer… De l’argot blues à Madonna, en passant par James Brown et Deee Lite, voici l’étymologie et la musicologie du groove.

(Cet article est paru dans Le Quotidien de La Réunion le dimanche 12 avril 2009)

Madonna, into the groove

Madonna, into the groove

Madonna en a fait un hit, Into the Groove : impossible de ne pas le connaître. C’était en 1985, et depuis le mot groove est définitivement entré dans le langage courant. Comme dans les années 80 on disait « ça boume ? » en croisant un dalon, certains de nos jours s’essayent au « ça groove ? ».
A Berlin comme à Paris, des revues s’appelle Groove ; et les titres de chansons ou noms de groupes, de fêtes n’en finissent plus de sampler ce mot dans tous les sens.

Remontons aux sources. Comme bien souvent, ce genre d’expression vient directement de l’argot black américain et s’est popularisé via les blues singers et les musiciens de jazz. Les branchés de l’époque, ayant développé un langage bien à eux, permettant de communiquer sans que les caves, souvent les Blancs par extension, ne puissent saisir le message et le point d’ironie. Dans les années 40, on ne disait pas encore branché mais hipster.
Le hipster, c’est le mec au parfum, à la cool, détendu, dans le coup. Le mot vient du wolof Hipi signifiant Ouvrir les yeux, il est l’opposé du square, le cave.
Le hipster a le groove, le saisit. Le square n’y capte strictement rien. Le square, c’est ce journaliste perdu avec son stylo dans une demeure hantée par la contre-culture à qui Bob Dylan s’adressait en 1965 dans Ballad of a Thin Man : « Quelque chose se passe, Mr Jones, et vous ne savez pas ce que c’est. »

Le groove est orgasme

Dee Lite : groove is on the heart

Dee Lite : groove is on the heart

Car le groove, c’est dans le cœur qu’on le trouve. Deee Lite l’affirme dans son irrésistible Groove is on the heart, samplant la basse de Bring Down the Birds de Herbie Hancock. Le groove, on le ressent, on ne l’explique pas ; mais on va quand même essayer.
Le groove, donc, est de prime abord Noir. Groove vient du blues. In the groove, littéralement, c’est être dans le sillon, dans la rainure. Et du sillon du disque, suivre le rythme… Enfin, pas tout à fait au début. Car dans un glissement subtil, au début des années 30, le groove évoque le plaisir promis à l’homme par la femme. Rock me in the groove chantait ainsi Sweet Georgia Brown en 1941. Au point d’être parfois un synonyme de vagin.
Little Caesar, en 1952, clamait lui : « Baby move me, groove me, oh little girl you sure you look fine ». Résumé : excite-moi, fais-moi jouir. Le groove, dès le début, est orgasme.

Norman Mailer théorise le Nègre Blanc

Norman Mailer théorise le Nègre Blanc

Mais certains Blancs s’emparent vite des termes de l’argot black, fascinés par cette autre american way of life, comme l’explique Norman Mailer dans son ouvrage Le Nègre Blanc paru en 1957. L’auteur montre comment une frange hédoniste de la jeunesse américaine blanche, proche de l’existentialisme cher à Sartre, se cherche une nouvelle piste dans la culture du peuple Noir, qui « par sa musique, a donné une voie à la spécificité de son existence, à sa colère, mais aussi aux innombrables variations de la joie, de la luxure, de la langueur, du grognement, de la crampe et du pincement, du cri et du désespoir de l’orgasme. »

Avec ce pas de côté chez les visages pâles, l’expression prend le sens musical qu’on lui connaît aujourd’hui. Sans pour autant perdre la notion de plaisir : James Brown en 1966 chante encore Ain’t that a groove. Le mot devient synonyme de toutes les approbations hipster, symbolisant toujours le très positif : super, dans le coup, classe. En musique, le groove devient cet état indéfinissable d’exaltation atteint par certains morceaux particulièrement swing. Le jazz s’est approprié le terme, les longues sessions d’improvisation atteignent leur paroxysme quand « ça groove ». Deux sections rythmiques peuvent bien jouer le même titre, le même beat : l’une groovera et pas l’autre. Sly & Robbie, ça groove. Phil Collins, jamais. Le groove est irrésistible, pousse les gens sur le dancefloor… C’est un feeling, une connexion, un état second. Presque une drogue.

One Nation Under A Groove

C’est encore une dynamique, une sensation, « une compréhension du flot et de la texture rythmique » écrit le musicologue Richard Middleton en 1999, l’un des premiers à s’être penché sur ce terme utilisé depuis des années entre musiciens. Progressivement, tous les styles de musique s’approprient le terme.

Kevin Saunderson (photo © DR)

Kevin Saunderson
(photo © DR)

On parle de métal groove, de rare groove, d’un rock qui groove…  La techno aussi : à Détroit, Kevin Saunderson explora le concept en version électronique, enregistrant des titres comme The Groove that Won’t Stop. Symbolique de l’esprit rave party : le groove ne doit jamais s’arrêter, en tout cas certainement pas avant le lever du soleil, et l’extase doit être continue. Car tant que le groove est là, les soucis sont absents. Le groupe disco Indeep l’a si bien exprimé : Last Night a DJ Saved my Life. Rappelez-vous les paroles rappées à la fin du morceau… « Hey Listen up to your local DJ, You better hear what he’s got to say, there’s not a problem that I can fix, cause I can do it in the mix. »

James Brown

James Brown

Sans aucun doute, les deux plus ardents défenseurs de la cause sont George Clinton, qui avec Funkadelic enregistra One Nation under a Groove : un véritable slogan de campagne, inspiré du Pledge of Allegiance, le serment récité par les écoliers américains… La philosophie de ce disque est claire : faire danser les gens, ouvrir les esprits, les rendre heureux.

George Clinton : one nation under a groove

George Clinton : one nation under a groove

Et James Brown… Ses albums regorgent d’allusions, lui qui créa le cadre propice à l’apparition du groove comme d’autres par la transe convient les loas. La pierre angulaire date de 1965, c’est un single enregistré entre deux concerts, sur la route, avec la bande master accélérée, où le batteur Melvin Parker assure le beat funk ultime, appuyant fort sur la one, le premier temps de la mesure. Papa’s got a brand new bag « pose comme postulat que ce qui à l’origine tenait lieu de fond sonore (la basse et les percussions) constitue l’apha et l’oméga de la musique » écrit Peter Shapiro dans son ouvrage Turn the Beat Around, à lire pour en savoir plus.

Et pour tous les squares n’ayant rien compris à cet article et rêvant d’avoir le groove, la solution existe. George Clinton, le doctor ès groove, sera en concert au Sakifo le 6 août prochain. Allez-y, et suivez bien sa prescription : « Free your ass and your mind will follow. »

Sébastien Broquet

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