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Sur la piste du groove éthiopien

Mahmoud Ahmed (photo © DR)

Mahmoud Ahmed, crooner revenu en état de grâce (photo © DR)

En Ethiopie on déniche : des voix gorgées de soul, de moites crooneries à haute teneur érotique… Un groove inaltérable, unique, torride, sur lequel viennent se greffer de rutilantes sections de cuivres… Des ballades, et de brûlantes bombes pour dancefloor… Un trésor de funk africain longtemps ignoré, alors que du Nigéria Fela fît triompher l’afrobeat, que James Brown et Georges Clinton font transpirer la planète, vive la sono mondialisée : c’est un trésor aujourd’hui découvert, et disponible.

(Article paru dans Novamag en octobre 2001)

Si le swing d’Addis Abeba nous laisse aujourd’hui baba, on le doit à un français installé en Normandie : Francis Falceto, et à son indispensable collection Ethiopiques. C’est lui qui, en 1984, dénicha Mahmoud Ahmed, le meilleur ambassadeur de cette scène éthio-jazz que lança le trop méconnu Mulatu Astatqe. Falceto officiait alors au Confort Moderne, salle de spectacle de Poitiers. Un ami revenu d’Afrique lui fit écouter Ere Mela Mela, disque ramené quelques années auparavant, enregistré en 1975. Fascination immédiate. Falceto se rend sur place quelques mois plus tard. Mais tout a changé depuis longtemps – le pays est sous le joug du DERG, la dictature militaire. Et l’âge d’or du swinging Addis, quand les filles en mini jupes et les garçons en pantalons pattes d’éph’ se trémoussaient au son des multiples 45 tours qui inondaient la capitale, est bien loin…

Deux ans plus tard, Falceto fait signer Mahmoud Ahmed sur le label belge Crammed. Et les fameuses huit minutes de Ere Mela Mela laissent moites ceux qui les entendent, en particulier les auditeurs de Nova, radio sur laquelle le titre tourne en boucle (il vient de faire son retour sur la playlist de Nova, tendez l’oreille). En mai 1991, chute de la dictature de Mengitsu, sous la pression des guérillas du Tigré et de l’Erythrée (qui acquiert son indépendance deux ans plus tard). Démocratie : enfin, les artistes éthiopiens peuvent sortir du pays. Mahmoud Ahmed est de ceux-là.

Né en 1942 dans le Mercato, le perpétuel marché mouvementé des quartiers d’Addis, Ahmed se contente au préalable de chanter avec ses copains, gagnant sa vie comme cireur de chaussures… Les petits jobs l’amènent à l’Arizona, club où les stars du pays viennent régulièrement se produire. Un jour, il remplace un chanteur absent en dernière minute, se fait remarquer. Intègre l’orchestre de la garde impériale, jusqu’en 1974. Son charisme sur scène, ses paroles entièrement consacrées à l’amour, limite mielleuses, et son sens du groove définitif font de lui une star. Au pays. Inévitablement, ses prestations déclenchent l’eskista, cette frénétique danse du torse et des épaules qui envahit les assistances conquises, mais fait aussi office de parade amoureuse…

Seulement, à force de ne jouer que dans des halls d’hôtel, de se prévenir de la dictature, les shows de Mahmoud Ahmed ont perdu en intensité, et il se voit désormais affublé du sobriquet de Frash Addash, le ravaleur de matelas… Archétype du chanteur éthiopien classique, il a traversé les époques et les régimes pour aujourd’hui se présenter en crooner vieillissant, donnant des versions consensuelles de ces sucrées chansons à destination de la diaspora éthiopienne. (NDLR : Ces dernières années, Mahmoud Ahmed a fait un retour remarqué sur les scènes mondiales et a retrouvé tout son groove)

Les disques de Mahmoud Ahmed, eux, n’ont pas pris une ride : checkez donc les récentes rééditions au sein de la collection Ethiopiques, les volumes six et sept lui sont consacrés. Ils sont indispensables. Après, vous pourrez goûter en connaisseur les autres volumes, recelant de nombreuses perles de différentes époques. On avouera une préférence pour les volumes quatre, Ethio-jazz & Musique Instrumentale 1969-1974, et huit, Swinging Addis. Un tour complet de cette collection, axée majoritairement autour des enregistrements du label Ahma records, le premier à avoir osé braver le monopole culturel du Négus, permet de s’initier aux multiples musiques de l’Ethiopie, dévoilant un jeu d’influences particulier – plus volontiers piochées dans l’Arabie voisine que dans les sonorités latino-américaines.

Procurez-vous aussi le volume deux, consacré aux Azmaris urbains des nineties. Ces troubadours, proches des griots mandingues, ont retrouvé leur place depuis la chute de la dictature. Et, toujours ancrés dans l’ambivalence popularité/répulsion (on les aime, mais on ne laisse pas sa fille se marier à un Azmari), ils continuent de hanter, invités ou non, les mariages, fêtes, et autres tedjbets, ces minuscules bistrots où l’on s’entasse et s’imbibe de tedj, l’hydromel local…

Sébastien K. Broquet

A écouter :

Collection Ethiopiques. 29 volumes parus à ce jour.

A checker aussi, deux disques publiés par la Maison de Cultures du Monde : Liturgies juives d’Ethiopie, enregistrées sur le terrain par Simha Arom en 1989. Et Ethiopie, chants d’amour, compilation datant de 1997.

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