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Le Festival au Désert, au coeur des dunes sahariennes

Festival au Désert

Derrière ces culs de chameaux, un festival (photo © S. Broquet)

L’actualité au Mali est cruelle, dure. Je garde pourtant de ce pays, parcouru rapidement pour un reportage en janvier 2003, un souvenir ému. On parlait alors de réconciliation, et au Festival au Désert, au coeur de l’Azawad, à Essakane, les ethnies conversaient, échangeaient, pardonnaient. La musique était lien, dialogue, union. Ce texte est paru à l’époque dans Novamag, et dans l’hebdo luxembourgeois D’Letzebuerger Land. Les vidéos ci-dessous proviennent en grande partie de l’excellent documentaire de Lionel Brouet consacré au festival, disponible en DVD : un achat conseillé.

Robert Plant et Ali Farka Touré

Tranquille, au coin du feu, Ali Farka Touré et Robert Plant tapent le blues (photo © DR)

Découvrir au détour d’une dune un chef Navajo en tenue d’apparat, couvert d’une coiffe de plumes style grand Ouest, chevaucher un chameau au cœur du désert malien entouré de touaregs ravis, voilà une vision assez incongrue et totalement inattendue… Ce n’est pas un mirage, pas plus que la scène de spectacle installée quelques dunes plus loin. Nous sommes à Essakane, à 80 km au Nord de Tombouctou, au Mali.

Là se tenait les six, sept et huit janvier 2003 la troisième édition du Festival du Désert. Un événement organisé à l’occidentale, se greffant sur les fêtes traditionnelles Témakannit réunissant les Touaregs. Un projet aussi fou qu’ambitieux, mis en place par quelques européens allumés, les Lo’Jo d’Angers, le festival Sfinks en Belgique, le label Apartment 22 en Angleterre, et des Touaregs emmenés par le groupe Tinariwen et l’association EFES.

Ce chef indien, c’est le père du chanteur de Black Fire, un combo composé d’indiens Navajos échappés des USA pour rencontrer ces frères de désert, les touaregs. La rencontre est surprenante. Sur scène, après une courte incantation traditionnelle, Black Fire déverse un rock hardcore pur jus, qui a plutôt à voir avec l’héritage du Black Flag d’Henry Rollins… Un peu décevant à l’oreille des européens présents en nombre dans l’assistance, mais révélateur d’un état de fait : la world music n’est pas là où on l’attend. Car Black Fire sera tout au long du séjour le nom qui reviendra dans la bouche de la plupart des jeunes maliens présents. Ce rythme binaire, cette hargne scénique, ce déluge de guitares leur sont totalement exotiques et les rendent extatiques !

Leurs parents ont écoutés autrefois nombre de ces groupes rock et pop, des Rolling Stones à Jethro Thrull, lorsque les disques 33 tours du monde entier étaient relativement facilement trouvables dans les capitales africaines. L’influence était alors réciproque entre les continents. Et un monsieur loyal de circonstance, qui pendant trois jours comblera de longs monologues enflammés le silence survenant entre les changements de groupes, le rappelle à bon escient avant l’apparition de celui qui en Occident est une star, et là-bas une curiosité : Robert Plant, l’ancien chanteur de Led Zeppelin, est aussi invité de ce festival. En compagnie de Justin Adams, guitariste ayant enregistré avec Sinead O’Connor et Jah Wobble, également producteur de Lo’Jo…

Pas une incongruité du tout puisque dès Led Zeppelin l’interprète de Stairway to heaven parcourait les chemins de traverse, visitant l’Inde d’un inspiré Kashmir. Et il enregistra des années plus tard en compagnie du compère Jimmy Page un étonnant No Quarter avec les Gnawas Marocains. Son show au Mali sera court, électrisant lui aussi la jeunesse malienne un brin frustrée par seulement vingt minutes de spectacle terminées sur l’incandescent classique Whole Lotta Love.

Mais pour Plant l’essentiel était ces trois jours d’échanges et de rencontres au cœur du désert, symbolisées par une longue jam impromptue au coin du feu, en compagnie de Ali Farka Touré (voir la photo tout en haut de ce post…). Le même Ali que l’on retrouvera le lendemain soir, toujours autour d’un feu, en patriarche serein et épanoui, conversant avec une Oumou Sangaré survoltée… Visiblement, les ondes traversant ce festival sont extrêmement positives, et ce ne sont pas les nombreux scorpions sortant du sable à la nuit tombée qui semblent pouvoir perturber l’événement (malgré cinq festivaliers piqués et vite soignés, tout de même…). Le bluesman révélé au monde entier par sa collaboration avec Ry Cooder (Talking Timbuktu, en 1994, sur World Circuit) est venu en voisin, lui qui est cultivateur à Niafunké, sur les rives du fleuve Niger : sur la carte de visite qu’il nous remet est inscrit « artiste cultivateur »…

Le guitariste adulé par John Lee Hooker affirme très bien pouvoir se passer de la musique, et enregistrer des disques plus pour financer l’achat de pompes afin d’irriguer ses 350 hectares plantés d’agrumes et de manguiers. Lui qui fit partie de Ganda Khoy, organisation de l’ethnie Songhaï qui fut en conflit avec les Tamasheks (l’ethnie touareg majoritairement présente à Essakane) se fait aujourd’hui chantre de la réconciliation. Et le concert qu’il donna en clôture du festival fût un moment inoubliable, instant de pureté absolue illustrant les propos que Dénis Péan, fondateur de Lo’Jo, nous tenait sous une tente traditionnelle (en fait, une toile fixée sur un bâton central, ouverte aux vents…) atténuant à peine la chaleur de plomb :

« La musique raconte l’aventure, elle raconte notre histoire. Depuis des millénaires, elle l’a toujours fait : les musiciens racontent l’Histoire du monde. De leur monde, de celui qu’ils ont côtoyés. C’est dans la continuité de l’histoire de la musique. »

La poursuite du récit de Denis laisse imaginer ce qu’est l’entité Lo’Jo, son fonctionnement se jouant du hasard des rencontres tel un Brian Eno et son jeu de cartes décidant de ses orientations musicales. De perpétuelles jonctions qui ont amenés ce groupe d’Angers à faire le tour du monde avec le festival itinérant WOMAD de Peter Gabriel. Ou au cœur du désert, partie prenante de ce Festival au Désert aussi symbolisé dans ces propos :

« Plus que tout, Lo’Jo s’intéresse. Ce qui nous a amené ici, c’est une histoire avec des circonstances qui nous dépassent, des rencontres qui ont fait leur chemin. Ca a commencé quand une fille nous a appelé, Iliana, parce qu’une de ses amies nous avait vu jouer à Nantes. Elle nous a fait venir à Bamako, au Festival du Théâtre des Réalités d’Adama Traoré. On avait toujours eu un intérêt naturel pour l’Afrique. On a financé ce voyage, joué à ce festival qui porte bien son nom. Nous étions une réalité de plus, bonne à faire partager. Et on a commencé à rencontrer des gens, différents musiciens dont certains ont inspirés Richard (le violoniste) puisqu’il a adopté la kora, qui est l’instrument propre aux griots mandingues. Yamina (l’une des deux sœurs Nid El Mourid, qui assurent le chant) a découvert le n’goni, en écoutant des gens en jouer. Ils nous ont ouvert le champs vers les différentes ethnies que comporte le Mali. Il y a des liens forts par la langue, puisque la plupart des peuples maliens parlent le français. Une façon de s’exprimer proche de Lo’Jo aussi, par la métaphore, par beaucoup d’imagerie… Une manière de manier la langue tout à fait originale, pas toujours académique, mais tellement judicieuse parfois… Et on a rencontré ces touaregs, Foy Foy (le guitariste de Tinariwen), Dinah et les autres. Dans une cour à Bamako, on était en train de répéter. On a partagé quelques idées autour du thé, on a écouté pour la première fois cette musique caractéristique du style touareg, que l’on a entendu très souvent ensuite avec le groupe Tinariwen, porteur d’une certaine façon de faire cette musique apprise et composée pendant la rébellion dans les camps de réfugiés en Lybie, notamment à l’occasion des veillées. C’est un tissu humain qui s’est développé, avec l’énergie simple et naturelle de communication entre nous tous. »

Cette histoire, Tinariwen aussi en est au cœur. Ce groupe Touareg, le plus connu au Mali et en dehors des frontières (mais le concept de frontière est bien vague pour les Touaregs), fut créé en 1982 dans les camps de réfugiés en Lybie, ouverts par le colonel Kadhafi qui espérait enrôler de nouveaux guerriers… Ce groupe est aujourd’hui l’un des plus fervents représentants de la culture Tamasheck, inventeurs d’une musique diablement funky dénommée Tishoumaren. Une adaptation de la musique traditionnelle qu’ils ne pouvaient alors pas jouer : trop difficile de réunir les trente musiciens nécessaires. Tinariwen introduisit alors la guitare électrique sous l’influence de Lennon, Marley ou Dylan…

Leurs cassettes firent office de téléphone, de lien sonore entre les rebelles. Elles furent censurées au Mali comme en Algérie. Car ces chansons de combat servirent de bande son à une rébellion qui atteint son paroxysme lors de la première moitié des années 90, suite au massacre de touaregs au Niger. Il faut dire que ce peuple possède une réputation de fiers guerriers. On pu en avoir la preuve dès l’ouverture du festival assurée par des groupes traditionnels, Awza et Haira Arby, qui entonnèrent des chants de combat réveillant l’ardeur des combattants : l’agitation immédiate se déclencha au sein de la nombreuse assistance Touareg, pour beaucoup chevauchant leurs chameaux face à la scène, le sabre à la taille… Impressionnante entrée en matière ! Plus tard, on s’aperçu que des militaires maliens étaient présents aussi sur le site, le pistolet à la taille. On se surpris un instant à souhaiter que l’adage voulant que la musique adoucisse les mœurs ne soit pas mis en défaut…

Depuis la réconciliation, les thèmes des chansons de Tinariwen ont évolués, eux aussi, vers la réconciliation, l’amour. Une évolution qui doit beaucoup aux femmes, au sein de cette société matriarcale dont la tradition veut que les hommes, et non les femmes, se voilent le visage en présence d’étrangers… Le groupe Tartit fut partie prenante de la marche vers la paix. Cette communauté de neufs musiciennes et musiciens emmené-e-s par Fadimata Wallet Oumar, aka Disco, et le griot Amanou Issa, est née au cours des années 90, et s’est « établie » vers Tombouctou. Leurs chants engagés et concernés créent le frisson parmi l’assistance…

Disco a fondé une association pour venir en aide aux femmes touaregs. La chanson qui donne son titre à leur album, Ichichila, est un appel à la lutte contre le sous-développement, la famine, la sécheresse. Un état de fait qui touche de plein fouet tout le Mali, l’un des plus pauvres pays du monde, et plus particulièrement le Nord. Passé Mopti, une fracture s’opère et l’on saisit de plein fouet la misère.

Un dénuement dénoncé par la jeune scène rap malienne, en plein essor dans la foulée de la capitale du hip hop africain, Dakar. L’oreille collée au transistor diffusant RFI, à l’écoute des sons produits par les idoles que sont Assassin, NTM et surtout IAM. Incarnée à Essakane par Faskaw’s, un duo venu de Gao dont la performance scénique reste brouillonne mais dont la cassette Mali, le Nord pleure est emplie de promesses. Marrant de voir deux jeunes rappeurs prendre les mêmes poses que leurs confrères occidentaux sous un ciel bleu, au milieu du sable. Le caractère profondément urbain de ce son venu des ghettos du Bronx est percuté de plein fouet par l’environnement naturel du Nord malien. Et face à une telle pauvreté, au point que mêmes les piles du transistor sont rares et chères, comment faire pour se procurer un sampleur, une boite à rythmes, une platine vinyle ? Impossible, et le rappeur malien fait avec les moyens du bord, comme le chauffeur du bus qui tombe traditionnellement en panne, comme tous… Il improvise.

Faskaws ont donc demandé à Baba Salah et son groupe, eux aussi de Gao, de leur composer leurs beats, ce qui leur confère leur originalité palpable, et finalement toute leur richesse… Le rap malien devrait bientôt s’aventurer par chez nous, le terreau est fertile à la rime rebelle !

Baba Salah aussi joue à Essakane, comme celle dont il est le guitariste, Oumou Sangaré, l’une des grandes voix de Mali au même titre que Nahawa Doumbia. Elle donna un concert en demi teinte, indigne de son immense talent, perturbée par des problèmes de son.

Baba s’affranchit dès qu’il le peut de sa tutelle, et développe un son mêlant guitare électrique et instruments traditionnels, telle la calebasse et le djembé. Ce virtuose qui offrit sur scène quelques attitudes de guitar-hero n’ayant pas grand-chose à envier à Jimmy Page fut l’une des grandes révélations du festival, puisqu’il faut bien jouer à ce petit jeu du qui découvre qui… Sa pop mandingue devrait faire des émules, et n’a pas besoin d’un Damon Albarn pour gagner en crédibilité. Le chanteur de Blur n’était pas à Essakane, mais a bien compris l’intérêt grandissant que porte l’Europe à la musique malienne, enregistrant son dernier opus à Bamako.

Quelque part, un hippopotame prend son bain matinal dans le fleuve Niger, sous l’oeil du chanteur de Led Zeppelin (photo © S. Broquet)

Dans la foulée d’un Mory Kanté, auteur du tube planétaire Yéké yéké, d’autres devraient bientôt percer. Mais l’intérêt est aussi qu’un retour sur place s’opère, dans la lignée de ce Festival du Désert amené à devenir autonome, dégagé du tuteur européen. Certains l’ont bien compris, à l’instar d’Ali Farka Touré le cultivateur, ou de Salif Keita retourné à Bamako fonder un studio et un label, Wanda Records. Et propriétaire de la sono qui répandit les décibels au creux des dunes d’Essakane.

C’est aussi le cas de l’écrivain Yambo Ouologuem, auteur de l’indispensable Devoir de violence, retourné développer l’éducation à Mopti, et du cinéaste Cheick Oumar Cissoko, réalisateur de l’acclamé La Génèse et aujourd’hui ministre de la culture du Mali. Cheick Oumar Cissoko était présent à Essakane, et a assisté à l’ensemble des festivités. C’était la première fois. Sans escorte démesurée, comme ce fut le cas lors de la première édition du festival, où son prédécesseur fit un rapide passage cérémonial pour l’ouverture. Mais là, c’était la première fois qu’un ministre visitait cette partie désertique du Nord malien… L’espoir est en marche ?

Sébastien Broquet

A écouter :

Tinariwen, The radio Tisdas sessions (World Village)

Tartit, Ichichila (Network Medien)

Lo’Jo, L’une des siens (Emma / Universal)

Ali Farka Touré, Niafunké (World Circuit)

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