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Faites du spore !

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Au pays d’Alice (photo © DR)

La psilocybine induit « une extension de l’esprit ». Ce principe actif contenu dans les champignons hallucinogènes, interdit de consommation et de vente, potentiellement dangereux, produit une augmentation de l’activité cérébrale dans les zones du cerveau concernées par la pensée émotionnelle, le cortex cingulaire et l’hippocampe. Ce sont des chercheurs de l’University College de Londres qui l’écrivent : l’étude est parue dans le Journal of the Royal Society, le 29 octobre dernier et montre que les effets de la psilocybine dans le cerveau sont proches du rêve et dopent les réseaux de neurones. L’occasion de ressortir un papier gonzo paru il y a dix ans.

(Texte paru dans Novamag en mai 2004)

Un appartement parisien du 20ème arrondissement. Dans chaque pièce, des allumés. Partout. Vautrés dans la baignoire ou affairés dans la cuisine, pour une explosion des sens et une agitation sans cesse renouvelée. Près de huit heures du matin, le jour s’est levé : aucun parmi cette quarantaine d’hurluberlus n’a dormi. After furieusement animé. Je n’arrive pas à saisir d’où vient cet affolement, ces crises de fous rires. Pourquoi j’ai l’impression de revivre quinze fois la même scène, vautré dans un fauteuil. Irréel. Mais pourquoi suis-je soudain en robe moulante et pas très seyante, la cuisse mordue par une apprentie idole junglist ?

Pas moyen de se souvenir… J’ai bien bu de la vodka, fumé deux lattes sur un joint. Certainement pas ce qui justifie les couleurs tournoyantes, ni l’impression soudaine et furtive de légèreté qui me saisit. Encore moins ce plafond mouvant, signe caractéristique de la montée hallucinogène. Montée…

Remontée de LSD ? Quelques années que je n’en ai point pris : un acide a changé ma vie, pas eu besoin de cumuler. J’avais voyagé sévère dans les arcanes de mon cœur et de mon âme… Brutal revirement des routes à suivre, soudain, des portes à ouvrir. La seule fois où je me suis replongé dans l’acide, c’était pour un concert en Belgique des Residents ; près de quatre ans après, fuck : un de ces fameux flashbacks de LSD viendrait perturber l’hiver en after ?

Je réalise soudain… Les champignons. J’avais zappé ! C’est la psilocybine qui s’est répandue en moi. Je me souviens de tout subitement : ce visage dreadlocké et souriant qui fait le tour des avachis pour proposer une tisane aux champis… Réponse positive, évidemment. Mais largement oubliée quand la dite tisane est apparue fumante à portée de main. Le bien qu’elle a fait, cette chaude infusion dans le froid de février ! Et les deux tasses suivantes englouties, encore une autre sans doute. Merde, j’avais oublié les champignons ! Tous ou presque, nous en avions bu de cette tisane hallucinogène. Partage en vrille obligé. Les psilos sont aujourd’hui partout, des fêtes branchées jusqu’au fin fond de la campagne française. En 1994, le groupe rennais Billy Ze Kick en avait même fait un tube, Mangez-moi, Mangez-moi sifflotait la mélodie… Leur consommation s’est banalisée. On se fait des soirées champis au coin du feu, comme dans les raves. Des DJ’s en prennent avant de jouer, des jeunes femmes filent à la plage avec leur tisane. C’est peu onéreux, et de la cueillette jusqu’au trip, tout le processus peut se faire entre amis.

Le problème, avec le magic mushroom, c’est aussi qu’il y a mille façons d’en ingurgiter sans s’en apercevoir. Un thé, donc. Mais méfiez-vous aussi des classiques omelettes… Il y a d’autres méthodes : un ami en fait son miel. Au sens propre. Il se balade avec son petit pot de miel dans lequel ont macéré les champis, une petite cuillère, et hop ni vu ni connu.

Chamans et champignons

Au Mexique, on en trouve la trace au 13ème siècle. Les Mazatèques utilisent le teonanacatl, littéralement la chair de Dieu, afin de soigner, obtenir des visions sur l’avenir et régler les différents problèmes de la vie quotidienne. Le champignon magique ne devait être utilisé que pour améliorer la vie humaine, partagé entre le guérisseur et son patient. Les Mayas s’en seraient aussi servis. Sur tous les continents où des pratiques chamaniques étaient en vigueur, le champignon merveilleux était utilisé pour sa capacité à amener des visions : Sibérie, Amérique du Sud comme du Nord, Océanie…

C’est en région Mazatèque que furent étudiés dans les années 50 et 60 les propriétés de ce champignon, en particulier par les époux Gordon et Valentina Wasson, au travers de leur apprentissage avec la guérisseuse Maria Sabina. En partant d’un champignon mexicain, Albert Hofmann en isole le principe actif en 1958, la psilocybine. Roger Heim, mycologue français et directeur du Museum des Sciences Naturelles, fit appel au spécialiste du LSD pour cette mission jusqu’ici soldée d’échecs. La psilocybine, et sa cousine la psilocine, sont des dérivés de tryptamine – comme le LSD, et sont les agents actifs du champignon hallucinogène, ceux qui influent sur le système nerveux central, provoquant des métamorphoses des perceptions, de la vision, comme de l’audition et des autres sens. Vous n’avez jamais rêvé de faire l’amour avec une sirène ?

Bientôt, dans la foulée du culte psychédélique lors des sixties occidentales, on vit certaines régions du Mexique prises d’assaut… Aldous Huxley s’était penché sur les champignons, étudia les effets de la psilocybine. Le pape du LSD et psychologue Timothy Leary, pour ses études sur la personnalité, a lancé une campagne d’administration de psilocybine auprès de 175 patients à l’université d’Harvard. La moitié d’entre eux déclarèrent avoir « été durablement enrichis ». En 1963, l’université mis fin aux travaux mais le nombre d’adeptes était désormais exponentiel. Durant cette mode psychédélique qui dura jusqu’au punk, la consommation du champignon fut dépourvue du caractère sacré qui le caractérisait à l’origine, devenue simple défonce ludique.

Terence McKenna en 1999 (photo © Hanna Jon)

Terence McKenna en 1999 (photo © Hanna Jon)

Sans guide spirituel, les possibilités de vision du champignon ne sont pas exploitées dans nos contrées. On en reste dans la consommation occidentale à une envie de partir, quitter pendant quelques heures la rigidité de l’esprit et multiplier les fous rires. « Le langage est une activité extatique de signification. Lorsque l’on est intoxiqué par les champignons, la fluidité, l’aisance, la capacité d’expression dont on est capable sont telles que l’on est surpris par les mots qui proviennent du contact de l’intention d’articulation avec le sujet de l’expérience. La spontanéité que les champignons libèrent n’est pas seulement perceptuelle, mais également linguistique. Pour le chamane, c’est comme si l’existence poussait en lui. » écrit Henry Munn dans Le Champignon du Langage, en 1973 (Oxford University Press). Tout un potentiel étudié par Terence McKenna, lequel n’hésite pas à affirmer que les champignons hallucinogènes, et pas seulement le psilo, ont joué un rôle primordial dans l’évolution de l’humanité : « Les plantes hallucinogènes ont pu servir de catalyseurs pour tout ce qui nous différencie des autres primates, sauf peut-être la perte des poils. Toutes les fonctions mentales que nous associons à l’humanité, y compris le souvenir, la projection imaginaire, le langage, la dénomination, la parole magique, la danse, et un certain sens du religieux, peuvent provenir de l’interaction avec les plantes hallucinogènes. Notre société, beaucoup plus que d’autres, trouvera cette théorie difficilement acceptable, parce que nous avons fait de l’extase obtenue pharmacologiquement, un tabou. La sexualité est un tabou pour la même raison ; ces choses sont consciemment ou inconsciemment rattachées aux mystères de notre provenance et de notre développement. »

C’est le chant du psilo

Psilocybe semilanceata (photo © DimiVeBE)

Psilocybe semilanceata en liberté (photo © DimiVeBE)

A travers le monde, cent-vingt-huit espèces ont été à ce jour recensées, de Cuba à la France. Le plus répandu chez nous est le psilocybe semilanceata. Pour le dénicher, simple : il pousse sur les collines et montagnes, à proximité des bouses de vache, indispensables à son biotope. Dans certaines régions particulièrement productives, comme les monts du Pilat ou l’Auvergne, les estafettes de gendarmerie surveillent l’automne venu les chemins d’accès aux champs pourvoyeurs… Comme pour la route des raves, suivez les gyrophares !

Le psilo n’est en général pas recensé dans les guides du ramasseur de champignons, un oubli sans doute. Décrivons-le : il possède un stipe (le pied) long, entre cinq et dix centimètres, fin et élastique, et un petit chapeau façon tétine, foncé et lisse. Son nom, psilocybe, découle du grec : psilo pour chauve, et cybe pour tête. Un gramme de champignons contient environ 10 mg de psilocybine.

Si vous refoulez toute idée d’un trip à la campagne, voyant poindre l’ennui, d’autres solutions s’offrent à vous, comme Azarius, boutique en ligne. On peut commander chez eux le psilo cubensis, le fameux mexicain nommé aussi San Isidoro. 15€ les cinquante grammes, non livré en France. Pas plus que les philosopher’s stone, petites truffes découvertes en 1977 en Floride et préférées par certains adeptes pour leur goût plus agréable et la douceur de leur action (100 grammes pour 80€). Il est possible de les cultiver soi même, pourvu que l’on se procure les spores. Une seringue de spores de cubensis du Cambodge est vendue 10€, c’est une espèce réputée facile à cultiver et rapide à produire.

Les effets du champignon durent en général entre quatre et huit heures. Il se mange frais ou sec, et assaisonné comme on le sent (voir plus haut). Séchés, certains le fument… Pour s’envoler, il faut en consommer entre 2 g et 4 g, mais les proportions varient selon les espèces : ça correspond à une dose de vingt champignons. A prendre si possible l’estomac vide, en buvant beaucoup de jus de fruits, et entouré de personnes connues. Des amis.

Reste pour les aventuriers une autre option. Depuis toujours, on nous a appris que l’amanite tue-mouche était dangereuse. Elle est diabolisée, l’amanita muscania… Si, vous savez : ce champignon aux couleurs attirantes à chapeau rouge et points blancs. En fait, il s’agit de l’un de plus anciens hallucinogènes connus. L’amanite ne contient pas de psilocybine : sa substance active est le muscimol. Et la partie la plus efficace, c’est bel et bien cette peau rouge et blanche, même si l’ensemble du champignon en est pourvue. Elle pousse sous les chênes, et surtout les sapins. L’amanita muscania, très dangereuse, est à manier avec précaution, à consommer séchée. Elle ne réserve jamais les mêmes surprises, pouvant s’avérer avec une même dose vierge d’effets ou fort puissante. Ceux qui préfèrent les cuvées exotiques en trouveront sur le net : la russe de 2003 est à 20€ les vingt grammes, celle fort réputée d’Afrique du Sud 2003 à 35€ les 20 grammes.

Pour éviter les mauvaises surprises, le plus sage serait de se rendre dans les régions historiquement liées au champignon merveilleux et de suivre l’initiation d’un chaman – au Mexique, par exemple. Ne pas se contenter de les avaler à pleine bouchées pour colorer nos nuits agitées. Et si McKenna dit vrai, faire alors avancer notre société ? On peut rêver.

Sébastien Broquet

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