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78 RPM Selector : La Caravane de l’étrange

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78 RPM Selector : un voyage dans le temps sidérant d’actualité et d’authenticité (photo © Zoé Forget)

Sorti de l’imagination de Rosita Warlock et Mr Djub en 2008, le 78 RPM Selector révolutionne le mixe à rebours : saut temporel au début du 20ème siècle, ambiance troupe de freaks itinérants et back 2 back sur 78 tours d’époque. Une aventure décalée, urbaine et totalement actuelle, transformée depuis la première publication de cet article en Compagnie Hey!.

(Un article paru dans Trax Magazine n°143, daté de mars 2011)

Si le 78 RPM Selector fascine aujourd’hui les amateurs d’une certaine forme de cabaret incongru, de spectacle décalé et cultivé, de mix pas commun, c’est sans doute par la grâce des mythiques américains The Residents. Ces musiciens sans visage, précurseurs de l’art multimédia, refusant la plupart des propositions formulées par des festivals, ont accepté celle des Transmusicales de Rennes en 2008. Avec une condition : n’être point précédé sur scène par des fâcheux. Après quelques tentatives infructueuses, Jean-Louis Brossard, le directeur du festival, proposa alors le tout frais concept du 78 RPM Selector.

Emballement des Residents, et début de l’histoire pour ce qui n’était au départ qu’un trip entre amis : Mr Djub et Rosita Warlock n’existaient pas encore, mais Anne & Julien, oui. Journalistes reconnus, spécialistes des cultures alternatives, la paire trimballait son gramophone dans quelques fêtes d’appartements pour partager ses dernières trouvailles, des pépites dénichées en 78 tours.

Ce samedi 6 décembre 2008 en début de soirée, Rosita Warlock et Mr Djub ouvrent pour les Residents. Et le 78 RPM Selector prend une nouvelle ampleur, devenant progressivement un spectacle à part entière, initiant tout un univers fabuleux et référencé.

« Au départ, c’était juste pour le plaisir de réécouter du 78 tours sur du matériel d’origine » explique Mr Djub. « C’était tellement bien, on a décidé de le partager différemment. Maintenant, on joue sur trois gramophones, essentiellement de la musique des années 20, 30, 40 et 50, sur un répertoire allant du blues à la musique ethnique, en passant par le jazz, un peu de musique parlée, des bruitages, jusqu’à l’indus d’une certaine manière, mais toujours en 78 tours. Telle est notre palette, avec l’idée de recréer une caravane de freaks façon début du 20ème siècle. Une caravane de l’étrange, autour de la musique. D’où l’intervention d’un danseur : c’était une référence obligatoire à l’époque ; et Ezra, parce que pour nous le beatboxing est né avec les Mills Brothers. Un jour, ils ont perdu tous leurs instruments avant de partir en tournée et ont recréé par la voix tout ce qui était instruments à vents, percussions. »

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Ezra, alias Kid Odji, est le beatboxer. Un personnage incarnant l’énergie de la rue, celle qui refuse les lois des conventions et dont la liberté n’est pas monnayable. Il profite de la vie, traîne dans tous les endroits où jazz et blues sont rois. (Illustration © lara*bu)

Ezra, donc. Beatboxer renommé, actif depuis une dizaine d’année, il a accompagné la chanteuse Camille en tournée, monté ses propres projets, partagé la scène avec Bauchklang, Higelin ou Kid Koala. Avant de rejoindre le 78 RPM courant 2009, sous l’identité de Kid Odji : « J’ai toujours été addict de rencontres et d’échanges musicaux » explique-t-il ; « c’est ce qui m’a amené dans 78 RPM, avec tout ce concept des gramos. Anne, Julien et Yannick sont des gens à part de tout ce que je connaissais jusque-là, et j’ai aussi pris une bonne claque culturelle sur toute cette musique qui était écoutée avant ! Je n’ai pas douté une seule seconde que ce soit jouable, d’intégrer le beatboxing. Mais il faut s’adapter techniquement, le rythme bouge, il n’y avait pas la même rigueur qu’aujourd’hui, ça vivait ainsi. »

Djub reprend le fil du récit, sensible au contexte historique : « Le beatboxing dans 78 RPM Selector est logique. Quand les gens avaient du mal à payer leur loyer dans les années 20 et 30, ils organisaient des rent parties. » Ces fêtes d’appartement étaient très prisées, et permettaient à l’organisateur de payer son loyer en vendant boissons et nourriture.

« Les convives se réunissaient dans une pièce soit avec une formation classique de jazz, soit avec plusieurs gramophones jouant le même disque au même moment avec des volumes extrêmement forts. Le problème des 78 tours, c’est qu’il y a peu de basses. Il fallait donc apporter cette basse et une puissante rythmique. Des gens venus des arts vocaux, qui savaient reproduire le bruit du bourdon par exemple, remplaçaient alors la contrebasse. Rien n’est illogique dans la façon dont on crée les choses : on s’appuie sur une histoire urbaine, qui est moderne car on ne joue que des musiques populaires correspondant au son de la rue à l’époque. Mais il y a une démarche de réappropriation de ces musiques aujourd’hui, on récupère ce patrimoine et on le dépoussière. »

Reste le choix des machines. Un 78 tours, ça ne se lit pas sur un Ipod… Ceux utilisés sur scène datent de 1912 et 1917. « On a fait un vrai choix artistique pour ces mécaniques-là. » raconte Rosita Warlock. « C’est assez extraordinaire de penser que l’on a pu fabriquer des mécaniques aussi autonomes, qui puissent gérer le son n’importe où et n’importe quand, sans électricité. C’était important pour nous de ne pas électrifier le son pour garder le grain, de juste l’amplifier. Au niveau de la gestion sur scène, c’est tout un barda car il faut changer les aiguilles à chaque disque, le sillon s’abîme à chaque passage, évidemment il faut remonter la mécanique avec une manivelle à chaque fois… On a appris sur le tas à les choisir, car dans les années 70, il y a eu une fabrication de duplicatas : il faut avoir un peu l’œil pour ne pas les acheter, ceux-là. On cherche des gramophones fabriqués entre 1910 et 1930, maximum ; si possible avec des moteurs allemands ou suisses, car ils sont plus costauds. Le charme de ces mécaniques est que toute la fabrication est artisanale. On peut trouver du matériel de la même année et la même marque, mais dont le design ou la forme diffère. Ce qui donne un charme supplémentaire à l’objet. »

Live, cette caravane s’avère époustouflante et attise la curiosité des spectateurs du festival Kaloo Bang, à La Réunion en septembre 2010, qui se sont laissés porter à une heure tardive vers le club où le 78 RPM Selector se produit (à voir dans l’émission Opikopi en cliquant ici). Intriguant autant les jeunes rappeurs sidérés par l’aisance vocale de Kid Odji, que l’élu à la Culture de la ville. La performance corporelle d’Olaf Odgari ajoute évidemment au mystère et à la sensation d’étrange, tout droit sortie de chez Tod Browning. Les décors, conçus par Mr Djub, comme les costumes et l’ambiance générale évoquent « les bouges afro-américains du début du 20ème comme les Hobos de la grande crise US de 1929 » : un voyage dans le temps sidérant d’actualité et d’authenticité.

Sébastien Broquet

Et pour un bonus en musique, retrouvez ici le cinq majeur du 78 RPM Selector.

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