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Il faut sauver la librairie Delamain

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Entre Nicolas Sarkozy et le Qatar, une même passion : les coffres-forts (Illustration © DR)

Sans jamais être vraiment parti, l’homme a signé son retour hier d’une magistrale manière : un simple post Facebook, se jouant des usages pour annoncer sa candidature à la présidence de l’UMP, ce parti empêtré dans les affaires, et voici faite l’annonce-euphémisme claironnant le réel objectif : la présidence de la République en 2017.

Le rival, ravi de ce retour, avait anticipé lors de sa conférence de presse soigneusement mise en scène la veille – ah, ces ministres alignés sur le côté, symbolisant le retour dans le rang derrière le chef. François Hollande s’est du coup enfin décidé au cours de cet exercice à attaquer l’héritage laissé par le précédent quinquennat. Car si l’amateurisme a prévalu au sein des gouvernements Ayrault et Valls, au grand dam des fonctionnaires du palais désarçonnés par si peu de préparation au pouvoir, il n’en reste pas moins que le legs Sarkozy était lourd, très lourd à porter. Un fardeau qu’il faudra déjà solder avant de pouvoir entamer une autre politique. Caisses vides, fonction présidentielle dépréciée, affairisme à petit profit personnel, fonctionnement clanique, volonté de diviser la société pour mieux régner : la pente va être longue à remonter.

Certains défauts de la présidence Hollande découlent directement de cette pratique présidentielle sarkozyenne, lui qui veut s’inscrire en faux depuis son anaphore. Président normal, refus d’exploiter à son profit les renseignements au risque de ne même pas être au courant de la sortie du livre de son ex-compagne : autant de façons de faire qui le desservent mais qui font sens en miroir du quinquennat précédent. Le retour de M. Sarkozy va arranger Hollande : il retrouve son double maléfique, et par là-même son adversaire direct, celui par lequel sa propre posture peut exister. Il retrouve quelqu’un contre qui s’appuyer, et non plus un vide qui se dérobe.

Parmi ce legs encombrant laissé par l’ex, son tropisme qatari n’est pas l’un des moindres. L’opération portes ouvertes initiée par Nicolas Sarkozy au profit du Qatar est même devenu très irritante. Que le club du Paris Saint-Germain, dont il est fervent supporter, soit légué à l’Emirat, qu’un tapis rouge soit déroulé à BeIn Sport, qu’une partie du parc immobilier parisien et méditerranéen soit offert sur un plateau aux milliards engrangés par le pétrole, que le Qatar soit laissé libre de faire son prosélytisme dans les banlieues parisiennes (cf. Gilles Kepel, Quatre-vingt-treize), soit. Mais certaines méthodes affichées ces derniers jours au mépris de l’histoire des lieux achetés ne sont pas acceptables. C’est le site Actualitté qui a révélé l’information : la plus ancienne des librairies parisiennes est en danger par la faute du fonds d’investissements qatari Constellation Hotels Holding, propriétaire de l’immeuble.

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Ceci est une espèce menacée (photo © librairie Delamain)

Explication : l’historique librairie Delamain est la dernière du quartier du Louvre. Ouverte en 1700 (oui, 1700), elle trouvait alors refuge sous les arcades de la Comédie-Française, avant de s’installer de l’autre côté de la rue, en 1906, au n°155 de la rue Saint-Honoré, dans ce 1er arrondissement où se trouvent toujours aujourd’hui les rayons abritant 25.000 ouvrages, de la dernière nouveauté à des recueils plus anciens au rayon bibliophile qu’affectionne Jean-Louis Debré, président du Conseil constitutionnel. Si les menaces qui pèsent sur ce lieu historique dérangent autant, c’est que cette librairie est devenue au fil du temps un symbole et que l’épée de Damoclès pesant au-dessus de son loyer démultiplie ce symbole : est-ce qu’un fonds d’investissement peut débarquer en France et expulser une librairie vieille de quelques siècles, pour la remplacer par quelques magasins de souvenirs supplémentaires, ou un magasin de luxe ?

Les faits : ce fonds a racheté le pâté de maison, et possède là l’Hôtel du Louvre, la brasserie attenante, les magasins de souvenirs sous les arcades… S’il est domicilié au Luxembourg, ce fonds est à 100% nourri par des investissements qataris. L’hôtel Martinez à Cannes, le Palais de la Méditerranée à Nice lui appartiennent également. Et ce nouvel acquéreur des lieux entend bien retirer le maximum de jus de son investissement, à commencer par celui que peut produire cette surface de 90 m2 où se tient fièrement la librairie Delamain : une renégociation du bail est envisagée après réhabilitation des bâtiments, avec un doublement du loyer qui passerait ainsi à 150.000 euros. Ce qui signifierait une mort quasi certaine pour Delamain.

La ministre de la Culture, Fleur Pellerin, est passée en voisine assurer les employés de son soutien. Le Centre National du Livre se montre vigilant. Constellation Hotels Holding, qui a confirmé les travaux pour rénover l’Hôtel du Louvre, a tenu à rassurer face à la levée de boucliers concernant la librairie : « Des discussions amiables sont en cours sur des bases tenant compte des dispositions légales applicables, de la situation des locaux mais également de l’activité spécifique de sa locataire comme de l’ancienneté de son occupation des lieux » est-il écrit dans Le Parisien du mercredi 17 septembre.

Une pétition est en ligne pour tenter l’impossible, car il ne fait que peu de doute que les bons sentiments affichés cette semaine ne sont que de façade et qu’à moyen terme, le fonds reviendra à la charge, peu concerné qu’il est par l’idée de patrimoine ou de l’importance d’une librairie dans ce quartier. En attendant, l’on peut encore se rendre à la librairie Delamain pour afficher son soutien, et repartir avec un livre dans la poche. Au hasard, on vous conseille une enquête de Christian Chesnot et Georges Malbrunot : Qatar, les dessous du coffre-fort.

Sébastien Broquet

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