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Ces somnambules qui nous dirigent

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Il va pourtant bien falloir ouvrir les yeux un jour (photo © DR)

Il est un livre dont on a beaucoup parlé, ces derniers temps. Un livre important, éclairant sous une nouvelle lueur l’actualité de ces dernières semaines. Un livre qui a beaucoup été discuté, contredit parfois, approuvé souvent. Un livre qui passe de main en main chez les politiques, ces derniers jours. Chez les diplomates, aussi. Nul ne sait si le Quai d’Orsay en a fait une commande massive, mais quelques exemplaires traînent très certainement sur les bureaux de la vénérable maison. Ce n’est sans doute pas un hasard si François Hollande l’a cité et même érigé en exemple, lors de la conférence des ambassadeurs, le jeudi 28 août dans les salons de l’Elysée, en compagnie du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius.

« Ne soyons pas des somnambules qui marchons comme si le monde n’existait pas. Restons éveillés et vigilants, c’est ce que l’Histoire nous a appris. » a déclaré le président, comme le relate Le Monde dans son édition du vendredi 29 août dernier. François Hollande parlait là du livre de l’historien australien Christopher Clark, Les Somnambules (Flammarion, 2013). Un livre crucial, où l’auteur, enseignant à l’Université de Cambridge, détaille les multiples petites causes qui ont amené le premier grand conflit mondial, dédouanant de son unique responsabilité l’Allemagne de Guillaume II, empereur jusque-là couramment considéré comme le principal faiseur de guerre. Pour M. Clark, Guillaume II est surtout un dirigeant fantaisiste, immature, déconnecté de la réalité et mis soigneusement à l’écart des décisions qui comptent par ses ministres : « Leur technique principale consiste à ne pas le prendre trop au sérieux. » En France aussi, on voit que durant de longues années, les ministres se succédant à rythme rapide sont dépossédés de leur influence au profit des fonctionnaires du Quai d’Orsay, lequel évolue en quasi autarcie pendant des années : « C’est en cultivant le secret que le ministère des Affaires étrangères protège son indépendance : les informations sensibles ne sont que rarement transmises aux autres ministres, aux hommes politiques en général, voire au président de la République. » Un président de la République pas au courant de ce qui se passe dans son pays, ça ne vous rappelle rien ?

Christopher Clark a démêlé les crises des trois décennies précédent 1914, les échanges diplomatiques, les jeux de pouvoir au sein de chaque gouvernement, les personnalités des hommes de pouvoir – monarques comme petits fonctionnaires. Il a rééquilibré les jeux d’influences et posé un regard rigoureux et empli d’intelligence, d’une précision remarquable, sur la chronologie ayant précédé ce 28 juin funeste où des nationalistes Serbes, détonateurs irresponsables, ont appuyé sur la gâchette et assassiné l’Archiduc François-Ferdinand à Sarajevo. Mais les meurtres de Jean Jaurès et du premier ministre Russe Piotr Stolypine (en septembre 1911), comme la mise à l’écart de Joseph Caillaux, tous adeptes d’une solution pacifique, ont tout autant joué dans le déclenchement du conflit rendu inévitable par l’absence des hommes les plus aptes à comprendre la situation et éviter qu’elle ne dégénère.

89952821_oPourquoi tant d’intérêt aujourd’hui pour ce livre, en dehors du cercle des amateurs d’Histoire ? Parce que politiques comme observateurs relèvent de nombreuses similitudes avec la situation actuelle : les crises sont multiples, qu’elles soient économique, géopolitiques, d’identité. Les nationalismes se sont réveillés avec ardeur, comme l’illustre Poutine en Russie ou la montée des partis d’extrême droite quasi partout en Europe, la haine de l’autre se répandant avec eux.

Le monde arabe n’a rarement été aussi instable – Palestine, Syrie, Irak, Lybie, Yemen… Les démocraties occidentales sont sur les rotules, la Grèce et l’Espagne pour raisons économiques,  l’Italie et la France délabrées par un exercice du pouvoir au ras des pâquerettes où Berlusconi et Sarkozy ont privilégié les petits intérêts personnels avant celui de leurs concitoyens, dévoyant les institutions. Obama avoue lui-même face aux médias ne pas avoir de stratégie pour lutter contre l’Etat Islamique. Autant de multiples coups portés à l’équilibre géopolitique, questionnant sans cesse le sens de l’Histoire à suivre et les alliances à saisir (faut-il réhabiliter Bachar al-Assad pour lutter contre l’EI ? Permettre à l’Iran d’apposer son empreinte sur la région malgré son programme nucléaire ?).

Les meurtres sont pour l’instant des symboles : la nationalité de James Foley et Steven Sotcloff est utilisée pour défier l’Amérique ; mais ces assassinats pourraient bien finir par toucher directement des dirigeants, si les folies extrémistes se calent dans les pas des nationalistes Serbes du début du 20ème siècle. Les prémices sont là : l’ambassadeur des Etats-Unis en Lybie, Christopher Stevens, a été assassiné à Benghazi le 11 septembre 2012. Si par malheur ces jours sombres arrivent, il faudra alors souhaiter que nos dirigeants soient bien éveillés pour y répondre avec lucidité. Et ne soient pas ces somnambules tant redoutés.

En France, M. Hollande, si prompt à citer et honorer le passé, ne semble pourtant pas apte à en tirer les leçons. Bien au contraire, son début de quinquennat (il faudra bien un jour discuter aussi de cette erreur commise lors de l’abandon du septennat) semble indiquer qu’il navigue, lui aussi, à vue ; quand ses lunettes ne sont pas embrumées. Impression démultipliée en cette rentrée, entre la démission d’un secrétaire d’Etat tout juste nommé, l’image déplorable donnée sous la pluie de l’île de Sein, les règlements de compte de ses ex (compagne ou ministres : la prochaine à dégainer étant Delphine Batho, qui sort elle aussi son livre à charge, L’Insoumise, le 15 octobre).

Nul doute que les historiens du futur, ceux qui se pencheront sur notre époque, seront outillés pour raconter notre période contemporaine, qu’ils sauront aller chercher dans le livre de l’ex répudiée  ou ceux des ministres congédiées les anecdotes annonciatrices de futurs chamboulements diplomatiques ou géopolitiques que nous n’avons pas encore vécu. Qu’à l’instar de Christopher Clark, ils sauront mettre en relief les détails de la personnalité de M. Hollande, révéleront les jeux d’influences des uns et des autres, l’intimité et les aspérités, pour mieux mettre en lumière l’importance de certaines décisions présentes et futures. Si le livre de Trierweiler a une utilité, ce n’est certainement pas par le déballage actuel – pathétique et dépourvu de toute dignité – mais bel et bien comme objet d’étude dans cent ans, quand il faudra ausculter les sources les plus diverses pour expliquer la crise – de régime, d’identité, de confiance – profonde dans laquelle s’enfonce la France. On souhaite une bonne lecture au Christopher Clark de demain. Mais cette semaine, on vous incite plutôt à filer chez votre libraire lui demander un exemplaire des Somnambules. Il en sera ravi.

Sébastien Broquet

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