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Requiem for a dream, enquête sur les requins

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Recrudescence de requins bouledogue à proximité des côtes réunionnaises, attaques en série : un film de Rémy Tézier prend le temps d’ausculter la crise qui secoue l’île (photo © DR)

Comme tout ce qui touche aux requins ces derniers mois, ce film a fait grand bruit sur l’île de La Réunion. Grâce à Arte, voir en métropole Attaques de requins à La Réunion : l’enquête, fut enfin possible cette semaine : ce n’est rien de dire que ce précieux documentaire de Rémy Tézier était attendu. Déjà car le nom du réalisateur est gage de sérieux – il est l’auteur du très impressionnant Au-Delà des cimes, consacré à Catherine Destivelle, entre autres documentaires consacrés aux beautés de la planète bleue. Mais aussi car il faisait suite à une série de reportages fortement enclins au sensationnel – un numéro d’Envoyé Spécial il y a peu a ainsi fait hurler l’île. Cette fois, il s’agit d’une véritable enquête, pas d’un micro-trottoir amélioré. Une enquête en profondeur – le terme peut être entendu dans ses deux sens – et misant sur la durée : de longs mois de recherches et de suivi au plus près de l’action (cette scène saisissante où l’attaque d’un surfeur est filmée en direct, la vague colorée de rouge s’affichant à l’écran). C’est là où le temps de l’enquête rejoint celui de la science : car ce qui frappe d’emblée en visionnant ce film, c’est l’évidence. Tous ceux qui émettaient durant ces longs et tragiques mois des avis péremptoires étaient, évidemment, dans le faux. Pour une raison bien simple : le requin bouledogue, celui qui avec le requin tigre squatte les côtes de La Réunion, n’avait jamais été étudié. Jamais. Difficile de nier l’évidence : on n’émet pas un avis, bon ou mauvais, sur un inconnu.

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En 1694, requin se disait requiem (Illustration © Pierre Bouillon)

Il était donc plus que temps de le comprendre, ce requin bouledogue, et de l’étudier avec attention. Ce que les scientifiques de l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement) ont entrepris de faire dans le cadre du programme CHARC, pour le bien de tous. A commencer de ceux qui hurlent tant et crient à la condamnation et l’éradication du monstre marin. Mais en le tuant d’emblée, on ne saura jamais pourquoi il était là ! Et comment il évolue… On ne saura pas plus quand il va revenir. Car s’il est venu s’installer en masse, c’est bien qu’il y a une – ou plutôt plusieurs – raisons, et donc qu’il va revenir, nonobstant la suppression (ou prélèvement, en langage politiquement correct) de quelques spécimens. Et c’est bien là l’erreur dramatique de ceux appelant au massacre immédiat des requins, parfois avec des motifs ridicules (« stresser » le requin pour qu’il s’éloigne, sérieusement ?) : ce ne serait que repousser l’échéance. Et faire croire à l’usager moyen de la mer qu’il est désormais en sécurité, à tort. A grand tort. Rappelons que certaines sources historiques donnent le requin comme étymologiquement issu du mot requiem, « par allusion à la mort rapide qu’il provoque » écrit le Robert, précisant que l’origine exacte du mot reste inconnue mais qu’il s’agit là d’une option sérieuse. C’est en 1694 que l’on retrouve la trace précise de cette étymologie, dans le Dictionnaire des Arts et des Sciences, rédigé par Thomas Corneille, en complément du Dictionnaire de l’Académie Française, nous apprend Pierre Bouillon, collectionneur de dictionnaires de la langue française – voir la définition, à droite.

Les scientifiques de l’IRD, dont on peut admirer le travail dans ce film (parfois très risqué, comme l’illustre la gueule d’un squale passant à quelques centimètres du bras de l’un d’eux lors d’un marquage) sont particulièrement décriés sur l’île depuis la subvention accordée pour ces recherches. Accusés de voler l’argent du contribuable pour s’en mettre plein les poches (la bêtise populiste est sans limites), de cacher des informations, de ne pas trouver de solution immédiate. Mais le temps de la science n’est pas celui de l’émotion, ni celui du tourisme, ni du plaisir, ni le temps entrepreneurial. La science évolue à son propre rythme, lent et minutieux, et il faut parfois plusieurs années pour comprendre l’objet étudié. L’enquête de Remy Tézier et Laurent Bouvier le montre bien : par exemple, avec la disparition pendant plusieurs mois des deux spécimens de femelles baptisées Estelle et Fanny, omniprésentes durant les semaines d’hiver austral, qui reviennent un an après, relançant par là-même le cycle des attaques. C’est un premier coup porté aux pseudo-spécialistes : le requin bouledogue, que l’on croyait côtier, peut aussi avoir un comportement de pélagique et parcourir de longues distances.

requin_jacquette-affiche-webCe reportage, fouillé, mené par le journaliste Laurent Bouvier (mis en scène dans le film), prend le temps d’aller à la rencontre de tous – victimes bien sûr, surfeurs, pêcheurs, scientifiques mais aussi historiens pour remonter le fil : des requins, oui, il y en a toujours eu autour de l’île, et la première mention trouvée aux Archives départementales date du 19ème siècle…

Un film qui permet de comprendre la complexité de la crise, à défaut d’y trouver les réponses exactes : ses auteurs le reconnaissent, s’ils ont pu « fermer des portes » comme le diraient des enquêteurs de la police, ils n’ont pas pour autant trouvé un seul coupable. Ils ont contribué à montrer la situation telle qu’elle est réellement aujourd’hui, à prouver que les causes de la recrudescence de la présence des requins bouledogue et tigre, et par conséquent des attaques, sont multiples et non pas imputables à un seul responsable (la réserve marine, la ferme aquacole…). C’est déjà beaucoup et cette enquête mérite assurément attention, en espérant qu’elle sera prolongée d’un nouvel épisode après les conclusions de l’IRD et les premières mesures instaurées par la Préfecture (programme Cap Requin en particulier).

Google s’est récemment plaint également du requin qui serait responsable de la détérioration de ses câbles sous-marins par ses morsures, nécessitant un renforcement des gaines. Des propos d’un responsable produits de la firme, Dan Belcher, tenus le 7 août à Boston – et récemment relativisés par un autre ponte de la pieuvre numérique, qui ont agité la twittosphère. La Réunion peut se consoler de cette petite chose : pour l’instant, personne n’a accusé le requin bouledogue d’être la cause d’une rupture du câble SAFE, reliant l’île au réseau. Orange, qui prépare pour fin 2016 l’installation du Sea-Me-We 5, un nouveau câble surpuissant en fibre optique, a sans doute déjà pensé à la question et prévu des gaines en adéquation…

Sébastien Broquet

Le teaser du film :

Voici le débat, modéré par Valérie Filain, s’étant tenu sur Réunion Première :

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