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« N’ayant pas la force d’agir, ils dissertent. » (1)

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The Warriors, la guerre des gangs vue par Walter Hill en 1979 (photo extraite du film)

A l’orée d’une nouvelle manifestation – autorisée – se profilant cet après-midi (2) en soutien du peuple Palestinien, je me remémore les choses vues et entendues à celle – interdite – s’étant tenue samedi dernier, le 26 juillet, sur la place de la République.

Les accès à la place de la République ont été rapidement fermés (photo © S. Broquet)

Les accès à la place de la République ont été rapidement fermés (photo © S. Broquet)

Ces deux dernières semaines auront cristallisé en France ce qui se noue depuis plusieurs mois maintenant : la résurgence décomplexée d’idées nauséabondes (voir ainsi le défilé de Jour de colère), un radicalisme des trois religions monothéistes de plus en plus affirmé, et une sorte de guerre de territoire engagée principalement dans la capitale par ce qui s’apparente à des gangs.

Le communautaire s’est évanoui au profit du communautarisme. Le vivre-ensemble, côte à côte, s’est transformé en guerre de position où les extrémistes de tous horizons mènent la triste danse : islamistes, identitaires, ligue de défense juive… La liste ne cesse de s’allonger des groupuscules ultra-actifs sur les réseaux sociaux, présents physiquement dans les villes, cherchant de plus en plus souvent l’affrontement direct à l’occasion des divers rassemblements organisés. Nombre de ceux vus ce soir-là à République, en fin de manifestation, cherchant à imposer leur présence face aux CRS, ne se sentaient certainement que peu concernés par le sort de la bande de Gaza. Prétexte.

Entendons-nous : une guerre atroce se déroule là-bas, des crimes de guerre y sont commis par le bras armé des faucons de la droite dure israélienne, c’est une certitude et il faudra bien que la communauté internationale – l’ONU en particulier, s’y penche ; surtout quand l’une de ses écoles est attaquée à la roquette et cause la mort d’enfants dans ce qui devrait être un sanctuaire inviolable. Que la Palestine soit injustement massacrée et détruite ne fait aucun doute. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut soutenir un groupe islamiste, terroriste, en l’occurrence le Hamas, qui a pris quasi seul en charge la défense du micro territoire et gagné en crédibilité auprès de la population locale, mais aussi des populations musulmanes ailleurs dans le monde, par la faute d’une invisibilité, celle de Mahmoud Abbas. 

Guerre de l'image : toutes les interpellations sont filmées par les manifestants, eux-mêmes filmés par la police... (photo © S. Broquet)

Guerre de l’image : toutes les interpellations sont filmées par les manifestants, eux-mêmes filmés par la police… (photo © S. Broquet)

Antisémitisme, haine de l’autre se propagent ici dans le sillage de cette guerre. Dans et autour de la manifestation interdite, les propos insultants (au minimum) envers les Juifs sont monnaie courante. En fin de manifestation, un jeune rigolard comprenant que les CRS ont repris définitivement possession de la place de la République, demande à son acolyte : « Bon et la rue des Rosiers, c’est par où alors ? ». Les deux éclatent de rire, complices : c’est donc drôle d’avoir envie d’aller casser du Juif directement sur ce qui est considéré comme son « territoire communautaire ». Se rendre dans un quartier Juif pour casser du feuj, ça s’appelle un pogrom. Et quand ça arrive, ce n’est jamais bon signe pour la santé du pays.

Mais voir un drapeau djihadiste dressé sur la statue de la République, en plein après-midi, au milieu des drapeaux palestiniens et de ceux d’a peu près tous les pays du Maghreb, ce n’est pas une bonne nouvelle non plus. On passe de la fierté de l’appartenance au pays de ses parents – les drapeaux algériens sortis en nombre pendant la coupe du monde de football – à la revendication islamiste, on passe de la fierté d’une nation, au rejet de l’autre affiché de surcroit sur le symbole de la République, sensée être encore laïque. Et ne parlons pas des croix gammées dessinées sur ce même monument…

A ce titre, on peut rester circonspect face à l’attitude de certains dirigeants politiques : quid de Olivier Besancenot, venu en début de rassemblement répondre aux interviews face caméra, et disparu par la suite, laissant la place aux extrémistes ? En fin d’après-midi, c’est une prière en arabe, selon Libération, qui est prononcée au micro. Où est passée la République, quand les plus extrêmes se mettent à prier au milieu de la place, en pleine manifestation ?

Un policier en civil revêtant un tee-shirt à la gloire de l'EZLN du sous-commandant Marcos : incongru. (photo © S. Broquet)

Un policier en civil revêtant un tee-shirt à la gloire de l’EZLN du sous-commandant Marcos : incongru. (photo © S. Broquet)

En face, les extrémistes de la LDJ ne sont pas en reste. Rue de la Roquette, quelques jours plus tôt, ils ont pu montrer leur goût de la baston de rue au même titre que les autres groupuscules extrémistes. Et sur les réseaux sociaux, ils propagent la même haine viscérale de l’autre – et de la contradiction argumentée.

Confortablement calés devant leur écran d’ordinateurs, n’ayant presque plus besoin d’intervenir, les militants de la Droite Forte et des groupes identitaires d’extrême droite jettent de l’huile sur le feu en propageant tout ceci sur les réseaux sociaux, enrichis d’images truquées, laissant la panique s’installer dans les esprits de ceux qui ont peur de toute différence : le Front National se frotte les mains, juifs et musulmans se cognant dessus sous les yeux d’un gouvernement dépassé par les événements et n’agissant que trop peu, les ennemis du FN d’hier contre ceux du FN d’aujourd’hui, les abhorrés du père contre les pestiférés de la fille. Pain béni : il n’y a même plus à se baisser pour ramasser les votes, ils volent jusqu’à l’urne.

C’est une guerre des gangs d’un nouveau genre qui s’installe dans les rues de Paris, entre ces groupuscules ultra-politisés mais surtout très religieux (LDJ, islamistes, identitaires, Gaza Firm…), ce dernier point marquant une énorme différence avec les guerres de gangs et de territoires des années 80, où Zoulous, skinheads et Red Warriors s’affrontaient : aucun ne se réclamait alors d’une religion aussi ouvertement que les bandes d’aujourd’hui qui en font leur étendards respectifs.

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Le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Pierre-Henry Brandet, était présent sur les lieux et a pris le temps de longtemps s’entretenir avec les derniers manifestants (photo © S. Broquet)

Reste un autre point d’inquiétude : nombre de journalistes ont été agressés sur la place de la République ce jour-là. Un journaliste de France 2 a reçu un coup de pied (selon Le Monde), deux journalistes d’I-Télé ont été pris à partie et leur caméra cassée… Le quatrième pouvoir, garant de l’équilibre en démocratie, est vilipendé par les extrémistes de tous poils qui y voient l’ennemi et tiennent à bâillonner toute liberté d’expression et esprit d’investigation, trop dangereux pour la propagation de leurs idées nauséabondes. LDJ, islamistes extrémistes, identitaires : tous se retrouvent sur ce point et préfèrent leurs propres médias internet communautaires, adeptes de la propagande mais pas de l’information. 

Et ça marche : deux vieux messieurs tranquilles et à l’écart expliquaient tranquillement en regardant les CRS repousser les derniers casseurs : « Finalement il n’y a pas eu de casse ou presque. A part le journaliste qui était planqué dans sa voiture et qui s’est fait tabasser. Ha ha ! Mais c’est juste un journaliste, ça va ». Information non vérifiée, mais déclaration symptomatique et inquiétante.

Sébastien Broquet

(1) Citation de Jean Jaurès, in Histoire socialiste : 1789-1900.

(2) A 15h, de la place Denfert-Rochereau jusqu’aux Invalides.

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