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« Ce n’est pas sur les morts qu’il faut cracher. C’est sur les vivants. »

Sébastien Doubinsky (photo © DR)

Sébastien Doubinsky (photo © DR)

Quatorze romans publiés en France, depuis Les Vies Parallèles de Nicolaï Bakhmaltov en 1993 ; et il convient d’ajouter les ouvrages publiés au Danemark où Sébastien Doubinsky réside, et en Angleterre ; les recueils de poésie et de nouvelles, et une traduction de D. James Eldon. Auteur prolifique et discret, ce petit-fils de révolutionnaire russe est l’un des stylistes les plus doués de la France littéraire.

(Article paru dans Trublyon n°6 en décembre 2004)

Les personnages de La Comédie Urbaine évoquent plus la frustration que la rébellion. Est-ce une manière d’exprimer la facette désabusée d’un auteur qui rêve d’absolu ?

Sans frustration, la rébellion est impossible. L’acceptation béate de la vie conduit à la soumission, et nous savons ce que l’on nous a vendu avec le « bonheur ». Par contre, je ne me vois ni comme un écrivain désabusé, ni comme un écrivain qui rêve d’absolu. La liberté – et c’est bien fondamentalement de la liberté qu’il s’agit dans ce livre, comme dans tous les autres que j’ai publié – est un but matériel, un port abordable, une rive atteignable. Certes, cela ne rime pas forcément avec bonheur, mais en tout cas, dans ce roman, certainement avec rigolade. Pour être franc, pour être désabusé, cela veut dire qu’on a été abusé. Pour moi, jusque là, tout va bien…

Tu es un écrivain revendiqué anarchiste : quelles implications, quelles relations, quelles solutions cette affirmation amène ?

41RJRA57X4LPour moi, être anarchiste, c’est avant tout réfléchir aux structures du pouvoir qui se mettent en place au quotidien et comment y faire face. Ce n’est pas demander l’annulation de la dette du tiers-monde qui va faire avancer les choses, mais le respect pur et simple de l’individu sur son lieu de travail ou dans son quotidien. C’est associer les travailleurs à tous les échelons aux décisions prises par l’entreprise, et pas seulement leurs représentants « légaux ». En littérature, ça veut dire que je mets en scène des individus que je respecte, même si je me moque parfois d’eux, et qui cherchent à mettre en place, consciemment ou non,  une alternative à la vie sous cellophane qu’on tente de leur vendre.

La révolte aujourd’hui, qu’elle soit politique ou littéraire, où la trouver ?

La révolte ne se trouve pas. On la ressent, on la communique, on la partage. C’est à chacun de trouver les modalités de son action.

Tu ne t’inscris pas dans un courant littéraire / éditorial : être un auteur un brin énervé, ça implique la  solitude aujourd’hui, à l’inverse d’anciennes associations de malfaiteurs – Dada, Lettrisme ou Situationnisme ?

Tout écrivain, tout artiste est forcément seul au moment de la création. Par contre, ça ne veut pas forcément dire qu’il est isolé. Par exemple, je suis entouré d’un grand nombre d’écrivains, d’acteurs, de poètes, de musiciens, d’artistes. Nous travaillons ensemble ou séparément, mais nous nous soutenons beaucoup et nous accueillons chaque année de nouvelles têtes. Maintenant, il est vrai qu’on ne parle pas de nous dans les médias. Mais ce n’est pas pour cela – bien au contraire – que nous n’existons pas !

Sur quelles tombes est-il urgent de cracher ?

Ce n’est pas sur les morts qu’il faut cracher. C’est sur les vivants ! Allumez la télé, feuilletez les magazines nationaux et préparez votre salive.

Haïti revient tel un sample discret dans certains de tes livres… Quel est ton rapport avec  cette première république Noire ?

Par son histoire tragique, Haïti est la honte de la France. C’est aussi l’une des plus belles littératures des Caraïbes. C’est, paradoxalement, peut-être par nos anciennes colonies que nous seront culturellement sauvés. Il était normal que je rende hommage à cette terre dans mon roman. Sans Dany Laferrière, Emile Ollivier, Jean Metellus et tant d’autres, La Comédie Urbaine n’aurait pas pu se construire. Respect, admiration et solidarité, donc.

Propos recueillis par Sébastien Broquet (en 2004)

A lire : Sébastien Doubinsky, La Comédie Urbaine (Hors Commerce)

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