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The Dizzy Brains lancent le punk malgache

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The Dizzy Brains, tout juste la vingtaine, affichent la saine arrogance punk  (photo © BwongWongWong)

Plongée dans l’underground malgache, où évolue un tout jeune combo nourri aux Stooges, aux Sonics et à Jacques Dutronc : The Dizzy Brains. Riffs incendiaires, urgence rock’n’roll, aura sexuelle d’un chanteur (Eddy Andrianarisoa) à la bouche aussi lippue que Jagger, et lyrics désabusés, le cocktail est détonnant. Eruption punk sur Tananarive, dans l’un des pays les plus pauvres et corrompus du monde : la collision semble logique. Et le résultat incarné par The Dizzy Brains, sauvage. Claque. 

The Dizzy Brains ?
Le nom The Dizzy Brains est surtout inspiré par deux grands chanteurs français : Jacques Dutronc et Serge Gainsbourg. C’est en voyant une video de chacun d’eux que le déclic sur le nom nous est venu. Dutronc était un fou sur scène, son ironie se sentait tellement dans ses paroles, et côté prestation il s’en foutait carrément, il faisait ce que bon lui semblait. Pareil pour Gainsbourg. Le nom veut dire littéralement « les étourdis » : une image et surtout une attitude de groupe qui, dès qu’il s’agit de musique, n’est jamais sobre.
Concernant la création de The Dizzy Brains, l’idée vient surtout d’Eddy (le mec au micro). Etant dans les toilettes, le déclic lui est venu après avoir entendu le morceau 7h du matin de Jacqueline Taïeb diffusé par son père dans le salon. Juste comme ça, il s’est dit « je vais créer un groupe », en sortant des toilettes il a appelé son frère Mahefa (le mec à la basse) et lui a proposé l’idée. C’est là que tout a commencé.

Vous vous consacrez uniquement à la musique ?
Notre parcours ressemble à tous les groupes qui veulent percer dans la musique ici, mais peut-être avec plus de chance. Bien sûr, on a traversé des moments difficiles. On a surtout joué dans les lounge bars de la ville, payés ou pas, l’important c’était juste de se faire remarquer. Notre premier concert s’est déroulé au Guest House Itaosy durant une soirée métal. C’était un concert très chaud. Avec une prestation scénique un peu hors du commun, on a su conquérir un public assez important. Ce n’est qu’après ça que les concerts et les mini-festivals ont suivis, jusqu’à être remarqués par Alain Eid et No Comment Madagascar, qui nous ont aidé pour produire notre premier album intitulé Mola Kely, qui veut dire Petite salope.
Durant ces quatre ans, on s’est consacrés totalement à la musique, rien de parallèle jusque-là, mais en tant que citoyens malgaches on est disons forcés de faire autre chose chacun de notre côté. Chercher du boulot et essayer au moins de survivre. Ne pas trop se fier à la musique, parce qu’à Mada, surtout dès qu’il s’agit de rock, entrer dans le monde professionnel est très dur. Faut juste le considérer en tant que passion.

Un groupe de rock garage à Madagascar, ça peut paraître inattendu vu de Paris. J’avais plutôt connaissance, côté rock, d’une scène métal. Est-ce qu’il y a d’autres groupes dans la même veine que vous, ou êtes-vous isolés ?
Oui, Mada a toujours eu cette image de grosse scène metal et c’est le cas, c’est un fait. Mais de nombreux groupes comme nous existent, présents dans l’underground : les Mountain Flowers, Fishy, No Joke, Red Cherry… Isolés ? Peut-être bien, mais pas à un point où les liens avec les métalleux n’existent pas. Métalleux ou pas, nous sommes très solidaires mais le problème vient surtout des organisateurs. Eux n’ont jamais su comprendre le rock malgache, son feeling. Avec un public malgache à 80% métalleux, ils préfèrent organiser un concert de métal, qui rapportera beaucoup plus d’argent qu’un concert de rock, du coup les groupes comme nous doivent se battre seuls pour se faire remarquer.

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Iggy Malagasy (photo © Bwongwongwong)

Vos influences sont parlantes : Stooges, la compilation Nuggets, Ramones, MC5… Comment avez-vous découvert ces groupes, que représentent-ils pour vous, qui avez 20 ans aujourd’hui ?
La culture est une école, et chacun a son école. Nous avons baigné dans les vinyles 33 tours de nos paternels : les Rolling Stones, les Beatles, les Sonics, Bob Dylan, Jimi Hendrix, Stooges, Ramones, MC5, les Kinks, les Kingsmen… On ne peut plus se passer de ces groupes, parce que dès nos plus jeunes âges, on n’a eu que ces artistes aux oreilles ; et on aime ça. Après, on a commencé à se cultiver sur les groupes similaires comme les Hives, les Vines, Brian Jonestown Massacre, Dandy Warhols, Velvet Underground, Singapore Sling, Black Rebel Motorcycle Club… Pour élargir nos connaissances musicales. Ce qui nous passionne, c’est surtout le feeling et la simplicité, le fait que l’on puisse faire de la musique avec le peu que l’on a. On n’a jamais été des Mozart, on veut juste faire de la musique avec le minimum.

Le look, l’attitude, étaient aussi très importants pour ces groupes.
C’est vrai que c’est très important, mais ça ne doit pas être un truc qu’on va méditer et décider ensemble dans un groupe. Le look et l’attitude doivent venir après le feeling, donc si on n’a pas le feeling, le look et l’attitude ne voudront rien dire.

Vous refusez les excès de technique et la virtuosité instrumentale, les solos. C’est une réaction frontale à la scène jazz et jazz rock malgache, qui est jusqu’à maintenant la plus reconnue par les médias étrangers ?
Bien sûr, c’est le domaine du jazz, on ne va pas nier ça. Coté technique et virtuosité, on n’adhère pas trop dedans, on a toujours eu ce principe de : SIMPLE and WILD.

Quels sont les lieux à Madagascar qui accueillent la scène rock malgache, est-ce qu’une culture de lieux alternatifs se développe en parallèle des lieux plus officiels ?
Les lieux à Madagascar pour la scène rock sont très variés, il n’y a pas de scène précise. Les plus connus sont les lounge bars de la ville, possibles pour des cabarets (soirées club, ndlr) mais en ce qui concerne les concerts, il n’y en a pas trop. C’est très rare, même. Nous, on joue habituellement au Tana Art’s Café, mais ce serait mieux de développer le mouvement – genre avec un CBGB où ne se produiraient que des concerts punk rock.

Quand vous dites avoir besoin de faire un « petit détour » avant d’aller au studio… C’est par où ?
(Rires) Dans les bars, surtout dans les bars, le temps d’une ou deux bières avant d’aller au studio.

Les paroles de Vangy parlent de désespoir, de jeunesse désoeuvrée.
Vangy parle vraiment de la vie actuelle des jeunes malgaches comme nous, qui en ont marre. Sinon, on parle beaucoup des filles aussi, on partage notre point de vue. On se base surtout sur la vie quotidienne, ce que l’on voit dans la rue ou à la télé, notre vie à nous aussi.

Etre punk à Madagascar, c’est possible ?
Punk égale révolte, et se révolter à Mada c’est mort. D’où la création de la chanson Vangy. Le punk pour nous représente une vie où ton avenir n’est pas sûr du tout, où tu vis juste le moment présent sans penser à demain. Etre punk ne nous a jamais tenté, mais malgré nous on le vit.

L’album ?
L’album s’est fait au Miou Sonor, avec l’aide de deux potes à nous qui se nomment Miora Rabarisoa et Rybota Ramalanjaona. Ce fut une belle expérience, vu que c’est notre premier album. Il est sorti au mois de mai 2014 au Kudeta Anosy, où l’on a réalisé un concert de lancement. L’accueil n’est pas celui que l’on aurait espéré… On fait en sorte de le partager au maximum.

Vous avez aussi sorti… un livre.
Oui, l’année dernière on a sorti un livre intitulé Sur la trace des Stones. On voulait juste partager notre parcours avec les gens, parler de nos influences, de notre histoire certes assez courte mais qui en valait la peine.

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Ces gars-là reprennent aussi Les Cactus : sauvage (photo © Bwongwongwong)

Vous avez créé votre label indépendant. Par volonté de garder le contrôle sur tout votre parcours ?
En ce moment, tous les concerts de The Dizzy Brains restent dans le cadre de Gaz Online Company, un label indépendant qui fait en sorte de créer des concerts de rock et surtout de soutenir des jeunes groupes. Le but était de remettre le rock à sa place, apprendre aux gens cette culture parce qu’il faut avouer que les malgaches ont sauté vingt ans de culture rock. Beaucoup croient que le rock commence avec les Scorpions et surtout ont la flemme de rechercher ce qui s’est passé vingt ans plus tôt. D’où la création de Gaz Online Company, faire connaître aux gens cette culture perdue. Jusque-là, on ne signe pas des artistes, certes il y a des artistes qui collaborent avec nous mais ça reste très libre. S’ils veulent une scène ou faire un concert, on est là pour les aider, mais bien sûr il faut trier les groupes, voir s’ils respectent vraiment cette idéologie rock ou pas, s’il font vraiment du neuf avec du vieux des années 60 et 70…

Quelle est votre vision de la situation actuelle à Madagascar, encore bloquée pas trop de corruption et de pauvreté ?
On espère être un moyen d’ouvrir les yeux à nos contemporains, jusque-là oui ça marche mais à petits pas. La route est longue, seuls on n’y arrivera pas. Ici à Mada, dès qu’on bouge c’est égal à sortir de l’argent. Et de l’argent, les Dizzy, ils en ont pas.

Propos recueillis via email, par Sébastien Broquet

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