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Staff Benda Bilili : distorsions congolaises

Staff Benda Bilili : easy rider (photo © DR)

Staff Benda Bilili : easy rider
(photo © DR)

Une claque. Tel est l’impact asséné par l’album du Staff Benda Bilili, orchestre congolais composé de paraplégiques vivant dans la rue… Un disque déboulant pas tout à fait de nulle part : nos joues sont encore rougies par les précédents volets de la collection Congotronics, incluant Konono n°1 et le Kasaï All-Stars. Le pourvoyeur de ces galettes tradi-modernes ? Vincent Kenis, émissaire du label belge Crammed.

(Cet article est paru dans Le Quotidien de la Réunion le dimanche 28 juin 2009)

Konono n°1

Konono n°1

Au Congo, la source créative semble ne jamais devoir se tarir. Si la rumba ou le n’dombolo agitent les dancefloors depuis des décennies, en creusant, d’autres viviers se révèlent : Vincent Kenis, tête chercheuse du label belge Crammed, a ramené de Kinshasa l’essence de la collection Congotronics. Ce nom vous parle ?

Premier album de Konono n°1, en 2005.
Une bombe sonore, un OVNI dont l’impact sur les musiques africaines peut trouver comme équivalence les premières productions du Bomb Squad pour Public Enemy, pour la face hip hop, ou le punk des Sex Pistols pour la face rock.

Konono n°1

Konono n°1

Konono n°1 œuvre depuis les sixties, interprétant la musique traditionnelle du Bas-Congo, le bazombo, un son destiné à la transe et à la communication avec les ancêtres. Partis à Kinshasa, ses membres électrifient leur musique pour gagner en puissance. Et pour cela, utilisent leur inventivité et du matériel de récupération : fils de cuivre, pièces de voitures, mégaphone et autres aimants leur permettent de créer un son marqué par la distorsion, absolument unique. Profondément traditionnel et ancré dans l’urbanité, la modernité : va pour tradi-moderne.

« Les conditions environnementales de Kinshasa imposent de pousser les sonos à fond pour se faire entendre » explique Vincent Kenis, leur producteur. « Les conditions économiques interdisent d’acquérir du matériel à la hauteur… Il y a musique, à partir du moment où ces distorsions sont prises en compte dans la façon de jouer et suscitent des options créatives nouvelles. Mais la musique tradi-moderne ne se résume pas à la distorsion, ni à un son. Il y a souvent une tentative de marier différentes traditions entre elles, ce qui est très intéressant, ou de les faire se conformer au langage musical dit « international », ce qui l’est beaucoup moins. »

Le labo Crammed

Vincent Kenis en galante compagnie (photo © DR)

Vincent Kenis en galante compagnie
(photo © DR)

Vincent Kenis a découvert Konono n°1 en les entendant dans une émission de Radio France. Bernard Treuton, le réalisateur de l’émission, les avait enregistré en 1978 pour le label Ocora, déjà après avoir entendu le groupe sur la radio de Kinshasa. Kenis part à leur recherche, ce qui ne s’avère pas si simple – les Konono n°1 ont l’habitude de migrer, entre l’Angola, leurs terres natales et Kin-la-Joie, jouant ou disparaissant au gré des humeurs de la vie.
Mais Vincent Kenis est un homme tenace. A la fin des années 70, musicien, il oeuvrait au sein du génial Aksak Maboul et des cultes Tueurs de la Lune de Miel. Avant que l’Afrique ne l’appelle, qu’il se retrouve à bosser avec les rois de la rumba comme l’OK Jazz ou Papa Wemba. Il est aussi impliqué dans ce qui est considéré comme les débuts de la fusion afro / électro, l’album Noir & Blanc de Hector Zazou et Bony Bikaye en 1983 : « Zazou, il aurait pu rester encore un peu avec nous. Il jouait les flâneurs touche à tout mais c’était un grand bosseur qui avait le courage d’aller jusqu’au bout de ses lubies musicales. Je pense que l’on ne mesure pas encore tout ce qu’il nous a apporté. Je l’aimais beaucoup. » confie Vincent qui, on l’a compris, est partie prenante du génial label belge Crammed mené par Mark Hollander et Morpheus.

konono-pochetteKonono n°1 donc, est finalement pisté après quelques aléas. L’album sort en 2005 et impose le groupe au monde. C’est un bouquet de louanges et de récompenses qui s’offrent au groupe. Les rockeurs succombent, distorsion oblige. Björk les convie sur Earth Intruders, produit par Timbaland. Les fanas de sono mondiale n’en reviennent pas de tant d’originalité cachée si longtemps. Le groupe commence à tourner autour de la planète, quand les visas leur sont accordés… « On en est là parce que le Congo va mal, beaucoup de Congolais aimeraient tenter leur chance ailleurs, et l’un des seuls moyens de sortir du pays est de se faire passer pour musicien. Ce qui incite les ambassades à une suspicion exagérée. »

kasai-all-starUn Live at Couleur Café paru en 2007 illustre leur puissance scénique, mais entre temps, on s’est aperçu via la compilation Congotronics 2 : Buzz’n’Rumble from the Urb’n’Jungle que toute une scène existait autour d’eux.

Kisangi Kongo, Basokin, Masanka Sankayi. Et le Kasaï All-Stars, regroupant la crème de cette mouvance issue du Kasaï : en 2008 leur album In The 7th Moon, The Chief Turned Into a Swimming Fish and Ate The Head of his Enemy by Magic démontre que l’on tient là un nouveau chef d’œuvre et surtout un vivier encore riche de nouvelles sonorités. Sentiment conforté cette année avec l’arrivée du trop bien nommé Très Très Fort signé Staff Benda Bilili

La Revanche des Pestiférés

Staff Benda Bilili

Staff Benda Bilili

« Je les ai rencontré en 2006, par l’intermédiaire de Renaud Barret et Florent de la Tullaye, deux cinéastes français qui se trouvaient à Kinshasa en même temps que moi. Ils faisaient des films dans la rue – La Danse de Jupiter, qui présente la musique de Kinshasa – et j’enregistrais des disques dans la rue – Konono N°1 et le Kasaï Allstars – ça nous a rapproché. Staff Benda Bilili s’est formé autour de Ricky et Coco, qui se sont rencontrés alors qu’ils utilisaient leurs tricycles pour faire de l’import-export entre Kinshasa et Brazzaville. »

Les handicapés étaient dispensés de taxes et du coup saisissaient cette occasion pour faire du commerce entre les deux rives du fleuve Congo… Le duo a trouvé d’autres musiciens dans la rue, comme Roger, un gamin ayant fabriqué son satongué, une petite guitare improbable à une corde, à partir d’une boîte de lait. Se déplaçant en tricycles customisés, créant un son à haute teneur funky, imprégné de rumba survitaminée, le Staff Benda Bilili est un nouveau coup de maître sorti de la manche du révélateur Kenis. Une belle revanche pour ces  pestiférés : « Staff Benda Bilili sont adorés par les « shégués », les enfants de rue, et les handicapés dont ils sont les porte-drapeau. Par contre l’élite congolaise les ignore, d’abord parce qu’elle n’aime pas les pauvres, ensuite parce qu’elle est l’héritière d’une époque où la musique était le vecteur par excellence du nationalisme et des slogans officiels, où tous les musiciens de l’OK Jazz arboraient un insigne du parti unique à leur boutonnière, et où il était impensable que le pays soit « représenté » par des loqueteux sans domicile fixe. »
Aujourd’hui, c’est pourtant le cas…

Sébastien Broquet

Kasaï All-Stars, Konono n°1 et Staff Benda Bilili seront tous trois en concert au Cabaret Sauvage à Paris le 15 juillet 2009, dans le cadre du Black Summer Festival. Ce sera la première fois que les trois groupes sont réunis pour une même soirée.

Konono n°1

Kasaï All-Stars


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