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Crise de régime dans le Bordelais

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Jours sombres à Bordeaux (photo © France 3)

La lutte contre la corruption en Chine aura fait une victime pas forcément attendue : le vignoble bordelais. Qui s’apprête à prendre un second coup ce soir, avec la diffusion de Vino Business, l’enquête d’Isabelle Saporta. Un documentaire aussi féroce qu’amoureux qui réhabilite certaines valeurs vinicoles. Je t’aime, moi non plus.

L’empire du Milieu était devenu ces dernières années un Eldorado pour les producteurs de vin, et plus particulièrement ceux de Bordeaux, les hommes d’affaire chinois s’étant entichés de ces vignobles d’Aquitaine au point d’acheter certaines propriétés et d’essayer dans le même temps d’importer au pays des descendants de Mao le savoir-faire ancestral des viticulteurs français.

Dans le documentaire Vino Business, enquête menée par Isabelle Saporta, on suit ainsi le consultant Stéphane Derenoncourt emmené au pays des miracles où il doit développer des vignes et si possible, un grand cru. Le verdict est sans appel : dans ce qui est un désert, ce sera non. La Chine rêvait de vin et Bordeaux en a largement profité, mais ce territoire s’est en grande partie fermé ces derniers mois – quelques frictions avec l’Union Européenne durant l’été 2013 n’ont rien arrangé. Le choc est d’autant plus rude aujourd’hui pour la région que les faibles récoltes des derniers millésimes (3,8 millions d’hectolitres en 2013) ont amplifié la chute : les ventes à l’export du premier semestre 2014 ont chuté de 28% par rapport à la même période l’an dernier, se stabilisant à 835 millions d’euros – d’après les chiffres donnés par Le Monde le mercredi 10 septembre.

Couv-Vino-Business.Isabelle-Saporta

L’objet du délit

La Chine, versatile, s’est détachée aussi vite qu’elle s’était entichée des bordeaux – qui étaient des cadeaux prisés lors des négociations dans les milieux d’affaire ou les réseaux politiques. La lutte contre la corruption a rompu le filon. Et ce genre de rupture fait mal dans ce qui est devenu une véritable bulle financière, où les investisseurs les plus largués dans le monde du vin ont misé beaucoup pour gonfler leurs bénéfices : dans le bordelais, certains grands crus sont devenus des produits de luxe coupés de toute réalité. Il est vrai que le bordelais a toujours été à part dans le monde du vin francophone, que cette terre a de tous temps attiré les investisseurs étrangers venus commercer ou acheter les vignobles. Bordeaux, c’est le vin de la mer : celui qui s’exporte en masse, celui que l’aristocratie anglaise a choyé, dont les américains se sont entichés, avant les chinois. Une partie historique que ne rappelle que peu Saporta dans son film, déjà très commenté, décrié et attendu avant même sa diffusion.

Certains aimeraient même l’interdire – Hubert de Boüard a engagé des poursuites, et l’on parle de « grosses pressions » ici où là, mais bon, à l’heure où des journalistes se font enlever et égorger, il faut raison garder. Avouons que la journaliste s’attaque à un sujet encore tabou : les dessous des grands vins de Bordeaux, là où l’on aimerait planquer sous le tapis tout ce qui peut gêner pour continuer à vendre du rêve aux riches de ce monde. Du coup, elle dérange, Saporta. Et ça fait deux fois : un livre éponyme était paru en mars, reprenant par écrit la même enquête. Une très bonne enquête, excellent travail d’immersion journalistique dans un milieu fermé où elle s’est fait ouvrir nombre de portes et a appris à en manier les codes. D’où le rejet violent dont elle fait l’objet aujourd’hui par certains (parfois non dénué de misogynie) : ils ressentent visiblement une certaine trahison de la part de celle qu’ils ont fait entrer dans leur cercle restreint. Saporta, déjà auteur du Livre Noir de l’Agriculture, raconte les pesticides et les vins maquillés, les arrangement entre amis de l’INAO – l’institut national de l’origine et de la qualité, elle se focalise sur la distance grandissante entre les propriétaires des crus et leur présence dans la vigne – Pinault and co ne goûtant que peu de raisin sur pied… Elle gratte, elle écoute, elle cherche et elle trouve beaucoup de choses à dire, et à écrire. Elle sait appuyer là où ça fait mal, et prend clairement parti pour un retour à la raison : moins de spéculation, moins de chimie.

Malheureusement, elle a un point faible : le livre avait déjà été attaqué pour ses erreurs de forme (style un peu bâclé, répétitions nombreuses, etc), ce qui avait occulté le fond de l’ouvrage, qui posait les bonnes questions. Elle donnait des arguments à ses détracteurs qui trouvaient là un excellent écran de fumée à agiter. C’était alors peut-être un soucis d’édition : Albin Michel était sans doute trop pressé de sortir l’ouvrage à scandale à temps pour le Salon du Livre, zappant du coup une ultime relecture qui aurait été salvatrice.

Le film est critiqué de la même manière – Saporta s’exprime en voix off et c’est la faiblesse du film, certainement la seule, certaines formules sont un brin naïves et légères : « J’ai décidé de chausser une nouvelle fois mes bottes de journaliste spécialisée dans les questions agricoles ». Ses détracteurs lui reprochent aussi de se focaliser sur une infime partie de ce qu’est le bordelais, ce qui est vrai – le Saint-Emilion, les grands crus. Mais c’est justement le sujet : la bulle financière créée par ces grands crus, l’utilisation massive de pesticides par d’autres, les petits arrangements de classement de certains, le maquillage pour plaire au goût américain incarné par Robert Parker… En aucun cas, la journaliste n’affirme que tous sont coupables, que le vignoble est entièrement corrompu, que les mauvaises manières sont l’apanage de tous. Elle alerte et met le doigt sur certaines pratiques, aussi regrettables que réelles. Si elle fait des incursions en Bourgogne, c’est pour apporter des contre-exemples. Tout en clamant son amour de ces vins de Bordeaux et de ceux qui continuent de le faire honnêtement, même différemment, de Thunevin à Técher. Ce film est donc à voir, attentivement, et certaines révélations sont à méditer.

Vous avez aussi le droit de rire pleinement de l’incorrigible Hubert de Boüard, si caricatural dans le film, si vindicatif aujourd’hui. Peut-être bien parce qu’il est le seul à prendre de plein fouet nombre des accusations. Un cumulard, qui s’offre en prime le comble du kitchissime avec son carillon de l’Angélus, scène qui restera bien plus culte que l’apparition de son cru dans un James Bond.

Sébastien Broquet

Diffusion ce soir sur France 3 à 20h45.

Soirée spéciale au Lapin Blanc, au 84 rue de Ménilmontant à Paris : projection du documentaire et dégustation de vins de bordeaux, dont le Pom’n’Roll de chez Dominique et Olivier Técher.

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