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Kessel et Druon chantent l’underground

Joseph Kessel et Maurice Druon

Joseph Kessel et Maurice Druon

Parmi les chansons ayant marqué l’Histoire avec un grand H, figure évidemment Le Chant des Partisans. Les paroles de cet hymne à la Résistance furent rédigées lors de leur exil anglais par Maurice Druon, l’académicien disparu en avril dernier, et son oncle, l’immense écrivain et journaliste Joseph Kessel.

(Cet article est paru dans Le Quotidien de La Réunion le dimanche 19 avril 2009)

292826729Une petite auberge du Surrey, à Coulsdon, tenue par un chef venu du Savoy, où l’on déguste une délicieuse cuisine française… Là résident loin des bombardements, chaque week-end, l’écrivain Joseph Kessel, sa maîtresse Germaine Sablon et son neveu Maurice Druon.
Nous sommes l’après-midi du dimanche 23 mai 1943. Dans la pièce, Kessel et son neveu raturent et rédigent ce qui va devenir Le Chant des Partisans.
Le duo s’est mis au travail après la traditionnelle sieste. Kessel trouve les idées, Druon les met en vers. Germaine est à côté. « Les mots venaient vite et presque d’eux-mêmes dans un dialogue où nous nous répondions, nos pensées aussi accordées que l’avaient été nos pas dans la montagne de Galice » écrivit plut tard Druon dans Au Pas de la Vie.
Cinq couplets entrés dans l’Histoire, testés par Maurice sur un piano désaccordé dans le salon de l’auberge, Kessel chantant faux devant Germaine, première auditrice de ce chant instantanément devenu emblématique de la Résistance.

Le soir venu, tous rentrent à Londres. Le Chant des Partisans est interprété, cette fois par Maurice Druon, chez une dénommée Louba Krassine ; la compagne d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie, le chef du mouvement Libération. Parmi les convives : des résistants et des officiers de la France Libre proches de De Gaulle, et Anna Marly.
Le Chant des Partisans provoque l’émotion dans l’assistance, entre les bruits des tirs de la D.C.A. Il est adopté.

Combattre avec sa plume

Germaine Sablon

Germaine Sablon

Germaine Sablon réclamait sans cesse à Kessel de lui écrire de nouveaux textes pour son tour de chant, qu’elle donnait désormais dans les camps militaires en Angleterre. Elle voulait chanter la Résistance, mais son aimé était affairé au grand roman que De Gaulle lui avait demandé lors de leur première entrevue. Kessel en était sorti fasciné. Lui pensait prendre les armes, s’inquiétait de son âge. De Gaulle lui répondit : « Vous pourriez écrire quelque chose sur la Résistance. » Kessel décida de combattre avec sa plume, commença L’Armée des Ombres. Rédigea des articles dans des journaux comme France. Le 6 mars 1943, il signa un article choc : Comment est mort le maréchal Pétain. Ce texte, reprit partout, fit de lui l’écrivain de la France Libre.

000291175Pour son roman, Kessel se nourrit des témoignages d’Emmanuel d’Astier, qui effectuait nombre de missions auprès de la Résistance. Une source précieuse pour l’écrivain. Aussi, quand ce dernier lui demande à son tour un chant pour la Résistance, Kessel ne peut refuser, d’Astier étant chargé d’unifier tous les réseaux, en compagnie de Jean Moulin, par le général De Gaulle lui-même.

Joseph Kessel était arrivé à Londres dans la seconde semaine de janvier 1943, en compagnie de Druon, à bord d’un hydravion où Gorlier, le responsable de la France Libre à Lisbonne leur avait procuré deux places. Germaine Sablon, qui avait passé les Pyrénées à pied avec eux, dans des conditions exécrables, les suivra quelques jours plus tard à Londres. « Je n’avais plus d’attaches, je n’avais plus rien et pourtant, jamais je ne m’étais senti aussi libre ! » écrivit Kessel.

Des origines Bolchéviques

Anna Marly

Anna Marly

Kessel connaissait Anna Marly, qui effectuait les mêmes tournées que Germaine Sablon et se produisait souvent au Petit Club Français de Saint-James Street, près de Green Park, un minuscule club enfumé et toujours bondé où se retrouvait la communauté francophone. Le trio Druon, Sablon et Kessel, amateur d’alcools et de fêtes, était habitué des lieux. Comme un certain Romain Gary, qui n’avait pas encore écrit son premier roman.

Anna Marly, née à Saint-Pétersbourg, avait rejoint la France dès 1921 où elle chantait dans les cabarets. Installée à Londres depuis 1941, elle interpréta un jour cet air qu’elle nommait Partizansky, chant d’inspiration bolchévique, chez le frère de d’Astier. Kessel s’en enticha, on le mémorisait facilement…
Effectivement, sifflée par André Gillois, Claude Dauphin et Druon lui-même, la mélodie servit de générique pour l’émission de radio clandestine Honneur et Patrie, sur la BBC. La France découvrit cette mélodie avant les paroles, publiées plus tard dans le premier numéro des Cahiers de la Libération, en septembre 1943.

Mais la première à interpréter les paroles est Germaine Sablon, dans un film sur la Résistance réalisé par Alberto Cavalcanti. L’enregistrement est mis en boîte dès le lendemain, le lundi 24 mai 1943… Rapidement, Le Chant des Partisans se propage dans le maquis. Dans les prisons, il est chanté les jours d’exécutions. Avant de faire le tour du monde.

Joseph Kessel et Jean-François Bizot (photo © DR)

Joseph Kessel et Jean-François Bizot
(photo © DR)

En 1962, Le Chant des Partisans, après La Marseillaise et Le Chant du Départ devient le troisième hymne patriotique français.
Joan Baez, l’égérie de la scène folk et voix de contre-culture, proche de Dylan, le chante. Les Chœurs de l’Armée Rouge font de même, Yves Montand l’a reprise à Jérusalem en 1986. La divine Juliette Gréco, mais aussi Line Renaud, les Compagnons de la Chanson et même l’insupportable Johnny Hallyday le versent à leur répertoire. Et les toulousains de Zebda l’adaptent, en une nouvelle version Motivé(e)s au début des années 2000…

Le manuscrit original, composé de trois feuillets rédigés par Maurice Druon à l’encre bleue, titré Les Partisans, a été classé monument historique le 8 décembre 2006.
Au crayon, est ajouté en anglais : Underground Song. Dans la langue de Shakespeare, prendre le maquis se dit « to go underground ». Kessel et Druon se révèlent donc les grands-pères de la chanson underground, du texte de combat, des Bérurier Noir comme de Danyel Waro. Respect.

Sébastien Broquet

A lire : Joseph Kessel ou sur la piste du lion de Yves Courrière (éd. Plon) et L’Histoire de France en Chansons (éd. Larousse)


Le Chant des Partisans

La version Motivé(e)s le 14 juillet 2007

Chanté par Anna Marly

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