Accueil / Au fil de la semaine / Busy P, pop culture et point Godwin

Busy P, pop culture et point Godwin

IMG_1639

Le livre de So Me intitulé Travail, Famille, Party, publié par Ed Banger (photo © Wild Stylela)

Mais quel moustique a piqué le pourtant futé Pedro Winter, alias Busy P, pour qu’il en vienne à citer Pétain aux côtés des Beastie Boys dans une interview, et à s’amuser avec un slogan venu des Croix-de-Feu, repris par le suscité maréchal comme devise sous Vichy ? Funny, vraiment ?

Un slogan pétainiste, détourné et tatoué (photo © So Me, extraite de l'ouvrage)

Détourné et tatoué (photo © So Me, extraite de l’ouvrage)

« Nous avons publié un livre pour le dixième anniversaire de Ed Banger, appelé Travail, Famille, Party. C’était un amusant détournement, de prendre ce slogan strict, dangereux et radical de Pétain, qui vient du XIXème siècle. » Saisissement. Le site anglais Konbini publiait récemment une interview complète et intéressante, comme souvent avec lui, de Pedro Winter, meneur de bande chez Ed Banger et personnalité respectée du milieu électro-festif. L’interview a fait grand bruit et une sorte de Pedro bashing s’est organisé sur les réseaux sociaux, toujours prompts à réagir à tort et à travers. Fait fascinant, personne à notre connaissance n’a relevé cette phrase ci-dessus, et l’association des mots « funny twist » et « Pétain » dans la même tournure ; nombre des adeptes de la scène électronique actuelle préférant stigmatiser ses propos sur l’absence supposée de créativité et d’expérimentations de la dite scène ces derniers temps. Qui peut le blâmer ? C’est logique pour une musique qui depuis 1988 et le second summer of love n’a cessé de grandir, en terme de popularité comme de rhyzomes. Logique que la scène électronique puisse sonner creux un moment, et s’il y a un observateur attentif et impliqué dans cette scène qui peut se permettre ses propos en France, c’est bien lui. C’est loin d’être faux, de surcroit : sérieusement, qui parmi ceux ayant vécu les raves des années 90 peut penser que Rødhâd apporte quelque-chose de neuf à la techno, à part la barbe ? La scène électronique dans sa globalité tourne sans doute un peu en rond ces derniers mois, même si cela n’empêche pas l’émergence d’artistes passionnants dans leur individualité, qui creusent un sillon sans pour autant aimanter une scène et entraîner un mouvement de fond. Voire, rêvons, enfin une révolution stylistique et un nouveau genre – ce qui n’est plus arrivé depuis les années 80 et la naissance du hip hop et de la scène électronique. Pedro Winter, fin observateur des tendances musicales, donne-là un avisé point de vue – qu’il relativise même en disant que ça s’améliore depuis peu… Pas de quoi s’affoler.

Mais concernant Pétain, rien. Il est donc devenu cool de citer le maréchal Pétain lors d’un entretien avec un site branché, de s’amuser à détourner un slogan vichyste. Sans que ça ne pose question à personne, vraiment ? Ne parlons même pas d’être choqués, juste de se demander ce que Pétain vient faire là, au milieu des Beastie Boys et des Chemical Brothers. Ce n’est pas tout à fait neuf : Pedro fait allusion dans cette interview au livre de So Me publié par Ed Banger pour les dix ans du label en 2013, Travail, Famille, Party. En relisant les chroniques de l’ouvrage parues à l’époque (France Inter, Inrocks), le détournement du slogan vichyste ne semble pas intéresser grand-monde non plus. Le boss de Ed Banger a pourtant été jusqu’à se tatouer le dit slogan détourné… Résonnent alors les lignes écrites par l’anthropologue Jean-Lou Amselle, dans son petit livre publié en octobre 2014, Les Nouveaux Rouges-bruns (éd. Lignes) : « Plus de tabous, plus d’interdits quelconques : la liberté ne se divise pas et la vérité se dissout dans une sorte de relativisme de bon aloi, une sorte de conversation de salon où l’on peut considérer que les références à Hitler, par exemple, sur une page Facebook, sont de l’ordre de la parodie ou de l’ironie. »

Travail, Famille, Patrie – c’est la forme originelle du slogan détourné – fut la devise des Croix-de-Feu, ligue nationaliste du colonel François de La Rocque, dissoute par le gouvernement en janvier 1936 suite aux émeutes du 6 février 1934 – même si, légaliste et républicain, ce dernier refusa d’engager ses 8000 hommes dans les combats à proximité du Parlement. Elle fut surtout, par la suite, la devise officielle du gouvernement français sous Vichy, et gravée à ce titre sur la monnaie.

Une pièce de deux francs de 1943, avec la devise (photo © DR)

Une pièce de deux francs de 1943, avec la devise (photo © DR)

Très loin de nous l’idée d’accuser Pedro Winter et le crew Ed Banger de nostalgie du régime de Vichy, ou de simples accointances avec l’extrême-droite : il n’en est rien. Mais s’étonner d’autant de légèreté dans l’emploi de leurs références, à l’heure où ce pays est en proie à de nauséabondes propagandes, oui. De la récurrence de ces références, également. Car Ed Banger n’en est pas à son coup d’essai au rayon provocations. Et comme le disait justement l’essayiste Ariel Kyrou dans une interview en mai 2002 (à lire ici), les références citées par un musicien font sens, ce sont les balises autour desquelles il s’articule. Quand Pedro Winter cite Pétain dans une interview, ce n’est pas anodin. Qu’il cite aussi les Beastie Boys, dont le mot d’ordre est Fight for your right to party, ne l’est pas non plus. De l’ironie au grand divertissement, on navigue à l’arrivée entre fête décomplexée et rassemblement communautaire : lors du Rêverie Festival, le 6 juillet 2012 au Terminal 4 du parc des Expos de la Porte de Versailles, le crew Ed Banger partageait les platines avec la bande de Boyz Noise. Beaucoup de monde, beaucoup de jeunes européens, issus de ce qui reste de la classe moyenne. Un seul Noir, poursuivi et frappé par cinq ou six excités dans l’espace fumeur à l’extérieur, aux alentours de 3 heures du matin. A l’intérieur, les kids arboraient des tee-shirts à l’effigie de Justice, la croix chrétienne en évidence. Quelques drapeaux français furent brandis sur le dancefloor. « L’importance des ‘saintes icônes’ est démontrée par l’utilisation universelle de simples bouts de tissu coloré – les drapeaux -, symboles des nations modernes, et le fait qu’ils sont associés aux événements rituels à haute charge émotionnelle ou aux actes de foi. » écrit l’historien Eric Hobsbawm dans son ouvrage Nations et nationalismes. Quel sens donner à cette présence, nouvelle dans une soirée électronique ?

Une certaine tension latente dans la salle en sus… Le tout réuni donnait un sentiment de malaise certain. Le summer of love était loin, ce soir-là. Et pourtant la fête battait son plein sur scène : Busy P slamma à l’intérieur d’un ballon en plastique, le champagne coulait à flots. Décalage. Toujours cette ambivalence entre joyeuse fête foraine et violence stylisée dont jouent admirablement certains artistes du label. Justice et Sebastian, surtout. La tournée Primary Tour de ce dernier avait déjà fait polémique, dès sa première date lors de We Love Sonique à Paris le 28 mai 2011, de par sa scénographie proto-fasciste mettant en exergue l’artiste en dictateur et jouant avec tous les codes nationalistes voire nazis. Loin d’être dépourvue de sens, cette mise en scène reprenait à son compte l’une des critiques longtemps formulées par les détracteurs de la techno et des raves : un public docile faisant face, bras régulièrement levé, à un DJ doté de tous les pouvoirs, contrôlant la situation et manipulant la masse. Questionnement pertinent.

Sebastian répondait à ses détracteurs dans les Inrocks, en juin 2011 : « Avec Xavier Magot (concepteur du live – ndlr), nous voulions un show qui se présente comme le miroir hypertrophié de la réalité, y compris en ce qui concerne le public. Pour moi, c’est réussi si les gens se posent des questions sur leur place au sein de ce dispositif. Quant aux sempiternelles références au fascisme, c’est un peu léger. C’est facho, le drapeau français ? » Il n’en reste pas moins qu’utiliser ces codes peut s’avérer dangereux, quand ils sont banalisés ainsi au coeur de la fête – où drogue, drague et oubli ne contribuent pas obligatoirement à une saine réflexion – et ont sans doute contribué à en ôter l’aspect malsain chez certains fans, moins structurés politiquement qu’un Sebastian. L’autre polémique maximale engendrée par Ed Banger implique le fer de lance du label, Justice, et le clip ultra violent de Stress, réalisé par Romain Gavras.

L’art précède toujours la société et annonce les changements à venir. « Quand le rythme de la musique change, les murs de la ville tremblent » écrivait le poète américain Tuli Kupferberg, membre des Fugs. Aucun doute : Ed Banger, Justice et Sebastian ont annoncé le temps présent. A ce titre, le We are your friends inaugural de Justice que Pedro Winter dans cette même interview décrit comme un hymne générationnel, est surtout le marqueur de la fin d’une époque dorée débutée en 1988 à Ibiza – celle de Daft Punk, des fêtes hédonistes, colorées et métissées, l’incarnation d’un vivre-ensemble ayant atteint son apogée en 1998 : s’il n’y avait pas de paroles et juste un beat, des nappes, des samples, c’était pour réunir tout le monde sans barrière de langage, dans une même transe sans fin. L’échec est patent, car le réel hymne générationnel de la génération Justice, c’est probablement ce Stress où la violence et la stigmatisation de l’Autre ont repris possession de la rue – et des réseaux sociaux.

Progressivement, une génération de kids marqués par un présent en crise et peu au fait d’un passé mortifère, s’est entichée de ces codes nationalistes rendus fun, considérant pour certains les mouvements identitaires comme une contre-culture (une sombre maison d’édition en porte même le nom, avec deux K) au point de le devenir, nationaliste, naturellement : rarement nous avons vu autant de jeunes de 20 ans voter pour le Front National, avec autant de décontraction. Ou s’ériger contre un système fantasmé, salut antisémite à l’appui, dans la foulée d’un gourou polémiste se faisant habilement passer pour humoriste afin de propager le venin : il serait dommage d’ignorer qu’un certains nombre des 800.000 suiveurs de sa page Facebook sont aussi des amateurs, voire des activistes, de la scène électronique.

justice

Photo de presse de Justice (photo © DR)

Réunir la croix chrétienne et l’ultra-violence avec Justice, jouer de l’esthétique nazie et d’une scénographie nationaliste avec Sebastian, détourner Pétain et la devise de Vichy pour un livre de So Me, au point de se tatouer la dite devise sur le torse… Ca demande, au vu de l’air du temps, un peu de clarté dans le propos. Pedro Winter et son crew sont avant tout de fins observateurs ayant senti le pouls de la société. Mais l’utilisation de ces codes identitaires sans aucun cadre, sans aucune explication de texte, a probablement conduit une partie de leur public à les prendre au premier degré. Ont-ils participé à leur corps défendant à l’évolution des mentalités vers ce repli sur soi nationaliste et communautaire, en jouant allègrement de codes non maîtrisés ? Ou sont-ils juste dans leur rôle d’artistes observant et anticipant les mutations sociétales ? L’oeuf, ou la poule ? On conclura en citant de nouveau Eric Hobsbawm : « Comme ces sentiments étaient en partie non pas créés mais seulement empruntés (…), ceux qui les manipulaient devenaient des sortes d’apprentis sorciers. Au mieux, ils ne pouvaient contrôler totalement les forces qu’ils avaient lâchées ; au pire, ils devenaient leurs prisonniers. »

Sébastien Broquet

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*