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Buju Banton inaugure l’ère du politiquement correct

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Buju Banton (photo © DR)

Le Jir, ce matin, nous refait le coup de la polémique autour d’un texte de rap, celui d’OrelSan, un artiste programmé au Sakifo accusé de sexisme sur la foi d’un vieux titre jamais publié. L’occasion de revenir sur la genèse de l’ère moderne du politiquement correct et la première levée de boucliers d’associations communautaristes contre une chanson, le Boom Bye Bye de Buju Banton en 1992, qui marqua un tournant. En France, à la fin de cette même année, Charles Pasqua tentera en vain d’interdire le Brigitte, Femme de Flic du Ministère Amer… La première polémique politique dans le hip hop français. Le texte ci-dessous a été rédigé pour l’exposition Actuel – 50 chansons qui ont changé le monde à Glazart, en 2004, je l’ai légèrement réactualisé.

Au début des années 90, la tendance dans les dancehalls de Kingston est au slackness. Des textes salaces, un brin misogynes – euphémisme – et une apologie des gunshots. Un autre thème est abordé : les batty boys. Les pédés. L’homosexualité, en Jamaïque, est particulièrement mal vue, et le milieu ragga se défoule dans ses lyrics contre les homos – qui sont rares et vivent cachés, persécutés.
Un artiste va cristalliser la violence des propos, et déclencher une puissante vague de protestation aux USA : Buju Banton, à travers son titre Boom bye bye.

Produit par Clifton « Specialist » Dillon, sorti aux USA en 1992 sur Mercury Records, ce titre agite les dancefloors de Yard et d’ailleurs. A cette époque, le marché du disque US tente une première fois de lier ragga jamaïquain et hip hop américain. Ce sera un demi échec, récupéré dix ans plus tard par la subtile idée de cornaquer des duos avec les stars du R&B– cf. Beenie Man et Janet Jackson.
Mais en 1992, on ne cherche pas encore la subtilité ou la sensualité. « Anytime Buju Banton come, batty boy get up & run, gunshot in head man, tell dem crew, it’s like boom bye bye, in a batty boy head, rude boy nah promote no nasty man, them hafi dead »

Ce sont les paroles de Boom bye bye, lâchées en patois jamaïquain. C’est surtout un appel au meurtre des homosexuels que chante Buju Banton. Et ce texte, s’il ne choque pas outre mesure en Jamaïque car le thème est ancestral, déclenche l’ire des associations homos aux Etats-Unis. Le GLAAD (Gay & Lesbian Alliance Against Defamation) et le GMAD (Gay Men of African Descent), offensés, lancent la contre offensive. Une large campagne d’appel au boycott est lancée. Le New York Post affiche les paroles en une. L’homophobie de Buju Banton et de ses collègues est brocardée partout.

Quelques années plus tard, certains de leurs concerts seront annulés, suite à la campagne Stop Murder Music qui dura trois ans. Touchés au portefeuille, certains de ces artistes, Buju y compris (après avoir refusé dans un premier temps), signent enfin The Reggae Compassionate Act, promettant de ne plus chanter ces titres vilipendés (voir le document ci-dessous). Nous sommes en juin 2007. Accord plus ou moins respecté, sauf à Kingston où les lyrics homophobes restent d’actualité.

Le « reggae agreement » signé par Buju Banton, en juin 2007

En Jamaïque, on explique alors que les paroles sont mal comprises, que l’usage de la métaphore est évident dans les textes dancehall. Le gun en question ne serait pas un flingue, mais l’organe de Buju. Et cette chanson incite à l’usage « normal » du gun / sexe masculin : pénétrer une femme. Les critiques seraient injustifiées et nieraient la culture rasta qui depuis toujours considère les relations entre personnes du même sexe comme anormales. Il n’y aurait donc pas lieu de s’offusquer, puisque c’est culturel…

On peut douter. Les lyrics homophobes sont toujours d’actualité à Kingston. Mais c’est avec Buju Banton et son Boom bye bye que l’on vit naître pour de bon l’ère du politiquement correct, des levers de boucliers d’associations communautaristes – et des médias – contre un chanteur.

Sébastien Broquet

(Pour ceux qui kiffent le riddim et ne veulent pas cautionner, d’autres chanteurs comme Wayne Wonder posent sur la série, sans se fourvoyer dans des lyrics homophobes)

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