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Bérurier Noir, clowns cyniques. Toujours actuels.

Bérurier Noir

Bérurier Noir

On a rarement l’occasion de rencontrer les héros de ses années collège. Encore moins quand il s’agit d’un groupe ayant splitté entre-temps. J’ai longtemps cru ne jamais voir partir en live les Bérurier Noir, ces clowns cyniques ayant usé bien des bandes de cassettes genre TDK C60, tordues, fondues, à force d’être jouées sur des ghetto blasters pourris ou des autoradios de 4L, un peu plus tard, sur la route des bals du Beaujolais ou de la Cave à Musique… Je dois pourtant encore avoir dans une pile leur première cassette « officielle ». Et cette bande VHS de leur concert d’adieu à l’Olympia n’avait guère mieux survécu. Je gardais en tête ces images d’un concert mythique et déjanté, mais que j’avais raté. Et vint 2003, année d’apothéose. On a rarement l’occasion de rencontrer ses héros d’ado. J’ai eu cette chance.

Jean-Louis Brossard un jour eu la judicieuse idée de les inviter à se reformer le temps d’un show dantesque pour les 25 ans des Transmusicales. Juste au moment où le groupe sort en DVD ce mythique concert à l’Olympia, et quelques bonus. Rendez-vous est pris au studio de montage, via Masto, le saxophoniste également photographe à Nova, pour une interview parue dans Novamag en novembre 2003. Le concert aux Transmusicales… J’y étais aussi – je mixais cette année-là aux Bars en Trans… Dantesque. Il suffit de voir les vidéos sur YouTube : une vague, un ouragan dans la fosse, face à un cirque reconstitué – les Bérus sont deux mais jamais en paire, toujours en bande, en tribu, avec cracheurs de feu mais aussi leur propre équipe de videurs.

Pas de séparation entre le public et le groupe, pas de crash-barrière comme on en voit partout aujourd’hui. Contact. Dès l’après-midi dans les rues de Rennes, une flopée de cars de CRS. A l’ancienne… Et le soir venu, ça n’a pas manqué : affrontements dans la rue face au Liberté, entre punks venus de tout le pays et plus loin encore, et forces de l’ordre un brin provocatrices, lâchant du lacrymo à tout va. Guérilla : la rue finira jonchée de débris de verres. Punk. Les Bérus sortent avec Brossard et annoncent qu’une partie des gars et filles à crêtes encore coincés devant l’entrée, sans billet, peuvent passer librement. Toujours l’esprit.

S’ensuivit ce concert de folie : j’étais juste sur le balcon, premier rang, fasciné par les vagues en dessous, en plein trip d’ecstasy… Les Bérus, sous ecsta : un immense moment. L’avantage de la fusion entre la génération rave, qui a toujours accepté les Bérus, et les aînés punks.

 

Voici l’article paru dans Novamag à l’époque, suite à notre rencontre :

« On ne parle pas aux mecs lucides ! »

Ca commence ainsi. Un joint collé dans le bec d’office.
Les clowns cyniques sont de retour. L’objet de la conversation : le groupe mythique du rock alternatif français revient semer le trouble dans l’actualité musicale et sociale. Oh, provisoirement… Un concert événement pour les 25 ans des Transmusicales, et un double DVD dans les bacs le 17 novembre. Et c’est tout ?
« C’est clair, si c’est le kif total, le bonheur, qu’on s’éclate sur scène… On laisse tomber direct ! » lâche Masto en s’esclaffant. « Le chemin n’est pas fixé. On verra. »

Quand on a laissé filé son adolescence au son du Concerto pour détraqués, les questions surgissent à propos de ce come-back. Et voilà Masto, porte parole du groupe ce jour-là, qui lève les yeux sur l’écran du téléviseur.
« C’est quoi ce logo Sony sur l’écran ??? »
« C’est un lecteur Sony, ça envoie le logo sur l’écran » répond François Bergeron, le réalisateur.
« Faut faire quelque chose, faut repeindre l’écran, c’est pas possible de laisser ça ! »

L’état d’esprit est toujours là, évidence. Reste à questionner la pertinence du retour. Les Bérurier Noir se reforment à l’heure où les guitares déchirent le voile devenu sombre de l’électronique. Déjà, en pleine vague punk pure et dure, les parisiens avaient imposé leur boite à rythme en lieu et place du traditionnel batteur, dans la foulée des séminaux Métal Urbain.

Les Bérus, c’est certainement le premier groupe de rock que l’on entendit sur les sound-systems des teknivals. Et Porcherie, leur titre anti FN, résonna dans les rues de France lors des manifestations du 21 avril. Bérurier Noir s’affirment plus que jamais dans l’actualité. Et les branleurs du genre Stupeflip doivent mouiller leur culotte en  apprenant que le groupe le plus respectable du mouvement alterno fait son come back. Qui ici peut prétendre à une telle crédibilité et un tel impact dans un pays où l’on essaye de nous faire croire que Renaud Papillon Paravel rime avec rebelle ?

Riches d’un passé sans concessions, d’expériences mouvementées, les Bérus sont désormais munis d’outils précieux. Un label, Folklore de la Zone Mondiale, « qui nous permet aujourd’hui de donner une cohérence avec ce que l’on racontait à l’époque, qui est amené à se développer, même si rien n’est encore défini.». Et tout l’attirail technologique : « Les outils de maintenant, After Effects, Photoshop, l’internet, te permettent tout. Tout est là pour tout faire, mais on a l’impression que les gens ne s’en servent pas. » explique François Bergeron, maître d’œuvre du projet, après avoir bossé pour NTM ou la Mano Negra.

C’est lui qui est à l’origine des innovations techniques contenues dans l’objet en voie de finalisation dont nous regardons les extraits. Un concept alliant bricolage et innovations. «  C’est fait dans l’instant. Ça n’existe plus, désormais on s’intéresse au formatage avant la création.  Notre question tout du long c’était : qu’est ce qu’on aurait fait à l’époque avec les outils de maintenant ?  Et notre maître mot : des coups de cutter dans l’électronique ! »

Le résultat, deux DVD blindés d’archives et de délires, et un cd de seize titres, Bloody party, comprenant lives, raretés, inédits – dont deux totalement neufs composés cette année, Existence et Dérive sentimentale. Vingt ans d’une histoire débutée dans un squatt parisien, l’usine Pali-Kao, le 19 février 1983. Par erreur, disent-ils, pour « enterrer les expériences passées »

Quel passé ? Béruriers tout court, groupe de la première vague punk française, actif de 1978 à 1982, ne jouant que dans les squatts style celui de la rue des Vilains. « C’était mal joué, mal foutu, fait par des alcooliques. Destroy. Mais ça m’a botté pour le théâtre ! » dira François vingt ans plus tard. Textes en français, boite à rythme martiale dès 1980, riffs de guitares tranchants. Bérurier Noir reprend la recette, la mène au succès public.

La musique des Bérus va se greffer à toute une génération de punks à retardement, de rebelles étudiants, d’amateurs de rock pur. C’est simple, sommaire, direct. Comme les Ramones, l’engagement politique en plus. C’est un tandem, François et Loran, qui mène la décadence. Mais toute une troupe de déjantés les rejoint vite et forme ce cirque destroy. Le succès suit, de Nada en 1983 à Souvent Fauché Toujours Marteau en 1989, Bérurier Noir enregistre sept albums studio et sillonne la France de fond en comble, blinde un Zénith en 1988. Jusqu’aux trois concerts d’anthologie à l’Olympia qui marquèrent la fin du groupe en novembre 1989.

Sur le DVD, les Bérus reviennent sur ce parcours. « Tu comprends les années 80, le début du succès et le début des emmerdes. Les skins et les CRS à tous les concerts… Et le grand succès total, entraînant l’arrêt des Bérus. » Chaque membre poursuivra sa route dans une certaine continuité de l’esprit Béru. Jusqu’à Même pas morts, « qui nous a rassemblés ». Peut-être le point de départ d’une nouvelle aventure commune dans une société redevenue bien rigide… « On avait un plan d’agitation, pas un plan de carrière ! »

Sébastien Broquet

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