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Le vin qui écoutait Keith Jarrett

(photo © DR)

Un vin du ciel à la terre (photo © DR)

Virée dans l’Entre-Deux-Mers, chez Jacques Broustet, adepte du vin d’auteur : au Château Lamery, le rouge se nomme justement Autrement.

La visite du Château Lamery risque de vous prendre un peu de temps. Pas qu’il soit immense, ce château, situé à Saint-Pierre d’Aurillac, « juste après le garage Renault »… C’est surtout que Jacques Broustet, le viticulteur, aime bavarder et raconter son histoire personnelle et ses petites anecdotes tout autant que ses vignes. Nous dirions même que de château – comme souvent – il n’y a point. Dans le Bordelais, mieux vaut avoir « château » noté sur l’étiquette même s’il ne s’agit que d’une belle demeure, et un beau dessin d’un long chemin bordé de vignes menant à la devanture de la propriété en sus pour illustrer : plus classe. Plus vendeur.

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Pas pareil, on vous dit (photo © DR)

C’est d’ailleurs à ça que ressemblaient autrefois les étiquettes du Château Lamery, au début de ce XXIème siècle. Depuis, elles ont changé, les étiquettes. Et il n’y a pas qu’elles. Le vin lui-même a changé de nom : il se nomme désormais Autrement. Ce qui entérine pour de bon l’idée de changement. Radical, le changement. Il n’y a pas que le château qui ait disparu de l’étiquette. Divers produits et méthodes ont pris la poudre d’escampette eux aussi. D’autres sont apparues au fil des ans : « j’ai une sorte de mage qui est venu, il m’a conseillé de poser des fleurs séchées au-dessus des cuves, bon je l’ai fait. Il m’a aussi dit que la vigne de Malbec sentait la mort, qu’il fallait que je plante des boutons d’or. Bon, ça marche pas trop là. Elle donne très peu. Mais c’est bon, le Malbec » nous raconte en souriant Jacques, maître des lieux. Enfin, maître… Ca dépend des lieux et des jours. Car tout au long de la visite, Jacques Broustet ne manque que peu d’occasions de lancer une pique à la nouvelle compagne de son papa, lequel a dépassé les 90 ans. Ou une autre au papa lui-même. « Mon père s’occupe des pommiers. Chacun son espace. La semaine dernière, il m’a demandé si c’était pas moi qui les faisait mourir en pulvérisant de la silice sur mes plants… » Petit conflit de génération. L’obsession de la reconnaissance paternelle en deviendra un peu gênante au fil de la visite, mais révèle aussi une rupture dans la philosophie du vin : si autrefois, « le père faisait pisser la vigne à son maximum », aujourd’hui nombre de ceux qui reprennent une exploitation familiale cherchent d’autres valeurs dans le vin que celles du rendement maximum.

C’est le cas de Jacques, qui a repris sur le tard l’exploitation, quand son père a décidé qu’il ne pouvait plus s’en occuper, en 1998 – même s’ils ont continué en tandem durant deux années. Débutant sur les mêmes rails, il se documente au fur et à mesure et tombe sur un ouvrage de Nicolas Joly, chantre de la biodynamie : Le Vin du Ciel à la Terre. Lecture qui va tout changer. Jacques part alors en quête d’expériences – s’il a trouvé intéressants les préceptes découverts dans le livre, il n’a aucune idée de comment les mettre en application. D’autres adeptes de la biodynamie à Sauternes ou Saint-Emilion l’aident alors, avant qu’il ne s’en éloigne. Illustration aussi des conflits internes qui peuvent animer le courant bio selon que l’on choisisse une voie ou l’autre, l’intransigeance totale aux produits chimiques ou le mix raisonné. Question de placement du curseur. Jacques, lui, va de plus en plus loin : pas de local phytosanitaire, mais une tisanerie. Lavande et autres herbes garnissent les bidons, et comme la silice de corne prennent soin de la vigne. Son appareil à dynamiser est fait-maison, fixé sur palettes, qu’il s’amuse à actionner pour nous montrer le mouvement du liquide, opération répétée lors de chaque traitement un quart d’heure avant le lever du soleil pour être efficace. Dans le petit chai où vieillissent une partie des vins – l’autre chai est à 7 km, où une amie de 85 ans l’aide à embouteiller – les ustensiles s’amoncellent sur le sol et le bavard vigneron conte ses aventures et joue son rôle de garnement vilipendé par les autres. Il nous fait goûter un tout nouveau blanc sec sorti de la cuve, jugé prometteur, après avoir lancé un CD de Keith Jarrett : « Je fais écouter de la musique à mes vins, pendant qu’ils vieillissent. Du new age, du jazz. J’ai quatre enceintes réparties dans le chai. »

Et Keith Jarret vint caresser le vin (photo © Gaëlle Raux)

Et Keith Jarret vint caresser le vin (photo © Gaëlle Raux)

C’est son rouge qui fait sa notoriété, l’Autrement, dont le 2009 a su se faire remarquer – il faut dire que Jacques, non content de faire le tour des salons, est limite geek, confiant passer une bonne partie de ses soirées sur le net et les réseaux sociaux. Vingt ans de métier dans l’informatique ne s’oublient pas du jour au lendemain.

Mais ce qui compte, bien au delà du mage et du net, c’est l’exigence de Jacques envers ses 4,5 hectares de vigne et ce qu’elles produisent : un tri très sélectif des raisins au moment des vendanges, et un élevage sans intervention aucune si ce n’est celle de Keith Jarrett, qui se met au diapason des merlot, malbec, cabernet franc et cabernet sauvignon. A l’impudent qui lui demande comment il gère l’assemblage, le vigneron répond sans ambages : « L’assemblage ? C’est simple, je met tout mon raisin dans la cuve. »

Il est fort possible qu’en dégustant sa dernière cuvée, juste avant de régler votre caisse (15 euros la bouteille), Jacques vous montre les deux articles de presse locale lui faisant honneur. Sans omettre de préciser « Je n’ai jamais eu un seul coup de fil pour venir goûter mon vin après ces articles ! » Reste qu’ils sont soigneusement plastifiés, conservés et montrés. Ce sera plus dur de plastifier cet article-ci. Mais ce sera probablement encore un article qui ne provoquera aucun coup de fil au Château Lamaury. Dommage, vous louperez un vin de caractère, qui sait se différencier avantageusement : impertinent et humble, charpenté mais convivial. 

Sébastien Broquet

Château Lamery : 05 56 63 31 69

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