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Assassin, maquis hip hop

Underground toujours (photo © DR)

Underground toujours (photo © DR)

Quatorze ans après Touche d’Espoir, dernier album en date, Assassin, le crew mythique du hip hop français mené par Rockin’Squat, s’apprête à sortir un nouvel opus : l’occasion de revenir sur cette interview datant de 2002. Attention, contient certains propos rudement d’actualité.

(Texte paru dans Novamag dans le numéro de juillet / août 2002)

Assassin répond présent : les vétérans du hip hop français sortent un album live, accompagné d’un DVD, point d’orgue d’une longue tournée. On croyait le rap gangrené variété, les soirées hip hop impossibles à concrétiser : erreur. Et Assassin, via Rockin’Squat, se charge de remettre les pendules à l’heure.

C’est le seul crew du hip hop français originel qui n’a pas implosé, qui reste crédible. Toujours vivant, tout aussi vindicatif : le dernier album d’Assassin, Touche d’espoir, confirmait que malgré les départs successifs (le génial Doctor L, Solo), le groupe restait solide. Continuer le combat – avec de nouvelles têtes, comme DJ Duke, renfort de choix. Sans désespoir, même face aux résultats des dernières élections. Sans sentiment d’impuissance, non plus ?

« Pour nous, ça ne relève pas d’un sentiment d’impuissance : c’est la limite que peut avoir la musique sur le terrain politique. Ce qui s’est passé le 21 avril ne nous a pas surpris. Du tout. On n’a pas agité nos grands drapeaux pour montrer qu’on était là. En 1995, on disait : si tu ne t’occupes pas de politique, la politique s’occupe de toi. C’est une réalité. On vit dans une démocratie, le peuple s’est battu pour l’avoir, le sang a coulé, et ce n’est pas quelque chose d’indéfini. Pour la préserver, il faut continuer à se battre.

Les gens qui se sont sentis impuissants, ce sont ceux qui avaient du pain à perdre : les énarques qui se branlent dans les cocktails mondains, au lieu d’appliquer une politique de terrain basée sur le social. Eux ont flippés. Nous, on a regardé, on analyse. Historiquement, c’est compréhensible : vu la politique institutionnelle des partis de droite et de gauche ces dernières années, des gens peuvent avoir envie de mettre Le Pen au pouvoir. C’est malheureux, on s’élève contre les idées de son programme – le rétablissement de la peine de mort, la suppression de l’allocation familiale, l’interdiction de l’avortement : c’est impossible de laisser passer ça ! Mais les gens qui sont vraiment concernés par une politique de gauche, tu ne les bluffes pas pendant dix ans : au bout d’un moment, ils disent on vote plus pour toi mec ! »

Ce terrain de la revendication sociale, on pensait que le rap, mode d’expression vindicatif aux textes aiguisés, allait l’occuper longtemps… Problème : en France, c’est devenu de la variété. Ou une caricature hardcore. Perdu dès que l’on aborde le champ politique, le rap ?

« Depuis pas mal de temps ! C’est voulu, dès qu’un mouvement devient populaire, il peut générer un danger. Les gens au pouvoir le savent très bien. Et essayent de travestir ce mouvement en balançant de l’argent, du succès, toutes ces choses. J’étais dedans avant même que ça devienne populaire dans les quartiers. Je parle anglais depuis tout petit, j’ai vite compris la genèse de ce mouvement, pourquoi il existait. J’ai compris les paroles des Last Poets, de la soul, du blues, qui sont les racines du hip hop. Public Enemy et Boogie Down Production, je comprenais ce qu’ils étaient en train de me dire. Pour moi, ce sera toujours un mouvement de combat. Une contre culture, une contre information. Comme l’a été le rock’n’roll à un certain moment, ou la soul music. C’est ce que l’on essaye de faire de notre petite position, éduquer notre public. Pendant la tournée, on a vu l’impact sur les gens : certains ont besoin de cette musique en tant que support d’espoir. Malheureusement, Assassin est atypique dans le paysage musical français, tout simplement. »

Sur ce live, pour introduire L’état assassine, Squat déclare espérer ne plus jamais avoir à écrire ce genre de paroles… Un texte sur les bavures policières. Qui dénonce certains abus d’une politique par trop sécuritaire. Triste ironie : à la sortie du disque, Nicolas Sarkozy annonce l’arrivée des flashballs, et le retour du tout répression.

« Tu as vu à Dammarie-les-Lys : deux bavures policières récemment. Ces gens pensent qu’ils vont régler les problèmes d’insécurité… Je vois pas ce que c’est, l’insécurité : c’est tellement vague… Un flic qui sort son flingue devant toi et qui te shoote, ça s’appelle de l’insécurité. Régler ça par un état policier et une tolérance zéro, je n’y crois pas. Ca se résoudra par l’éducation et l’amour. Mais peut être que ces deux mots là n’existent plus dans la bouche des politiciens. Bonne chance à Sarkozy, mais il va avoir beaucoup de mal. Il va droit au chaos ! »

Assassin, c’est aussi une lutte de tous les instants contre la censure. Le seul groupe de hip hop français qui vende autant de disques sans diffusion sur les grands réseaux FM, sur Skyrock. La parole se propage quand même. Et internet, c’est un moyen idéal de faire passer ses propres informations comme de diffuser ses produits. L’évidence. Le crew a saisi l’utilité de ce médium ouvert à tous, et dispose d’un site parmi les plus fournis et les plus cultivés du mouvement hip hop. Sans egotrip, mais avec une volonté de tisser du lien, toujours, encore… Même avec les fans d’Elvis Presley !

« Le site internet, on s’en sert comme prolongement de nos lyrics. Dans La Censure est Présente Pourtant l’Information Circule, on parle des crimes sécuritaires en France depuis 1972, des Amérindiens, du Black Panther Party, de Léonard Peltier et Mumia Abu Jamal. Et dans une nouvelle rubrique, on amène les racines du son hip hop : d’Elvis Presley au blues, en passant par le rocksteady et le mouvement skinhead – qui à la base n’est pas un mouvement fasciste, mais est au contraire le prolétariat anglais écoutant de la musique jamaïquaine. Un site pour casser les stéréotypes et ne pas abrutir notre public ! »

Face à un tel investissement, musical comme politique, à ce retour sur les roots du mouvement, on s’interroge sur l’absence flagrante de l’Afrique chez Assassin, comme dans le hip hop français, pourtant interprété par nombre d’enfants de Motherland.

« Vrai… La plupart des groupes de hip hop connus viennent des US et se sont penchés sur leur patrimoine musical : avec la soul, le P-Funk et le jazz, tu as de la matière. Ces disques étaient plus accessibles. Mais il y a énormément à sampler chez Fela, et chez d’autres artistes africains. C’est une question d’ouverture d’esprit. En France, les premiers acteurs de ce mouvement ont tous été contaminés par la musique nord-américaine, mais ça va arriver. Kery James a déjà fait un featuring avec Salif Keita… »

Assassin avance sans visage. Comme Daft Punk, les Residents, ou Kraftwerk… Mais rare chez les rappeurs qui trop souvent cherchent à briller sur les pochettes de disques plutôt que dans l’œuvre elle-même. L’anonymat, la raison de la longévité ?

« Oui, ça en fait partie. C’est une façon de se protéger du star system : quand je vois Gala ou Voici, je me dis qu’il y a un gros problème, y compris chez ces gens qui ont besoin de se projeter par procuration dans la vie des autres … C’est aussi faire passer les idées avant les individus. Je kiffe des gens dans la littérature, je n’ai pas besoin de connaître leur vie, leur visage, pour apprécier leur œuvre. »

Un système désormais rôdé, qui fait la force du crew qui reste sérieux dans ses affaires. Et inspire confiance à des gens qui flippent d’ordinaire face au rap…

« On a prouvé au fil des années que nous sommes matures et solides, et c’est pour ça que l’on joue dans des quartiers où beaucoup ne peuvent plus se produire, et que ça se passe bien. C’est très important pour notre mouvement de montrer que l’on peut monter 70 dates sans que ça parte en couille, et que l’organisateur revienne dans ses investissements. Là, ça devient intéressant politiquement : on ne peut plus nous stéréotyper. Ce mouvement brasse des souches populaires, plusieurs générations, des gens sans soutien scolaire ou parental. Le fait de classer le hip hop comme violent et ignorant, c’est aussi empêcher une certaine frange de la population de gagner de l’argent légalement. Le fait qu’Assassin existe, ça prouve le contraire. C’est de l’espoir pour ceux qui en ont besoin. »

Propos recueillis par Sébastien Broquet

A écouter :

Assassin, Live + DVD (Assassin Productions)

Hip Hop, une culture

A voir :

32164_couverture_Hres_0Wildstyle, de  Charlie Ahearn : Le film culte du mouvement hip hop. Les aventures de Zoro, graffeur passant des wagons du métro aux vernissages du New York arty : total old skool, bande son impeccable, et apparitions de Grandmaster Flash, DST ou Rock Steady Crew.

Rapattack, de Chimiste : Un docu sur la scène rap française, signé par l’ex DJ de La Cliqua. Un large tour d’horizon, incluant clips et archives. On croise NTM, IAM, Sydney, Dee Nasty, Cut Killer, Secteur Ä, Mehdi, Faster Jay, Bernard Zekri, Assassin…

A lire :

The New Beats, de Skip Fernando Jr (Kargo) : L’histoire du hip hop, tout simplement. De Kool DJ Herc au Wu Tang, complet et indispensable ! C’est signé par le boss du label Wordsound, également compositeur encore plus barré que Tricky sous son pseudo Spectre… et réalisateur du récent Crooked.

Pimp, de Iceberg Slim (Soul Fiction / L’Olivier) : La bible des gangsta rappeurs date de 1967… Une langue vive et funky au service de l’autobiographie d’un mac, sans complaisance aucune. Hardcore.

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