Accueil / Kiffer / Ne coupe pas l’arbre qui te donne de l’ombre

Ne coupe pas l’arbre qui te donne de l’ombre

L'Arbre à Palabres

L’Arbre à Palabres

L’endroit est récent, mais l’atmosphère est celle d’un ancestral maquis ; et le pied de letchis bicentenaire ornant le jardin n’y est certainement pas étranger. Question de vibrations, sans doute : l’Arbre à Palabres a tout pour aimanter les adeptes d’un ailleurs aussi serein que différent.

(Cet article est paru dans Le Quotidien de La Réunion, le vendredi 24 juillet 2009)

« La Vieille dame a pleuré. D’émotion. Elle avait 75 ans. Enfin, environ… C’était en mai, elle venait de Strasbourg, c’était son premier voyage à la Réunion : elle cherchait la trace des membres de sa famille. C’est quand elle a vu l’arbre que les larmes ont coulé. Elle avait une photo d’époque de sa grand-mère, posant devant ce même pied de letchis. »

Pour Eric, qui me raconte cette histoire en sirotant un Pastis, c’est l’un des moments forts de la courte histoire de son Arbre à Palabres. Certains nommeront l’endroit restaurant ; on préférera parler de lieu de rencontres. C’est en déambulant sous le crachin hivernal dans les rues de l’Entre-Deux que se dévoile soudain l’enseigne, au fond de la petite rue Aimé Césaire. Indice évocateur…

Qui s’instruit sans agir laboure sans semer

flyer-septembre-09« En Afrique, l’arbre à palabres est un endroit privilégié rythmant la vie d’un village. C’est là que se déroulent les mariages, les enterrements, que les problèmes se règlent » explique-t-il. C’est dans l’arrière-cour que l’arbre trône. Imposant, il va sans dire… Six mètres de circonférence, et de sa cime 200 ans nous contemplent.

Ce soir-là, ce sont Ayam et Elina, les deux filles d’Eric, qui sont attablées sous l’ancêtre végétal. « Je connais des parents qui viennent manger ici ravis, ces deux petites font office de baby-sitter pour les enfants des clients ! » sourit Jeanne, accoudée au bar. Deux petites métisses, dont la maman vient de Djibouti, fruits heureux de longues années passées à arpenter l’Afrique et sa terre ocre, au sein de l’armée française. A chaque mission, Eric se nourrit des rencontres. Cuisine pour les troupes selon les coutumes locales. Ramène des recettes de chaque ville, mais aussi beaucoup de sons, des ambiances.

L’herbe ne pousse jamais sur la route où tout le monde passe

« Je suis venu m’installer à La Réunion pour ouvrir un restaurant africain et antillais. Arrivé en mai 2007, j’ai inauguré le lieu le 18 octobre. C’est cette case créole, classée monument historique, qui m’a choisi. Pas l’inverse. C’est pour ça que je suis à l’Entre-Deux. » Selon Valentin JoliCoeur, dj résident, c’est aussi ça qui fait la force du lieu : « On est libérés de toutes obligations ici. Le fait d’être loin de la mer, des pôles de la nuit que sont Saint-Gilles et Saint-Pierre joue énormément – l’éloignement fait que c’est un lieu à part, il n’y a pas de repères, on défriche. »

Du bout des doigts, je roule le boeuf longtemps mijoté dans une galette de tef. Et savoure ce plat traditionnel éthiopien, dont les épices viennent directement d’Addis-Abeba via une connexion perso du boss. « Une fois par mois, je fais une soirée avec musique et repas éthiopien, ou antillais. Un soir, j’ai eu la surprise de découvrir que trois éthiopiens de passage se régalaient à une table… Parfois, ce sont des recettes du Cambodge, du Laos ou de Guyane. Tout dépend de ce que l’on trouve au marché : avec Pierrick, mon neveu, on s’amuse avec la cuisine ! »

Au bout de la patience, il y a le ciel

Ca marche, doucement. Rarement plein, l’Arbre à Palabres réussit son pari de brasser les genres. Alors que résonne dans de petites enceintes grésillantes façon maquis de Bamako le rythme ternaire proche d’un maloya du Super Djata Band, un groupe malien, Guillaume esquisse un déhanché créole : « Je viens tous les soirs. Après le boulot, je suis de la pâte à modeler ; ici, ça m’apaise. » dit-il, avant d’inviter pour une danse Rocio, une jeune espagnole au regard émeraude officiant derrière le bar, en alternance avec sa comparse Laurence. Sans trop de succès, l’invitation…

Mais les éclats de rires et exclamations résonnant derrière lui n’ont rien à voir : une bonne dizaine de jeunes en jogging, la casquette vissée sur le crâne, jouent aux cartes, confortablement installés dans le petit salon. Une seule fille trône sur ses talons aiguilles, hilare, au milieu des gars venant chercher qui un Coca, qui une Desperados auprès d’une Rocio ayant vite lâché les bras de son prétendant d’un instant pour retourner derrière le comptoir.

A quelques centimètres, deux quadragénaires, zoreils bien sapés, dégustent des camarons et une bouteille de vin rouge. Le mélange des genres prend et le côté familial de l’aventure n’y est pas étranger, bien entendu. « Parfois on est quatre, d’autres soirs ça danse jusqu’à deux heures du matin… » confie Eric.

Celui qui rame dans le sens du courant faire rire les crocodiles

Valentin JoliCoeur

Valentin JoliCoeur

La musique habite l’Arbre à Palabres. Valentin JoliCoeur en est le dj résident, officiant chaque jeudi soir ; mais aussi un samedi par mois pour une thématique, balkans beat par exemple. Il donne son feeling, entre un funk nigérian et un verre de vin : « Que les gens ressortent surpris, c’est l’objectif. L’éternelle envie de décalage. Etre la météorite, tu vois ? Je ne sais pas si c’est l’arbre, mais il y a une énergie localisée intense, comme un microclimat. Cet arbre, c’est un lien ancestral, chargé d’histoire. Les gars du coin viennent me voir, intrigués par les enchaînements. Certains sons du Mozambique, du Kenya, ressemblent au maloya. Pur étonnement ! »

Un arbre ancestral, une âme habitant le lieu et des rencontres impromptues : l’Arbre à Palabres est amené à durer. Et comme l’a dit le sage africain, « si je n’atteins pas le soleil, j’atteindrais au moins ses rayons ».

Sébastien Broquet

L’Arbre à Palabres est ouvert du jeudi au dimanche. Infoline : 06 92 92 75 26.

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*