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« Amener le citoyen vers la lumière »

Cyril Aouizerate (photo © DR)

Cyril Aouizerate (photo © DR)

A l’heure de la médiacratie, il se trouve encore quelques penseurs réfutant l’exposition outrageante. Préférant l’action à la représentation. Cyril Aouizerate est de ceux-là.

(Article paru dans Novamag en avril 2003)

Ce jeune gars de 34 ans a fondé le Groupe Spinoza en 1998, selon un principe simple : « Prendre un préjugé, le discuter. C’est la logique spinozienne, prendre ce qui apparaît comme une évidence dans la société, la décortiquer, aller jusqu’à la remise en cause du préjugé, voir s’il est fondé ou pas. » Une réflexion qui régit son existence.

Exemple : Paris, terre d’asile ? Une affirmation pour beaucoup, ici justement nuancée d’un point d’interrogation, qui fût discutée le samedi 6 avril 2002 lors d’un colloque du groupe où intervenaient Malek Boutih, Bertrand Delanoë, Leila Shahid… Le premier tour des élections présidentielles aura lieu peu après… « C’est intéressant : le véhicule Paris, terre d’asile est utilisé par le pouvoir pour mettre en place des politiques qui sont à l’opposé total de la thématique. » Le toulousain fait preuve d’un certain flair.

Déjà en 1993, il publiait un premier livre, Bousquet, Biographie d’un Collabo. Un an avant celui de Péan (1). Le livre s’achetait parfois en cachette dans la cité toulousaine d’où il est originaire, créant un scandale local qui le poussa à quitter la ville. Pas un problème. Aouizerate est du genre globe-trotter, en perpétuelle quête de ses désirs. Il est déjà parti six mois à Jérusalem, côtoyer Yeshayahou Leibovitz, qui a solidifié sa pensée.

Lutter contre le nationalisme, pour la laïcité

« La seule vraie différence que l’on peut avoir demain avec les Etats-Unis, c’est la laïcité. Ne pas accepter que les religions viennent nous emmerder, que des types prennent en otage des Etats et donc des citoyens. Je suis effrayé par le manque de courage politique. Il y a cette peur d’être traité d’antisémite ou de raciste alors que l’on peut se foutre de la gueule du pape par tradition anti-cléricale. Un intellectuel comme Houellebecq a le droit de dire que l’islam est con. Après on peut débattre, les associations ont le droit de l’attaquer. Qu’il y ait une telle chape de plomb sur l’islam et le judaïsme, c’est grave. Toutes les religions mènent au chaos. Et l’argument consistant à dire que le problème des religions, c’est la mauvaise lecture des Livres… C’est faux ! Du Coran au Nouveau Testament en passant par la Bible, il y a des textes qui appellent au meurtre. La Bible n’est pas universelle, elle n’est pas mal lue, les fondamentalistes la lisent très bien. Moi ça me fait flipper. La laïcité est la seule valeur pour laquelle je veux me battre en Europe. La Sécurité sociale, les points retraites, je laisse ça au PS. »

L’auteur de Crime sans Châtiment tend vers une société de responsabilité individuelle. Et fustige ces intellectuels trop occupés à assurer le service après-vente de leurs livres pour accomplir leur rôle, « amener le citoyen vers la lumière. Je refuse d’être un professionnel de la pensée. » Comme Alain Minc, cible choyée depuis qu’il a pompé la biographie de Spinoza signée Patrick Rödel (2) pour son propre ouvrage. « Minc se sert de sa judaïté pour en faire un instrument de pouvoir. C’est insupportable. Il l’utilise quand il est attaqué… Mais par contre ça ne le gène pas d’être le conseiller de François Pinault, qui a pendant très longtemps été un grand ami de Jean-Marie Le Pen ! »

Aouizerate ne cherche pas d’éditeur. Il écrit, trouve un imprimeur, diffuse à compte d’auteur : en 1999, en collaboration avec Raoul Broda, il publie ainsi Horreur Sacrificielle et Crime sans Châtiment. « C’est aussi un rapprochement que j’ai avec Spinoza, l’idée que tu vis dans la société, tu as un boulot, et tu t’imposes cette discipline de trouver du temps dans ta vie quotidienne pour penser. »

Pas d’exposition intensive, mais un travail continu pour tisser des liens avec d’autres réseaux qui le rapproche de Gaspard Delanoë, activiste des squats parisiens. Les deux et quelques autres travaillent actuellement à fédérer des énergies sans existence politique, ne se reconnaissant pas dans les partis traditionnels, afin de lancer un mouvement autour d’un manifeste de l’utopie concrète. A la rentrée seront organisés des états généraux où viendront s’exprimer différentes expériences, associatives ou non… « Et à partir de là, pourquoi pas lancer une liste aux européennes ? On ressent le besoin de faire de la politique ! »

Sébastien Broquet

(1) Pierre Péan, Une jeunesse française (Fayard – 1994)

(2) Patrick Rödel, Spinoza, le masque de la sagesse (Climats – 1997)

A lire : Cyril Aouizerate, Horreur sacrificielle, Crime sans châtiment, et Bousquet, Biographie d’un Collabo. Ouvrages disponibles à la Bibliothèque Nationale.

Emmanuel Lemieux, Pouvoir Intellectuel – les Nouveaux Réseaux (Denoël – 2003)

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