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Kwaito : Les mutations accélérées de l’Afrique du Sud

Thandiswa, ex chanteuse de Bongo Muffin

Thandiswa, ex chanteuse de Bongo Maffin

A Johannesburg, Soweto ou Cape Town, les sons sont en ébullition. L’énergie diffusée éclipse presque la violence. On milite et poétise au sommet des charts, les sons se diversifient, et toute une scène post kwaïto se façonne son propre underground.

(Un article paru dans Novamag en novembre 2004)

« Je suis très excité par le fait de vivre dans ce pays en ce moment. Je vis les espoirs, les déceptions, les peurs. Je ne peins pas un tableau lugubre : il y a beaucoup d’espoirs et d’énergie. Les notions d’espace et de possible sont omniprésentes. C’est l’idée de possibilité communautaire qui me retient, les grandes idées, ça existe encore ici ! » Ainsi parle Ntone Edjabe, camerounais exilé arrivé peu avant l’élection de Nelson Mandela à la présidence du pays le 10 mai 1994. Fondateur de la revue Chimurenga, DJ, animateur radio, voici un témoin privilégié des mutations opérées dans un pays où culture, poésie et musique sont prépondérantes.

En suivant les courants, les styles, on palpe le cœur du pays. « Politique et musique sont inséparables en Afrique du Sud depuis que l’industrie du disque existe » explique Roach, boss du label African Dope, « et des poètes comme Lesego Rampolokeng et Mzwakhe Mbuli ont une eu influence considérable sur la musique et la culture pendant les années de lutte. Des superstars comme Zola et Thandiswa des Bongo Maffin font des hits avec des textes poétiques, engagés, conscients, même si le kwaïto est devenu un phénomène pop. S’il y a une scène underground à Jo’burg, capitale du mainstream, c’est la poésie beat ; et c’est bien pour nous de voir des artistes comme Tumi & the Volume ou Waddy Jones percer et ramener la poésie aux yeux du public. »

Dans les sixties, Little Willie Kgositile, poète Sud Africain en exil à New York, fut de la première mouture des Last Poets. A l’époque déjà, lui clamait qu’ils étaient les derniers poètes, que la parole future appartenait aux armes à feu. D’où le nom de ce groupe séminal. « Sous l’apartheid, il fallait créer des moyens de communication ; utiliser la poésie à des fins non artistiques, en faire un espace absolument politique pour passer un message. » rappelle Ntone.

Boom Shaka

Boom Shaka

Le message est passé, et tout s’est accéléré. La jeunesse populaire s’est inventé sa musique, son expression : le kwaito. Un peu comme l’émergence du hip hop aux USA. Un son qui fonctionne avec des moyens limités, pour pallier le manque d’instruments, et sur lequel peuvent se greffer frustrations et revendications. Un son neuf, mais pas venu de nulle part : se décèlent des réminiscences des rythmes locaux popularisés par Yvonne Chaka Chaka ou Brenda Fassié la rebelle récemment décédée. Du rap américain et du ragga jamaïquain. Et un beat house, ralenti presque de moitié. « L’impact du kwaito, sa nouveauté, c’est que le focus n’était pas sur le kick, mais sur la cymbale au milieu. Le centre du rythme est entre les deux kicks auxquels tu réponds pour danser. » précise Ntone. Le kwaito va accompagner la décennie. « La rapidité avec laquelle ça a été récupéré, ça fait peur » poursuit-il, « je suis arrivé ici en juin 1993, personne n’avait entendu parler du kwaito. Le premier groupe qui passa à la radio, en 1994, ce fut Boom Shaka. Et ce groupe, le plus populaire à ce moment là, vendait ses cassettes dans le coffre de leur voiture après le show ! Ils allaient dans les quartiers, montaient sur le toit de la voiture, et le son sortait des baffles du véhicule… En 1996, Tkzee, trois chanteurs sortant d’une école privée, de classe moyenne, publient un album produit par la major BMG, Take it eezy. C’est un hit. En 1998, le même groupe écrit une chanson pour l’équipe nationale de foot, Shibobo, avec le joueur Benni McCarthy. En quatre ans, on passe du coffre de la voiture à ce qui est considéré comme la musique nationale ! »

Si les majors – et les politiques – ont vite récupéré l’affaire, des labels, des médias et une culture se sont créés pour accompagner ce son. Les jeunes noirs ont pu monter leurs propres sociétés dans cette agile foulée : les labels Kalawa, Ghetto Ruff, Arthur’s 999, la radio – et magazine – YFM en sont l’incarnation, et surfent aujourd’hui sur ce succès.

Chez Ghetto Ruff se dénichent les disques parmi les plus intéressants du kwaito, le Kleva de Mapaputsi et Umdlwembe de Zola, qui tire son nom du township de Soweto où ils sont tous deux nés. Zola, c’est l’incarnation même de la réussite sociale en Afrique du Sud. Parti de rien, star adulée aujourd’hui, vedette d’une série TV. Deux artistes incontournables combinant exigence artistique et succès commercial.

Toujours à Jo’burg, Rage Productions, créée par trois amis de fac, Maria, Thuli et Dzino, couvre tout le spectre des musiques urbaines. C’est un site internet, la production d’émissions TV ou d’un documentaire riche sur les acteurs du kwaïto, c’est aussi un label auteur d’une compilation recensant le meilleur des artistes suscités (Bongo Maffin, Mapaputsi, Zola…) et quelques nouvelles têtes à suivre de près, tel le reggae-dub de 340ml ou le rappeur Zubz : Mzansi Music est sortie en joint venture avec le label allemand Trikont, il est possible de la trouver dans les bacs français.

513Huxs25aLEt loin des charts ? Ntone toujours : « Personne à l’intérieur n’a eu le temps de calculer, ce qui fait que la récupération n’a même pas eu l’air d’en être une. Il n’y a pas eu le temps de créer un réseau alternatif, et les gens avaient tellement d’espoir avec le nouveau régime… C’est pour ça que l’histoire du kwaito s’est déroulée avec si peu de recul. L’esprit critique nécessaire n’était pas là. Dix ans après, certains ont le courage de faire des choix différents, de repartir. Il y a encore des possibilités dans le kwaito. Rien n’est figé, tout change rapidement. »

Faisons l’impasse sur l’excellente scène deep house, qui possède une antre culte : le One One Five à Jo’burg, et une référence, les Brothers Of Peace qui ont collaboré avec les Masters At Work, pour filer à Cape Town, ville plus alternative où le suscité label African Dope a choisi de tourner le dos délibérément au kwaito, préférant le hip hop, le dub, la drum&bass. Leur catalogue regorge de perles : on peut se contenter d’écouter la compilation Cape of good dope, où se décèle le hit single de Godessa, Social ills ; un trio hip hop féminin qui pourrait bien exploser internationalement si l’album à venir est du même niveau !

« African Dope est né sous l’impulsion du crew de DJ’s et promoteurs Krushed & Sorted. Le premier album est sorti en avril 2000 : Acid ™ made me do it. C’était le premier disque de jungle / breaks sorti en Afrique du Sud, mais pas seulement : African Dope était le seul label indépendant et alternatif de musique électronique non mainstream. Nous avons ensuite signé MoodPhase5ive, et l’electronica de Felix Laband. Nous pensons que Cape Town peut offrir des artistes capables d’intéresser la scène électronique mondiale, en terme de contenu comme de production, avec notre hybride, le nu skool afrikan sound, recyclant des influences globales comme le hip hop et le ragga avec une touche purement africaine. » explique Roach.

A ne pas louper : le duo Real Estate Agent, mix de broken beat, rap et kwaito, où officie DJ Sibot, récemment entendu en tournée et sur disque avec les junglists parisiens Interlope. Et surtout le projet African Dope sound-system, ultime aboutissement de la collaboration entre le meilleurs des toasters ragga et roots, tels Black Dillinger, Teba, JJ ou Crosby, tous venus des townships de Cape Town, et les producteurs électro du label. Une réussite emblématique de ce que l’Afrique du Sud peut apporter de jouissif à nos oreilles !

Sébastien Broquet

Les disques à se procurer :

Compilation, Mzansi music (Rage / Trikont)

Mapaputsi, Kleva (Ghetto Ruff)

Zola, Umdlwembe (Ghetto Ruff)

Bongo Maffin, Final entry (Columbia)

African Dope sound-system (African Dope / La Baleine)

Godessa, Social ills (African Dope / La Baleine)

Compilation, Cape of good dope (African Dope / La Baleine)

Brenda Fassié, The remixes (Virgin)

Thandiswa, Zabalaza (Gallo)

A lire :

It all begins, poems from postliberation South Africa (Gecko Poetry)

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