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A la recherche de l’afrobeat

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Le roi Fela (photo © DR)

Après la mort de Fela en 1997, que reste-il de l’héritage du Black President ? Nous sommes partis à sa recherche, sur les traces de l’afrobeat du début du millénaire.

(Un texte paru en janvier 2002 dans Novamag)

Un dancefloor à Paris. Hype, house music. Pas l’endroit le plus politisé ni spirituel qui soit. Un beat qui s’effiloche, un riff de guitare qui s’insinue. Fela samplé par les Masters at Work. Le Black President est aujourd’hui sur tous les dancefloors. Du moins son groove, l’afrobeat – irrésistible machine à remuer du bodjo qui fait le bonheur des DJ house comme des rappeurs (Common, Mos Def). C’est d’abord du coté des MAW, « le seul remixe house / afrobeat à tenir la route » selon Eric Trosset de Comet, ou du club Body & Soul à New York que l’on a repéré l’afrobeat. Là où l’inspiration et la spiritualité existent, tel l’album Future Juju de Ashley Beedle. Des artistes que l’on retrouve sur l’album Shoki shoki remixed, vaste opération un peu foirée de relookage électro du son de Femi Kuti. « Le mélange c’est bien, mais il ne faut pas perdre l’âme des composantes », dixit Boris Kulenovic, co-fondateur de Meï Teï Shô. 

Lyon, au cœur des pentes de la X-Rousse : là se niche un autre afrobeat, pas très loin de l’endroit où Rachid Taha a perdu sa Carte de Séjour. Dans les méandres des sons concoctés par Meï Teï Shô, la pulse de Tony Allen et l’âme de Fela sont omniprésentes ; mariées à des effluves de free jazz, de dub, de punk… Mais afrobeat dans l’âme. « Nous y sommes sensibles par la transe, la rythmique. Et le discours, essentiel – ce n’est pas que de la musique. » Jean Gomis, sénégalais, et Boris Kulenovic, mi-bosniaque, sont d’accord : le message de Fela est universel, sa musique itou. « Cette musique se construit avec des éléments qui se superposent petit à petit, qui jouent sur la répétition, comme les samples. C’est un mix vivant, et c’est là que Meï Teï Shô, qui est né d’une certaine idée de la musique électronique, rejoint le son afrobeat : dans la transe. Le message de Fela n’a pas été vain, il se diffuse, chez nous mais aussi chez beaucoup d’autres comme Tiken Jah Fakoly. »

« Le discours de l’afrobeat, précise Jean, je l’ai retrouvé dans le punk, chez les Clash. En Afrique, beaucoup de choses m’étaient incompréhensibles. En France, j’ai eu accès à des informations que je n’avais pas. Ca me permet de dire ces choses-là. Que tous les leaders qui parlaient de panafricanisme, comme Lumumba, ont été tués après l’indépendance. Fela a découvert le panafricanisme aux Etats-Unis, en rencontrant les Black Panthers. La relève, pour l’Afrique, viendra de l’extérieur, d’Africains partis vivre ailleurs. »

Mainstream, l’afrobeat

Comme Tony Allen, l’emblématique batteur de l’Afrika 70, l’électron libre de Kalakuta, le seul à pouvoir revendiquer la co-paternité de l’afrobeat. Lui est venu vivre à Paris, ouvre sa musique à toutes les expériences, sous la coupe du label Comet. Mais n’en oublie pas pour autant Lagos : il compte y ouvrir une école de musiciens, pour léguer son dû, que la pulse afrobeat ne soit pas perdue. Direction le faubourg Saint-Denis, dans une allée où se trouvent les locaux de Comet, son nouveau label drivé par Manu Boubli et Eric Trosset. Ce dernier explique : « Tony, c’est une autre vision de l’afrobeat. Plus mélangé, plus contemporain. La musique d’aujourd’hui, dans le monde, c’est le beat. Et Tony Allen a le beat. Il le mélange avec beaucoup de musiciens, de Ernest Ranglin à Psyco on da Bus. Dans ces expériences, le groove doit être respecté, pour que ça ne devienne pas comme le jazz dans la house. Même dans Allenko Ensemble, certaines fois, le beat est à côté. »

Comet a signé Tony Allen en 1998, pour le single Ariya, alors que Manu et Eric programmaient au Cithéa, le club de la rue Oberkampf. Là où se mixaient live M et Magik Malik, Gilb’r et Juan Rozoff. Bouillonnante mixture qui fait office de terreau aux expériences actuelles menées autour de Tony Allen, avec Doctor L, Psyco on da Bus ou les relectures de Allenko Brotherhood Ensemble. « Tony a la volonté de sortir d’Afrika 70, au risque parfois de dénaturer sa musique. C’est le rôle du label de le pousser à aller ailleurs, faire des essais, comme jouer avec le batteur de Grateful Dead. » Ou sa rencontre naturelle avec Clip Payne, le lieutenant de Clinton au sein de Funkadelic.

« Ce beat décalé fait bouger différemment, donc penser différemment, ajoute Eric, l’afrobeat peut devenir le reggae, le funk des années 2000. Dans l’underground, tout le monde kiffe. La scène West-London (IG Culture…) est directement influencée par l’afrobeat qui ne fait que se répandre depuis la mort de Fela : le roi est mort, la parole est libre. Il manque un titre fédérateur, pourquoi pas de Tony. J’espère que l’on va ouvrir les portes du mainstream à l’afrobeat. »

Les Ghetto Blaster ne disent pas autre chose : « C’est la musique de l’avenir. Blues, soul, reggae, pop ont fait leur chemin et sont toujours là. Maintenant, c’est le temps de l’afrobeat ! Si la musique africaine peut envahir le monde, tant mieux. » s’exclame Myriam Betty, à l’origine, avec Kiala Nzarotunga et Francky Nroh Song, de la reformation de ce groupe mythique, splitté à la fin des années 80 après avoir sorti un seul album, People, en 1986. Ce disque est aujourd’hui réédité par le label Follow Me, c’est là que nous rencontrons les Ghetto, sereins, sûrs du potentiel de leur musique. Reformés depuis deux ans, eux aussi retrouvent un espace libre depuis la mort de Fela, même s’ils ne l’expriment pas, « Fela a participé à l’éveil de tout un continent. Casser toutes les chaînes va prendre du temps, mais tu ne peux pas parler mal de Fela. Il parle de l’Afrique, mais aussi de tout ce qui se passe dans le monde. Les problèmes sont mondiaux, mais c’est un continent qui subit ! Fela peut interpeller l’occidental sur ce que disent les médias, provoquer une prise de conscience. »

Exemple : le sida, cause de la mort de Fela. L’organisation Red Hot s’est penchée sur le sujet, et publiera courant 2002 la compilation Red Hot + Riot, constituée de reprises de Fela exécutées par un casting impressionnant incluant D’Angelo, Macy Gray, The Roots, Sade, Common, Tony Allen, Nile Rodgers, Les Nubians, Bilal, Zap Mama, Mos Def, RZA, Me’Shell, Michael Franti, Jaguar, Baaba Maal… A la recherche de l’afrobeat…

Tropical, l’afrobeat

La drive continue en plein mitan du dix-huitième, quelque part entre le marché des voleurs et la rue des ngandas, là où vit Lucas Silva autobaptisé Superchampeta-Man. Scotché devant son poste, un drink de punch au coco entre les pattes, le man fait sa cuisine. Un peu de Queen Salawa (chanteuse nigériane rondement bien cotée), une dose d’Haruna Isola and his Apala Group, un extrait de Champeta Criolla Vol. 2, sa nouvelle compil’, réunissant les meilleurs champetos de Carthagène. Focus sur le premier titre, interprété par le vieil Afro-Colombien Batata y su Rumba Palenquere. « Lorsque j’ai enregistré Batata, on a mis de la guitare sur de la chalupa sans savoir que ça sonnerait afrobeat. Ce sont les gens qui en l’écoutant ont vu des correspondances. J’ai voulu retenter l’expérience et on a abouti à un son totalement soukouss. L’Afrobeat, c’est cette espèce de farine musicale qui te permet de constituer plusieurs sauces. Chaque fois que tu puises dedans, ça donne un goût différent. Si tu demandes à un Nigérian de qui il est fan, il te répondra Fela parce qu’il veut te faire plaisir. Or, même si Fela est un artiste que j’apprécie beaucoup, je ne peux pas dire qu’il représente tout. Je préfère parler de musique Yoruba. Tout vient de là. Les temps ont changé, les personnalités ne sont pas les mêmes. En tant que Latino, je souhaite tropicaliser l’afrobeat, le rendre plus festif. Il faut faire évoluer la tchatche afro-centriste, parler comme un politicien ne m’intéresse pas. L’afrobeat, c’est quand ça plane, quand il y a un peu de vaudou. C’est le rythme qui compte ! »

Quelques encablures plus loin, Mr Oloni se répète. Pour ce natif-natal de l’illechka, propriétaire du Miliki, le seul restau nigérian de Paris, y’a pas de mystère : Afrobeat = jazz + musiques africaines + Fela. Un fan, le sir Oloni ? « Normal, Fela était un grand homme, pas seulement à cause de sa musique mais aussi parce qu’il avait le coeur sur la main. » Silence radio sur le côté obscur de la force. Motus et bouche cousue sur la rigueur et l’autoritarisme de l’homme. Ici-dans, au Miliki, tout ce qui compte c’est la musique, en particulier Shakara, plébiscité par la clientèle. Oloni, lui, a fait son choix : « Ce qui m’intéresse, c’est surtout la fin des années soixante, début des années soixante-dix. »

Libre, l’afrobeat

C’est en tournant les pages de Clam, revue d’art de deux ans d’âge, et qui paraît quatre fois par an, que le beat redémarre. Elevé à  Lagos et directeur créatif de Clam, Andy est un enfant de l’afrobeat.  En a hérité la « façon » ainsi que la philo ; ce qu’il appelle volontiers l’attitude. C’est quoi l’attitude afrobeat ? « C’est être fier de soi malgré tout. En vivant à Lagos, on a tous appris à être fier de notre culture africaine et à être totalement libres, ça affecte même notre façon de nous habiller. L’héritage de l’afrobeat est énorme. En ce moment, c’est le son le plus frais, tous les DJ veulent le sampler. Le monde découvre la musique d’un pays qu’il ne connaissait pas. »

L’afrobeat à Paris ? Andy sourit. S’étonne que l’on puisse encore y croire. « On ne peut pas être à Paris et faire de l’afrobeat. Il faut au moins être en relation avec les Nigérians de là-bas. Qu’est-ce qu’un mec qui est en France et n’a pas le droit de vote a à faire avec l’afrobeat ? Il faut de la matière. Tu peux seulement faire du son mais pas de politique. Regarde Femi, ce n’est pas à Paris qu’il va faire de la politique, il vient ici pour bosser ! » C’est sans doute aussi une question d’attitude chez Mabinuori Kayode Idowu, auteur d’un ouvrage sur Fela, papa d’une nouvelle anthologie sur la musique nigériane et droit comme un i dans son boubou deux pièces. Etiquetté Monsieur Fela, le gars en connaît un rayon sur le sujet rapport aux longues années passées à traîner au Shrine.  « L’importance de l’héritage de Fela, je l’ai mesuré quand je suis retourné à Lagos, c’était à l’occasion de la réouverture du Shrine. J’ai vu les jeunes générations qui portaient des tee shirts  à l’effigie de Fela. Auparavant, tu te faisais tout de suite repérer par les flics qui t’accusaient d’être un bad boy, de fumer de la ganja… De plus en plus, le message entre et sort et il existe aujourd’hui des tas de groupes qui s’inspirent de Fela : Franck Biyong, T Boys, Ghetto Blaster, Ras Smaïla… »

A la recherche de l’Afrobeat… Nos pas nous conduisent à Tours chez Franck Biyong qui kiffe Fela depuis une quinzaine d’année. En 96, il fonde son groupe Massak, impose son style : l’afrolectric. « Nous devons établir les bases d’une culture noire authentique et non pas copier le modèle américain ou jamaïcain. Il faut créer un son qui nous soit propre et l’afrobeat est le meilleur exemple d’une musique africaine futuriste sans aucun compromis. »

La pulse de l’afrobeat, on la retrouve aussi dans les livres d’Amos Tutuola, romancier et conteur nigérian né en 1920, décédé, comme Fela, en 1997… Son flow inspiré de la tradition orale, très vif, se façonne au gré des mots, faisant fi des chapitres comme Fela faisait l’impasse sur la structure couplet/refrain. Tutuola joue la transe par le vocabulaire, on entend les tambours plus que le bruit des pages qui se tournent : « Après nous être sauvés, nous marchons de jour et de nuit, pour que l’être énorme ne puisse nous recapturer de nouveau. »

Fabienne Kanor & Sébastien Broquet

Pour groover conscient :

5051083068772_600Nigeria 70 (Strut) : indispensable coffret de 3 CD retraçant l’histoire du funky Lagos des seventies.

Champeta Criolla vol. 2 (Palenque)

Musique Apala du peuple Yoruba – vol. 1 (Buda)

Massak (Soulfire)

Franck Biyong & Afroelectric Orchestra (Superclasse)

Meï Teï Shô, Xam sa bop (Yotanka)

Allenko Brotherhood Ensemble (Comet)

Ghetto Blaster, People (Follow Me)

Femi Kuti, Fight to win (Barclay)

Segun Okeji, I like woman (Awoko)

Afrobeat : the Shrine (Ocho)

Tony Allen, Black Voices (Comet)

Antibalas, Liberation afrobeat (Ninjatune)

Masters at Work, A Tribute to Fela (MAW Records)

Fela : tous

A lire :

L7264Fela – Why Blackman cary shit, de Mabinuori Kayode Idowu (Florent Massot)

Fela –African musical icon, de Michael E. Veal (Temple University Press)

L’Ivrogne dans la brousse, de Amos Tutuola (Continents Noirs / Gallimard)

A voir :

Konkombe : the Nigerian Pop Scene, de Jeremy Marre – avec Fela, King Sunny Ade, Sonny Okosun (Shanachie)

Fela & Egypt 80, Live at Glastonbury Festival (Shanachie)

Poursuivre la drive afrobeat, quelques années plus tard, avec le Souljazz Orchestra, Tony Allen & co ? C’est par ici.

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