Accueil / Informer / Radio Freedom, libre antenne en mode no limit

Radio Freedom, libre antenne en mode no limit

Radio Freedom

Radio Freedom : la parole aux auditeurs, sans limites (photo © DR)

Radio Freedom, c’est le cœur battant de la Réunion, rythmant l’île intense. Un cœur marquant les angoisses, les peurs, les colères et les amours des habitants – créoles, malbars, zoréols, z’arabs et autres. Un cœur ayant causé un infarctus, aussi. C’était alors aussi une télévision, pirate, durant quelques années à la fin des années 80. Télé Freedom provoqua une émeute lorsque ses émetteurs furent saisis. Huit morts. Paraît qu’elle va revenir via la TNT, prévue en 2010. En attendant, on a la radio, toujours au top de l’audience. 30 %, quand-même.

(Cet article est paru dans le n°21 de Standard Magazine, octobre 2008)

Camille Sudre (photo © DR)

Camille Sudre
(photo © DR)

Télé Freedom, c’était le même concept que la radio : la parole aux téléspectateurs. Jusqu’à l’overdose. En plateau, le quidam devenait star du petit écran – la télé réalité avant la télé réalité. Et pour habiller le tout, des films sortis du vidéo-club du coin, du porno, du kung-fu. Le tout dans un contexte d’amateurisme total qui prévaut encore aujourd’hui sur la radio… Ambiance pirate, comme aux débuts. Revenons-y.

Freedom commence à émettre le 14 juillet 1981. Symbole. C’est la seconde radio libre réunionnaise, après Détente N°1 qui l’a précédé d’une quinzaine de jours. La radio à l’emblème représentant une colombe se veut différente, s’invente un ton irrévérencieux, invite par exemple Coluche. L’âme, c’est Camille Sudre, un zoreil débarqué à la Réunion en 1975. Un ton se pose, grattant les pouvoirs en place, laissant libre la parole des réunionnais friands du « radio doléances » mis en place. Enfin, on peut parler en créole sur les ondes ! Enfin, tout le monde est écouté, peut s’exprimer ! Tout peut être dit, tous les sujets sont abordés. La langue créole, elle aussi, trouve enfin là un espace d’expression. Rappelons qu’avant 1981, le maloya, le blues percussif des esclaves de l’île, adopté par le PCR, était encore pourchassé ! Freedom n’a jamais autant mérité son étiquette de liberté que dans ces premières années.

"Allo Lilou, c'est pour dire qu'il y a une baleine au large de Saint-Leu"

« Allo Lilou, c’est pour dire qu’il y a une baleine au large de Saint-Leu » (photo © DR)

Aujourd’hui encore, cette recette est appliquée. Dans la même journée, on cause des poules du voisin qui font vraiment trop de bruit, de l’économie de la canne vu par les petits planteurs, des frasques d’un président bling-bling, on rend hommage au jeune soldat réunionnais mort au combat en Afghanistan. On commente les résultats de l’équipe de foot de la Saint-Pierroise, le club phare de l’île où Papin et Roger Milla ont joué. On signale les baleines passant au large de Saint-Leu…. Chaque matin, les victimes se succèdent à l’antenne pour signaler les voitures volées durant la nuit. Une poignée d’heures plus tard, d’autres auditeurs appellent après avoir retrouvées telles Clio ou 206. Sujet récurrent, les embouteillages, spécialité locale. Et les pertes : de clés, de carte bancaire, ou d’un membre de la famille n’étant pas rentré à la maison. L’auditeur marque le tempo de la radio.

« Oui, madame, c’est à quel sujet ? »

« J’ai la phobie des médecins. Quand je vais dans la salle d’attente, oulala, j’ai le cœur qui bat. Je suis obligé d’y aller car j’ai de la tension. Je n’ai pas eu de conseils d’auditeurs quand j’ai appelé la semaine dernière, donc je rappelle, je sais pas, si y’a un conseil, ou une petite tisane à préparer avant… »

Dérive

Camille, premier de la classe

Camille, premier de la classe (photo © DR)

On appelle Freedom sur une ligne spéciale en cas d’accident, de meurtre. Souvent même, on appelle la radio avant les secours. Et dans la foulée, sur les lieux du drame affluent de nombreux curieux ayant appris la nouvelle sur les ondes et venant constater par eux mêmes – téléphonant à leur tour pour commenter l’action des secours ou donner leur propre version des faits. Les autorités se mettent à écouter Freedom. Comme en avril 2008, quand Evelyne s’empare violemment de la voiture d’une institutrice l’ayant prise en stop. Un de ses collègues prévient la radio, décrit le véhicule et s’ensuit une course poursuite dans le Sud de l’île : les auditeurs appellent pour signaler l’avoir vu, un homme à l’écoute tente de lui barrer le passage, la fugitive devenue ennemie public n°1 de la matinée lui fonce dessus et poursuit sa route. Elle sera bloquée quelques kilomètres plus loin par le chauffeur du sous-préfet et interpellée par la police. Jugée dans le cadre de la comparution immédiate, la jeune fille de 23 ans écope d’un an de prison. Mais son avocate, Me Mauro, pointe la dérive : « Il ne faut pas que la population se mette à poursuivre une personne désignée sur radio Freedom comme étant délinquant. Ca peut-être extrêmement dangereux, et faux. » Vous imaginez la même chose sur une radio parisienne ?

Ecoutez-donc

Ecoutez-donc

Le CTR, représentant sur l’île le CSA, s’était pourtant déjà manifesté quelques années plus tôt : après un double meurtre, un homme avait accusé son voisin sans aucune preuve, pour se venger. Radio délation. La radio avait écopé en août 2004 d’un rappel à la loi.

La libre antenne sans limites, c’est aussi ça. Même si depuis quelques années Freedom fait des efforts, même si le « libre » est sans doute de trop quand on sait que l’omniscient Sudre, en permanence à l’écoute de sa radio, drive sans cesse ses animateurs via un système d’oreillettes ou par téléphone lorsqu’il n’est pas dans les locaux.

Sitcom

Madame Aude, son chapeau, son cocktail

Madame Aude, son chapeau, son cocktail : à l’écoute du petit peuple (photo © DR)

Freedom, ce sont encore des personnages récurrents, comme dans une série TV. Il y a M. Turpin, le gramoune saint-pierrois qui intervient à tort et à travers, donne son avis sur tout d’un ton péremptoire et vindicatif. Tous les jours, ou presque, et souvent à côté de la plaque. Ou encore Leila, le travesti prompt à s’enflammer, qui en profite pour faire sa promo comme celle de l’élection de Mister Réunion dont elle eu quelques mois la charge avant conflit. Et Conuche, le fan de l’autre, l’imitant régulièrement pour quelques blagues. Capitaine Haddock, un vieux monsieur esseulé, toujours émouvant, qui trouve là une oreille pour écouter ses malheurs, une voix pour le réconforter. Fredo, l’informateur volcan toujours sur son 31, devenu correspondant. Ou encore Charly Zembrocal, agent hospitalier à Paris, qui passe par la radio pour venir en aide aux réunionnais contraints de se faire hospitaliser dans la capitale.

Ah, et…. L’innénarable madame Aude, qui chaque jour en fin d’après-midi répond aux problèmes administratifs et autres petits tracas de la vie quotidienne. « Je vais vous renvoyer vers un avocat madame ! » Un rendez-vous longtemps immanquable, fort utile pour se frotter aux obscures subtilités de l’administration française importée sous les Tropiques. Juste avant que madame Aude n’aille squatter tous les cocktails possibles de l’île, coupe de champagne à la main. En photo chaque semaine dans les pages people.

Un livre que vous n'êtes pas obligé d'acheter

Un livre que vous n’êtes pas obligé d’acheter

Et Freedom, c’est évidemment Chaleur Tropicale. L’emblématique émission de rencontres. Dès 20 heures, les appels se succèdent, de plus en plus chauds. On cherche l’amour ou des plans culs, à deux, à trois, homo ou hétéro… Tout est permis ou presque, et les voix coquines des animatrices tentent d’en savoir toujours un peu plus. Ca vire parfois au burlesque : « Salut je suis Denis, bien membré, je cherche une fille pour ce soir, dans le Nord, j’ai plus d’unités sur mon GSM, je suis dans une cabine téléphonique, j’y reste une demi-heure rappelez-moi au 02 62… »

La radio est même devenue en 2007 l’héroïne d’un roman, Bob, de Daniel Lauret. Un polar basé sur les interventions des auditeurs, où l’intrigue s’insinue entre deux appels. On n’est pas arrivés au bout.

Emeute

La télé, elle, commence à émettre le 13 mars 1986. Il n’y avait alors qu’une seule chaîne de télévision, publique, à la Réunion. Le succès est immédiat, mais pas moyen d’obtenir l’autorisation d’émettre officiellement – le futur CSA s’y refuse. La bataille administrative et juridique dure cinq ans.

Face aux soucis, Camille Sudre en appelle régulièrement au peuple. Le 24 février 1991, le préfet Constantin et le procureur Schiano décident de faire saisir les émetteurs. La police s’en empare. Le soir même éclatent les émeutes du Chaudron, quartier de la capitale Saint-Denis, elles se poursuivent jusqu’au 26. Huit morts et de nombreux blessés : le bilan est lourd, très lourd. Et c’est sans doute ce qui offre aujourd’hui encore à Camille Sudre et sa radio une sorte de blanc-seing, personne n’osant s’y opposer vraiment.

C’est finalement Danielle Mitterrand qui calme le jeu et intervient pour que la télé continue. Les émissions perdurent jusqu’en 1994, année où Camille Sudre jette l’éponge pour des raisons purement économiques : ça coûte trop cher de faire vivre une télé, tout simplement.

Margie Sudre, ex jupette

Margie Sudre, ex jupette

Camille Sudre, se rêvant monarque, a entre-temps surfé sur cet engouement, créé un mouvement politique et s’est présenté aux élections. Certains disent qu’il comptait surtout sauver sa radio… Il est élu aux municipales en 1989 et devient adjoint au maire de Saint-Denis, avant de se présenter aux régionales. Le 27 mars 1992, Freedom – le parti – obtient 30,8 % des suffrages. Mais le scrutin est annulé. C’est son épouse, Margie, qui part au combat et l’emporte, prenant les commandes de la Région en juin 1993. Celle-ci sera de plus en plus proche du RPR et, dit la rumeur, d’un Jacques Chirac jamais insensible aux jolies femmes. Camille Sudre plus ou moins à gauche, marqué d’un populisme certain, devient vice-président de région en 1998, il l’est toujours aujourd’hui même s’il brille surtout pas son absence de tout débat politique.

L’homme qui aime s’habiller intégralement de blanc veut donc relancer Télé Freedom sur la TNT, la télévision numérique terrestre, qui doit débouler à la Réunion en 2010. Camille Sudre compterait imposer sa chaîne bâtie sur les fondations de la radio, via la parole aux téléspectateurs. Mais le contexte est aujourd’hui différent. Les téléspectateurs sont habitués au bouquet satellite, à la pluralité des chaînes. Freedom pourra-t-elle s’en sortir avec son amateurisme ancré dans ses gênes ?

Sébastien Broquet

Sources : Histoire des médias à La Réunion, de Bernard Idelson (Le Publieur) et archives Le Quotidien de la Réunion.

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*